‹ Œuvres de Shéridan traduitesChapitre 11 sur 357 · ACTE I , SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE I , SCÈNE

danl, fais les réflexions, Lydie; tu me dis que ce n’est qu'un enseigne, et tu as trente mille livres sterling de fortune !

LYDIE

Oui, mais tu sais que je perds la plus grande partie de ma fortune si je me marie avant ma majorité sans le consentement de ma tante ; c’est justement ce que j'ai résolu de faire depuis que je sais la peine qui y est attachée : et jamais je n'aimerais un homme qui me demanderait seulement vingt-quatre heures de réflexion pour se décider sur ce point.

JULIE

Voilà, par exemple, delà bizarrerie.

LYDIE

Eh quoi! Julie m'accuse de bizarrerie? Je croyais que son adorateur Faulkland l’y avait accoutumée.

JULIE

Je n’aime pas en lui jusqu’à ses défauts.

LYDIE

Mais tu l'as, sans doute, envoyé prévenir de ton arrivée?

JULIE

Pas encore, sur ma parole! et il n’a pas la moindre idée que je sois à Bath. — La résolution de sir Antony a été si soudaine, que je n'ai pas eu le temps de l’en instruire.

LYDIE

Bien, Julie; tu es la maîtresse, quoique sous la protection de sir Antony; cependant voilà un an que tu es l'esclave des caprices, des lubies, de la jalousie de cet ingrat Faulkland, qui ajourne sans cesse le moment d’assumer les droits d’époux, quoique, sous le titre d’amant, tu lui laisses prendre sur toi une autorité non moins absolue.

JULIE

Tu es complètement dans l'erreur. Nous avons été fiancés avant la mort de mon père; cet événement et quelques embarras qui en sont résultés ont fait différer ce qui, j'en ai la certitude, est le vœu le plus ardent de mon cher Faulkland. Il est trop généreux pour agir légèrement en pareille matière; et quant à son caractère, là aussi tu es injuste à son égard. Non, Julie, il est trop fier, trop noble pour être jaloux; s’il est susceptible, c’est sans dissimulation ; s’il est chagrin, c’est sans rudesse. N’étant point accoutumé aux futilités de l'amour, il néglige ces petits devoirs qu’on attend d’un amant; mais, comme son cœur n’est point blasé, son affection est ardente et sincère; et comme elle absorbe son âme tout entière, il exige que chacun des regards,

chacun des sentimens de sa maîtresse soient en unisson avec les siens. Mais, en même temps que sa fierté demande ce retour complet, sa modestie lui fait fermer les yeux sur les qualités personnelles qui lui donneraient des droits à l’obtenir; et ne se croyant pas le droit d'être aimé comme il le désire, il craint toujours de ne pas l'être assez. Ceci, je l’avoue, m’a fait passer bien des heures pénibles ; mais j'ai appris à lui tenir compte d’imperfections qui naissent de l’ardeur même de son attachement.

LYDIE

Allons, je ne te blême pas d'embrasser sa défense; mais, avoue-le-moi franchement, Julie, s’il ne t’avait pas sauvé la vie, crois-tu que tu lui serais aussi attachée que tu l'es? Crois-moi, le coup de vent qui a fait chavirer le bateau sur lequel tu étais, a été pour lui un vent propice, une vraie brise d’amour.

JULIE

La reconnaissance peut avoir fortifié mon attachement pour monsieur Faulkland ; mais je l'aimais avant de lui devoir la vie; toutefois, cela seul serait un titre suffisant. —

LYDIE

Un titre 1 comment donc! mais un chien barbet en aurait fait autant! Pour moi, jamais la pensée ne me viendrait de donner mon coeur à un homme, parce qu’il sait nager! — Qui vient?

LUCIE accourt.

LUCIE

O mademoiselle ! voici sir Antony Absolu qui arrive avec votre tante.

LYDIE

Ils n’entreront pas dans cette pièce! — Lucie, va faire le guet.

Lucie sort

JULIE

Il faut que je parte. Sir Antony ne sait pas que je suis ici, et s'il m'y rencontre, il me gardera avec lui pour me faire voir la ville. Je prendrai une autre occasion de présenter mes respects , à mistriss Dévue ; et alors, elle pourra tout à son aise me régaler, de ses expressions choisies, si ingénieusement employées hors de propos, bien que correctement prononcées.

Entre LUCIE.

LUCIE

O mou Dieu, mademoiselle ! les voilà qui montent.

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