‹ Œuvres de Shéridan traduitesChapitre 19 sur 357 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

LE CAPITAINE

Il exprime sa satisfaction d’apprendre que Julie est si bien portante et si heureuse,— voilà tout, — n’est-ce pas.Faulkland?

FAULKLAND.

Oui, oui ; elle est heureusement organisée.

nELACRE.

C’est vrai; — et puis elle possède des talcns si variés, — une voii si délicieuse, — elle joue si bien du clavecin ; — elle est si experte en bémol et dièse ; elle roucoule si agréablement ! — Blanches et demi-croches de Dieu I il fallait l’entendre l’autre jour gazouiller au concert de monsieur Piano.

Il chaîne»

Mon cœur est à moi ,

Kl nul n'a ma foi.

C’est cela, à s’y méprendre.

FAULKLAND.

Sot, imbécile que je suis, d’avoir placé toutes mes espérances de bonheur sur une pareille coquette! Par la sangbleu! prostituer au milieu d!un cercle ses talcns et sa voix ! Égayer par des chants son cœur volage! Qu’en dis-tu, mon cher?

LE CAPITAINE

Je dis, mon cher, que je serais charmé de savoir ma maîtresse en si joyeuse humeur.

Vois-tu, — je ne suis pas fâché qu’elle soit gaie; au contraire, j’en suis bien aise, — mais elle a aussi dansé, sans doute.

DELACRE.

Que dit ce monsieur? il parle de danse, je crois.

LE CAPITAINE

Il dit que la demoiselle dont nous parlons danse aussi bien qu’elle chante.

DELACRE.

Sans aucun doute; au bal des dernières courses 1 —

FAULKLAND.

Malédiction! ( Delâcre s'approche de lui.) Voilà, voilà! je te le disais bien! je te le disais! elle se donne du bon temps en mon absence! Danser!

LE CAPITAINE

Au nom du ciel, Faulkland, ne sois donc pas si ridicule! Supposons quelle ait dansé; quel mal y aurait-il? Est-ce qu'il n'arrive pas souvent que les devoirs de la société nous obligent —

1 II t’agît ici d'un hnl donne à l'occasion des courses de chevaux.

FAUI.KI.ANH.

Bien, bien, je saurai me contenir, — peut-être, comme tu dis. — par pure bienséance. — Monsieur, — monsieur, — quel est son nom maudit?

LE CAPITAINE

Dclàcre, Delàcre.

FAULRLAND.

Oh! oui; monsieur Delàcre , tout-à-l’heure vous vantiez la supériorité de miss Melville à danser un menuet, n’esl-il pas vrai ?

DELACRE.

Oh ! pour cela, je vous le garantis, — mais c’est surtout de ses contredanses que je voulais parler. Éblouissemens de Dieu! quel air elle vous a !

FAULKLAND.

Que le destin la confonde! Défends-la sur ce chapitre, Absolu! Que ne la défends-tu encore? des contredanses! des gigues et des ronds de jambes! ai-je tort, maintenant? J'aurais pardonné un menuet, — j’aurais passé par dessus cela ; oui, je ne me serais pas formalisé d’un menuet, — mais des contredanses ! Peste ! quand elle aurait dansé un cotillon , je crois que je le lui aurais pardonné, — mais pendant toute une nuit, s’abandonner à des fats; passer de main en main sous leur contact impudique! montrer ses allures comme une jeune jument dressée! Oh! Jack, il ne doit y avoir au monde qu’un seul homme, qu’une femme modeste et à sentimens délicats puisse se résoudre à prendre pour partner dans une contredanse; et même dans ce cas, les autres couples ne devraient être composés que de ses grands-oncles et de ses grand’tantes !

LE CAPITAINE

Oui, assurément! 11 ne devrait y avoir là que des grandspères et des grand’mères.

FAULKLAND.

Il suffit d’un seul cœur vicieux dans la foule pour infecter tout le reste. Tous les pouls battent à l’unisson aux mesures lascives de la danse; l’air est imprégné de souilles chauds et haletans, une sorte d’électricité d’amour se communique à l’atmosphère, et chaque étincelle amoureuse va frapper tous les points de la chatne. — Il faut que je te quitte! — Je suis un peu agité, je l’avoue; — et ce maudit lourdaud s’en est aperçu.

11 fait quelques pat pour s'éloigner.

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