LE PORTRAIT
rule, dont l’œil lorgnant et le front ridé annoncent une immuable antipathie contre tout ce qui est jeune et beau; circonspectes par calcul , froides par nature , audacieuses et virulentes dan* vos fureurs de vieilles filles! — Venez, vous habiles à forger l'histoire scandaleuse, sachant créer des preuves* là où les insinuations sont insuffisantes! vous, dont la mémoire exercée, cruellement exacte, n'omet aucune circbbstancc, le fait seul excepté! Venez, jeunes et vieilles, Gères d'élre les vivans organes de la diffamation ; formez avec mon sujet un éclatant contraste, comme les démons avec les saints, la voix de la calomnie avec l’hymne pieux. Viens, aimable Amorette, car c’est sous ce nom qu’une lyre supérieure à la mienne a célébré ta beauté! approche, et, dissimulant sous une céleste rougeur le deini-sourire qui t’échappe, viens avec une grâce timide et un regard qui hésite, offrir le modèle parfait dont je suis fier.— Muse présomptueuse! si tu pouvais seulement offrir d'elle la plus humble esquisse, ou reproduire le moindre de ses charmes; si ton pinceau «fortuné pouvait, nous l’offrant sous ses véritables couleurs, donner la plus légère idée de la merveilleuse beauté de ses formes et de ses traits, — les poètes méditeraient tes chants immortels, et Reynolds1 s’avouerait vaincu par toi dans son art; cet art fait pour ajouter un nouveau lustre au plus bel ouvrage de la nature, au chef-d'œuvre des deux; capable d’embellir le suave incarnat qui colore la joue de Granby et de rendre plus limpide encore et plus pur le regard de Devonl C’est une tâche difficile que de chanter les louahges d’une beauté dont l’esprit éclairé méprise l’hommage de la flatterie! Mais en louant Amorette, on ne saurait mal faire; il n’est pas pour le ciel de louange trop forte, ni de flatterie pour elle! Mais un cruel destin a voulu — qu’elle seule mit en doute notre sincérité, et crût n’avoir point droit à nos éloges; elle qui donne un relief à la mode, et que la parure ne saurait orner, simple par goût et non par négligence, économe de gestes, modeste dans scs mouvemens, prudente, sans roideur, et gaie sans pétulance : Amorette n’a point morgue; elle ne compose point son visage; elle n’affecte pas la Gcrté sévère d’une ddesse, ni la démarche d’une reine- Le doux charme de ses manières est fait pour captiver, non pour surprendre ; il s'harmonise avec l’expression de ses traits ; — c’est moins que de la dignité, c’est plus que de la grâce. La nature
' Peintre fameux à qui on doit le portrait de Shéridan cl de la plupart des lionmvs célèbres de son époque.
a mi? sur son visage un si pur incarnat! Formée par le ciel pour être admirée de tous, la main divine aurait pu, moins prodigue envers elle, colorer ses joues d’une teinte moins vive, et s'en rapporter, pour y suppléer, à la modestie douce et sacrée dont son cœur est le temple. Mais qui peindra le péril de ses lèvres? Dépouillez-les de leur sourire, — toute parole est en- * core impuissante à les peindre! L’émotion de l’amour semble les faire mouvoir, bien qu’il lui soit interdit de régler sa parole. Vous qui la voyez parler sans l’entendre, ne vous affligez pas si le son de sa voix n’arrive point à votre oreille. 11 vous suffit de voir remuer ses lèvres pour deviner ce qu’elle dit, et pour interpréter leur action Revêtues de grâce et douées d’expression, il y a un sens dans leur mouvement, une pensée dans leur immobilité ! Mais si, charmés et surpris, vous épiez la suave indécision de son regard, si vous cherchez la raison de ces fréquentes éclipses qui ferment ses yeux, et nous dérobent leur clarté, -*ah! ne voyez-vous pas Cupidonqui s’y tient embusqué; qui, sentinelle vigilante, dans sa jalouse sollicitude, voile et dévoile tour à tour ces foyers de céleste lumière, trop vive pour que des yeux mortels ^supportent sans danger? Si vous allez de vous-même à des périls adorables, n’espérez pas trouver un refuge assuré dans ces fossettes où le pardon semble vous sourire. Quoique son cœur bienveillant ne permette jamais au courroux d’armer son front paisible, j’en jure par l’amour et par ses doux stratagèmes, la merci de ses sourires n’en est que plus fatale. Ainsi charmante, ainsi ornée, et possédant tout l’éclat, toute la beauté qui peuvent échoir en partage à la femme, elle aurait droit d'être éminemment vaine, et la faute en serait à la nature. Et cependant l’aimable Àmorette, reine par les dons de l’intelligence ainsi que par ses charmes, rejette loin d’elle la vanité; et comme si elle se défiait des ressources de sa beauté, son esprit aiguise encore des dards déjà trop acérés. — Versée dans toutes les connaissances appropriées à son sexe, autant que si Grewlle ou la Muse avait daigné l’instruire, avide d’apprendre, mais sachant discerner la limite que ne doit point franchir la science d’une femme , dans le domaine de la poésie elle ne serait pas la prêtresse d’Apollon; elle serait plutôt son amante. Sa modestie naïve et sincère s’annonce par une rougeur timide, par un son de voix plein de déférence et de douceur. Dans tout ce qu’elle dit, bien qu’un sens droit s’y montre, domine une légère teinte de cette défiance de soi, qui sied si bien à la femme. Orné de ce charme, combien l’esprit est aimable!