‹ Œuvres de Shéridan traduitesChapitre 210 sur 357 · ACTE I , SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I , SCÈNE I

VIPÈRE

Précisément. Voilà deux jeunes gens auxquels sir Pétrus a servi en quelque sorte de tuteur depuis la mort de leur père; l'alné est doué du plus aimable caractère, et jouit d'une excellente renommée; le cadet est le jeune homme le plus dissipé et le plus prodigue du royaume, sans amis, sans réputation : le premier est l'admirateur déclaré de mylady, et l’objet apparent de ses préférences : le second aime Maria, pupille de sir Pétrus, et de l’aveu de tout le monde, il est aimé d’elle. Or, toutes ces circonstances dûmentconsidérées, je ne saurais m’expliquer pourquoi, vous, veuve d’un baronnet de la cité1, avec un riche douaire, vous n’agréeriez pas les vœux d’un homme aussi bien partagé que monsieur Surface, tant par sa position dans le monde que par la fortune qui doit lui revenir un jour; et plus encore pourquoi vous mettez un tel empressement à détruire l'attachement mutuel qui existe entre son frère Charles et Maria.

LADY DAUBENCOUR.

Je vais vous expliquer ce mystère. Vous saurez que l’amour n'entre pour rien dans mes rapports avec monsieur Surface.

VIPÈRE

En vérité!

LADY DAUBF.N'COUR.

L’objet réel de son attachement, c’est Maria, ou plutôt sa fortune; mais voyant dans son frère un rival préféré, il s’est vu dans la nécessité de masquer ses prétentions, et de recourir à mon assistance.

VIPÈRE

Mais je n'en suis que plus étonné que vous vous intéressiez à son succès.

LADY DAUBENCOUR.

Mon Dieu! que vous avez l’entendement dur! Me pouvez-vous soupçonner la faiblesse que, jusqu’ici, par un sentiment de pudeur, j’ai caché à tont le monde, et même à vous ? Faut il vous l’avouer? Charles, ce libertin, car prodigue, ruiné de fortune et de réputation, c'est pour lui que je déploie tant d’anxiété et d’acharnement, et pour l’obtenir il n’est rien que je ne sois prête à sacrifier.

VIPÈRE

A la bonne heure ; maintenant votre conduite parait consé-

1 C'est-à-dire, qui devait au commerce sa fortune et sou importance sociale. La cité de Londres est exclusivement le théâtre des transactions commerciales.

quente. Mais comment en êtes-vous venus . monsieur Surface

et vous, à vous faire des confidences aussi intimes?

LADY DAUBENCOUR.

Dans notre intérêt mutuel. Voilà long-temps que je l'ai deviné. Je le connais pour un homme artificieux, égoïste et méchant, — en un mot, pour un scélérat sentimental ; tandis que dans l'opinion de sir Pétrus et de tous ceux qui le connaissent, il passe pour un jeune prodige de prudence, de bon sens et de bienveillance.

VIPÈRE

Oui ; sir Pétrus assure qu’en Angleterre il n’a pas son égal, — et surtout, il le loue d'être un homme sensible.

LADY DAUBENCOUR.

C’est vrai; et grâce à sa sensibilité et à son hypocrisie, il est parvenu à mettre entièrement sir Pétrus dans scs intérêts en ce qui concerne Maria; quant au pauvre Charles, il n a pas un seul ami dans la maison; mais je crains bien qu’il n’en ait un puissant dans le cœur de Maria; et c’est contre elle qu'il nous faut diriger nos batteries.

Entre UN DOMESTIQUE.

LE DOMESTIQUE

Monsieur Surface.

LADY DAUBENCOUR.

Faites monter.

Le domestique sort.

lady daubencour, continuant.

11 vient habituellement à cette heure. Je ne m’étonne pas qu’on me le donne pour adorateur.

Entre JOSEPH SURFACE.

JOSEPH SURFACE

Ma chère lady Daubencour, comment vous portez-vous aujourd'hui? — Monsieur Vipère, votre très-humble.

lady daubencour.

Vipère me raillait à l’instant même de notre attachement mutuel ; mais je l’ai instruit de nos vues véritables ; vous savez combien il nous a été utile. Nous pouvons nous fier à lui en toute assurance.

JOSEPH surface.

Madame, il m’est impossible de suspecter un homme aussi intelligent, aussi éclairé que monsieur Vipère.

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