‹ Œuvres de Shéridan traduitesChapitre 175 sur 357 · ACTE III , SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE III , SCENE I

de faim; il m’a fait perdre plus de mille femmes, faute d’un millier de livres sterling.

FASHION

En ce cas, il vous a épargné bien des marchés de dupe; car une femme qui se vend ne vaut pas l'argent qu’elle coûte.

FAT-INGTON.

Si j’étais un frère cadet, je penserais comme toi.

FASHION

Vous avez donc rarement aimé?

FAT-INGTON.

Jamais, morbleu !

FASHION

Pourquoi donc tout ce fracas au sujet d’Amanda ?

FAT-INGTON.

Parce que cette femme a une vertu insolente, et j’ai cru qu’il y allait de mon honneur de la séduire.

FASHION

Fort bien. — [A part.) Donnez donc à un pareil drôle dix mille livres sterling de revenu à dépenser ! — Mais venons à l’objet qui m’amène. — {Haut.) Mon frère, je sais que lorsqu’on vient vous parler d’affaires, et surtout d’argent, on s’expose à être moins bien venu de vous que lorsqu’on vous parle des dames ; mais mes nécessités sont telles, que j’espère que vous aurez la patience de m’entendre.

FAT-INGTON.

Plus tes nécessités sont grandes, Tom, moins tu as de chance d’être écouté patiemment. Tu vas me faire sans doute un fort beau discours; mais que je meure si j’ai jamais yu un plus mauvais exorde.

FASHION

J’en suis fâché.

FAT-INGTON

Je le crois ; mais, voyons, expédie-moi promptement ton affaire.

FASHION

Voilà en deux mots de quoi il s’agit. — Les dépenses occasionnées par mes voyages ont tellement excédé les bornes étroites de mon revenu, que je me suis vu forcé de l’engager pour une somme de cinq cents livres sterling qui est dépensée ; si donc vous n’avez pas la bonté de m’aider à racheter ma pension, il ne me reste plus d’autre ressource que de voler sur les grands chemins.

FAT-INGTON.

Ma foi, Tom, si tu veux que je te dise ce que j’en pense, je crois que le métier de voleur de grands chemins est ce que tu as de mieux à faire; car si tu réussis, tu améliores ta position; — si tu es pris, tu n’as plus besoin de rien, et c’est encore une consolation.

Je suis charmé de vous voir cette bonne humeur ; j’espère qu’elle vous disposera à m’étre favorable.

FAT-INGTON.

Là, voyons, me crois-tu assez fou pour te donner cinq cents livres sterling?

FASHION

Ce service, je ne le demande pas comme une dette, mon frère; je le recevrai comme une faveur.

FAT-INGTON.

Tu ne demandes pas mieui que de recevoir la somme, n’importe à quel titre! mais, mon cher, les temps sont durs; l'argent est rare ; les impôts sont si écrafans ; les réparations si exorbitantes ; les fermiers si avares de payemens, et les parfums si thers, que, le diable m’emporte, il m’a fallu réduire cet article à une somme de cinq guinées par mois, tant ma pénurie est grande. Juge toi-même, Tom, s’il m’est possible de te sacrifier cinq cents livres.

FASHION

Si vous ne le pouvez, il me faudra mourir de faim, voilà tout. (A part.) Que l’enfer le confonde!

FAT-INGTON.

Tout ce que je puis dire, c’est que tu aurais dû mieux conduire ta barque.

FASHION

Diantre! si un revenu de dix mille livres sterling ne vous suffit pas, comment voulez-vous que je me tire d'affaire avec deux cents livres?

FAT-INGTON.

Ne te fâche pas, Tom ; la colère est la chose du monde qui sied le plus mal — à l’agrément du visage. Vois-tu, je ne veux rien dire qui te chagrine; mais, en cette occasion, je prendrai la liberté de te rappeler qu’un cheval de course exige plus de soins et de dépenses qu'un cheval de carrosse. — La nature a mis une différence entre toi et moi.

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