‹ Œuvres de Shéridan traduitesChapitre 23 sur 357 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

U ble à exiger mon amour pour une femme que je ne connais pas.

SIR ANTONY

Je te trouve bien plus déraisonnable encore, de refuser une femme que tu ne connais pas.

LE CAPITAINE

Vous m’excuserez, mon père; mais permettez-moi de vous dire une fois pour toutes, que sur ce point je ne saurais vous obéir.

SIR ANTONV.

Écoute, Jack, — jusqu'ici je t’ai écouté avec patience ; — je suis resté calme, — très-calme ; mais prends-y garde, — tu sais que je suis la complaisance personnifiée, quand je ne suis pas contrecarré; que je suis l'homme le plus facile éconduire, pourvu que j’aie mes coudées franches; mais ne me fais pas entrer en fureur.

LE CAPITAINE

Mon père, je vous le répète, — en ceci je ne puis vous obéir.

SIR ANTONY

Que je sois damné si, de ma vie, il m’arrive encore de t’appeler Jack. r

LE CAPITAINE

Mon père, veuillez m’entendre.

Je ne veux rien entendre, — rien, absolument rien î Donnemoi vite ta parole par un signe de tête. Je t’en avertis, Jack, — je veux dire, misérable, — si tu me refuses, j’en jure par —

LE CAPITAINE

Quoi, mon père, promettre dem’unir à lalaideurcn personnel

SIR ANTONY

Par la sangbleu, elle sera aussi laide qu’il mo plaira : elle aura une bosse sur chaque épaule ; elle sera aussi crochue que le croissant de la lune ; elle roulera son œil unique eomme le taureau dans le muséum de Coi. Elle aura la peau d'une momie et la barbe d’un juif, et malgré tout cela, je veux que tu la c&lines tout le jour, et que tu passes les nuits à composer des sonnets en l’honneur de sa beauté.

LE CAPITAINE

Voilà ce qui s’appelle de la raison et de la modération î

SIR ANTONY

Pas de persiflage, butor ! trêve de plaisanterie, monsieur le fat.

LE CAPITAINE

Je n’ai jaipais eu moins envie de plaisanter qu'en ce moment.

SJK ANTONY.

Tu mens; je siiis que tu ris sous cape; je sais que tu te moqueras de moi dès que j'aurai le dos tourné.

Je sais trop le respect que je vous dois.

SIR ANTONY

Tas de colère, entends-tu; trêve de violence, s’il le plaît. Cela ne réussira pas avec moi, Je te le promets.

LE CAPITAINE

Je n’ai de ma vie été plus calme.

SIR ANTONY

C’est un abominable mensonge! — Je sais qu’au fond du cœur tu es en colère; je le sais, jeune hypocrite, — mais cela ne prendra pas.

LE CAPITAINE

Mon père, je vous assure —

SIR ANTONY

Ah ! tu t’emportes ! Ne peui-tu donc être calme comme moi î que diable! Quel bien peut-il résulter de la colère? La colère n’est bonne à rien, impudent que tu es, insolent, insupportable réprouvé! — Voilà que tu reprends ton sourire sardonique! — Cesse de me provoquer: mais tu te fies à la douceur de mon caractère, misérable, tu abuses de ma nature pacifique : — cependant, prends-y garde, — on peut pousser à bout la patience d’un saint ! — Écoute-moi bien : je te donne six heures et demie pour faire tes réflexions : si tu consens alors, sans condition, à faire tout ce qu'il me plaira de te commander, en ce cas,

— que le diable t’emporte, — je pourrai te pardonner un jour,

— sinon, morbleu, garde-toi d’habiter le même hémisphère que moi, de respirer le même air, et de vivre sous le même soleil; va chercher une atmosphère et un soleil à part; je te retirerai ta commission de capitaine; je placerai en ton nom un quart de guinée, et t'assignerai l’intérêt de cette somme pour ta subsistance. Je te désavouerai, je te déshériterai, je cesserai d’être ton père! et que le ciel me confonde si jamais il m’arrive encore de t'appeler Jack.

U sort.

LE CAPITAINE, Seul.

Père charmant, bienveillant et sensé, je vous baise les mains.

Page 1