‹ Œuvres de Shéridan traduitesChapitre 127 sur 357 · ACTE I, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I

LB DOCTEUR

Bien, bien, mon Alexandre, — vous avez le même goût que moi. .

LE LIEUTENANT

Et puis, docteur, quoique grand admirateur de la modestie dans les femmes, j’aime à voir leur visage. Je suis amateur de la rose aux couleurs changeantes; mais quant à ccs amazones de qualité, quand bien même leurs nuits dissipées leur laisseraient assez de sang pour que le rouge leur montât au visage, il ne saurait se montrer sur leurs joues, car il n’y reste pas de place; assurément la modestie est une fort jolie chose, mais, selon moi, il n’y a rien au monde de plus impudent qu’uDe rougeur éternelle.

LE DOCTEUR

C’est précisément là mon goût. — Allons, Laurelte ne ressemble pas à ces dames-là.— Ah I je De la vois jamais qu’elle ne me rappelle ma pauvre chère défunte femme.

LE LIEUTENANT, à part.

A mon avis, c’est le plus mauvais service qu'elle puisse rendre.

Le voilà maintenant qui va rabâcher à propos d’une vieille sorcière morte depuis six ans.

LE DOCTEUR

Oh! ma pauvre Dorothée! je ne verrai jamais sa pareille: quel bras pour le bandage! des veines qui semblaient inviter la lancette. Sa peau était lisse et blanche comme de la faïence; sa bouche aussi arrondie et pas plus grande que le goulot d’une fiole d’un sou ; ses lèvres, de la vraie conserve de rose; et puis ses dents, — ce n’était pas de ces râteliers solides et qui résistent à tous les efforts; — les siennes, quelque douloureuses - quelles Tussent, il suffisait d’un tour de main pour les extraire.

J’ai, je crois, arraché une douzaine de ces gentilles perles. (Il

pleure.) Mais que sert la beauté? la mort n’a de considération pour personne ; — il nous faut tous mourir.

le lieutenant, tirant sa tabatière .

Oh! s’il commence à moraliser. .

le docteur.

Beaux ou laids, droits ou tortus, riches ou pauvres, — toute chair est poussière; — les fleurs se flétrissent!

LE LIEUTENANT

Tenez, docteur, prenez une prise et remettez-vous.

LE DOCTEUH.

C’est vrai, mon ami, c’est vrai ; la douleur n'y peut rien. — ^

180 LA SAINT-PATRICK

Tout est pour le mieux; mais j'ai beaucoup perdu, lieutenant, en perdant une pareille femme.

LE LIEUTENANT

Assurément ; car les qualités de son esprit égalaient sans doute sa beauté?

LE DOCTEUR

Les qualités de son esprit ! Pour empailler un crocodile, ou mariner un lézard, elle eût rivalisé avec la femme du plus habile apothicaire du royaume. Que dis-je? elle savait déchiffrer une ordonnance et inventer les ingrédiens presque aussi bien que moi. Et puis avec quelle habileté elle faisait les eaux minérafes! Pour les eaui de Seltz, de Pyrmont, d’Islington, ou de Chalybeate, elle n’avait pas son égale, et ses eaux de Bath et de Bristol surpassaient les eaux originales. Ahl la pauvre Dorothée 1 elle est morte martyre de ses propres découvertes.

LE LIEUTENANT

Comment cela, je vous prie?

LE DOCTEUR

La pauvre chère Ame! sa maladie fut occasionnée par son zèle à éprouver la vertu d'une eau de Spa perfectionnée par une infusion de rhum et d’acide.

LE LIEUTENANT

Oui, oui, les spiritueux ne conviennent pas aux buveurs d'eau.

LE DOCTEUR

Non, non, vous êtes dans l’erreur; le rhum lui convenait parfaitement; ce n’est pas le rhum qui a tué la pauvre chère créature, car elle est morte d'une hydropisie. Allons, elle est partie pour ne plus revenir, sans me laisser après elle aucun gage de notre amour! pas un seul petit marmot qui vienne coller ses petits bras comme une étiquette autour du cou de son papa. Allons, allons, nous sommes tous mortels,— un peu plus tôt, un peu plus tard, — toute chair est poussière, — les fleurs se flétrissent.

LE LIEUTENANT

Que diantre ! encore !

LE DOCTEUR

La vie est une ombre, — le monde un théâtre — où nous figurons pour une heure.

le lieutenant, lui offrant une prise.

Prenez, docteur.

C’est vrai, c'est vrai, mon ami. - Allons, foute la douleur du

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