ACTE 1 , SCÈNE H
SIR ANTON Y
Madame, un cabinet de lecture dans une ville est un arbre de science diabolique; cet arbre est toujours vert; il fleurit toute l'année ; et vous pouvez compter, mislriss Bévue, que celles qui se plaisent tant à palper ses feuilles, finiront par convoiter le fruit.
Fi donc, sir Antony ; ce que vous dites là est lacouique 1 sans doute.
SIR ANTONY
Mais, sérieusement, mistriss Bévue, quelles sont les connaissances que vous permettriez à une femme?
Éeoutez-moi, sir Antony. Je serais loin de vouloir que ma fille fût un prestige2 de science; je pense qu'une instruction trop étendue est déplacée dans une jeune personne; par exemple,je ne permettrais pas qu’elle s'occupât de grec, d'hébreu, d'algèbre, de simonie, de fluxions, de paradoxes, et autres connaissances inflammatoires; il ne serait pas non plus nécessaire quelle maniât aucun de vos instrumens mathématiques, astronomiques et diaboliques ; mais, sir Antony, à neuf ans, je la mettrais en pension, pour lui faire apprendre un peu d'ingénuité et d’artifice. A cela, elle ajouterait une connaissance superflue3 du calcul ; et plus tard, je lui ferais apprendre la géométrie, afin de lui donner quelques notions sur les pays apostrophes4. Avant tout, je voudrais qu’elle apprit l’orthodoxie5. Voilà, sir Antony, les connaissances que je voudrais voir à une femme ; et je ne pense pas qu'il y ait là un seul article superstitieux6.
SIR ANTONY
C'est bien, c'est bien, mistriss Bévue; je ne veux pas pousser plus loin avec vous cette discussion ; cependant j’avouerai que votre argumentation est des plus polies et des plus accommodantes ; car sur trois paroles que vous prononcez il y en a une qui me donne gain de cause. Mais venons à un point plus important; — vous dites donc que vous n'avez rien à objecter à ma proposition ?
Rien, je vous assure. Je n'ai point d’engagement positif avec
1 Ironique. — ’ Prodige. — ' Superficielle. — * Limitrophe. — 1 Orthographe. —
Superflu.
monsieur Delâcre; et l'obstination même que met Lydie h le repousser, offre à votre fils une chance de plus.
sm ANTONY.
Fort bien, madame; je vais sur-le-champ mander le jeune homme. 11 ne sait rien encore de tout ceci, bien qu’il y ait de'jà quelque temps que je rumine ce projet. 11 est maintenant à son régiment.
Nous n’avons jamais vu votre fils, sir Antony ; mais j’espère qu’aucune opposition ne s’élèvera de son côté.
SIR ANTON Y
Des oppositions! qu’il en fasse s’il ose! — Non, non, mistriss Révue, Jack1 sait qu’il suffit de la plus légère hésitation pour qu’à l’instant même j’entre en fureur. Dans son enfance, ma manière d'en user avec lui a toujours été des plus simples. Je lui disais : « Jack, fais cela. » — Pour peu qu’il hésitât, d’un coup de poing je l’étendais à terre, et s’il grognait, je le mettais à la porte.
C’est la meilleure manière de s’y prendre, en vérité. Il n’y a rien de plus congruent 2 pour la jeunesse que la sévérité. Ainsi donc, sir Antony, je vais donner à monsieur Delâcre son congé, et préparer Lydie à recevoir les hommages de votre fils; de mon côté, j’espère que vous la représenterez au capitaine comme un objet qui n’est pas tout-à-fait dédaignable.
SIR ANTONY
Madame, j’aborderai ce sujet avec circonspection. Il faut que je vous quitte. Je vous en supplie, mistriss Bévue, veuillez traiter cette affaire rondement avec la demoiselle. Croyez-moi , montrez de la fermeté. Si elle refuse le parti qu’on lui propose , enfermez-la sous clef ; et si vous permettiez aux domestiques d’oublier pendant trois ou quatre jours de lui apporter son dîner, je vous promets qu’elle ne tarderait pas à se soumettre.
Il sort.
mistriss bévue, seule.
En tout cas, je ne serai pas fâchée de la voir hors de ma tutelle. Elle doit avoir découvert quelque chose de mon faible pour sir Lucius Tête-Chaude. Je ne pense pas que Lucie m’ait trahie! Non, cette fille est trop bête; elle m’en arurait fait l’aveu. [Appelant.) Lucie! Lucie !— Si elle avait été une de ces filles
1 Diminutif do Jolin, Jean. — 1 Salutaire.