ACTE I, SCÈNE I
JAUGE
C’est un honnête garçon, qui sera charmé de vous obliger.
Arrive BOUILLARD.
BOUILLARD
Parbleu, monsieur Jauge, je suis enchanté de vous avoir rencontré. J’ai traversé le Berkshire, le Suffolk, et l’Yorkshire, sans pouvoir vous trouver.
CROUTON.
Il a traversé le Berkshire, le Suffolk et l’Yorkshire ! que diable rcut-il dire?
JAUGE
11 veut dire les régimens qui portent ces noms-là.
BOUILLARD
Parbleu, monsieur Jauge, j’ai recours à vous pour me procurer des provisions. J’ai un, deux, trois dîners de brigade de commandés, sans compter le gros alderman de Londres et sa femme.
JAUGE
En ce cas, il vous faut envoyer en reconnaissance à Maidstonc un détachement de cuisiniers.
BOUILLARD
Parbleu, monsieur Jauge, je compte sur vous, car je n’ai pas une bouchée à la maison.
CROUTON.
Cela étant, que le diable me brûle si je vais dîner chez vous, mon chéri.
BOUILLARD
Ohl monsieur, j’ai tout ce qu’il faut pour vous et monsieur Jauge. Je vous ferai servir en un moment tout ce qu’il vous plaira.
CROUTON.
Ah! ah ! je vous remercie, mon chéri. Mais dites-moi un peu, monsieur Bouillard, si vos compatriotes venaient à débarquer ici, ne seriez-vous pas un peu embarrassé pour savoir de quel parti vous ranger?
BOUILLARD
Embarrassé! parbleu, monsieur, j’aime beaucoup les Anglais, je vous assure, et je ne les quitterai pas tant qu’ils seront victorieux. J’aime aussi beaucoup mes compatriotes ; mais vous pouvez compter, monsieur Jauge, que je me rangerai toujours du côté du plus fort.
LE CAMP
JAUGE
Vous voyez, monsieur Croûton, que mon ami monsieur Bouilïard est dégagé de tout préjugé national.
BOUILLARD
Des préjugés! Diantre! je suis trop homme d'honneur pour abandonner les Anglais tant qu’ils seront vainqueurs. Mais, monsieur Jauge, voulez-vous amener votre ami, et venir goûter mon vin? J'ai tout ce qu’il vous faut pour vous et votre ami. Croyezmoi, monsieur Jauge, je n’abandonnerai jamais les Anglais tant qu’ils seront Victorieux; mais si mes compatriotes venaient à débarquer et à mettre les Anglais en fuite, je fuirais un bout de chemin avec eux ; si je voyais mes compatriotes sur le point de les atteindre, je m’arrêterais tout court, et les saluant poliment, je leur dirais : Comment vous portez-vous, mes chers compatriotes? — Je serai charmé de vous recevoir tous deux; suivez-moi donc ; mais, d'honneur, monsieur Jauge, je ne quitterai jamais les Anglais tant qu’ils seront les plus forts, — non, jamais, jamais!
Il s'éloigne en chantant.
JAUGE
Bien parlé, monsieur Bouillard.
CROUTON.
Votre serviteur, monsieur Bouillard. — Toutefois, c’est une justice à lui rendre, il a perdu les manières de son pays ; car, décidé à se conduire en scélérat, il a l’honnêteté de l’avouer. Mais, dites-moi, qu'avez-vous à faire avec les cantiuicrs? Seriez-vous par hasard commissaire des vivres?
JAUGE
Pas positivement, mais je travaille dans divers articles.
CROUTON.
En vérité 1
JAUGE
Oui; mais ici toutes les affaires sc font par entreprise.
CROUTON.
Vous êtes donc fournisseur? vous voilà donc élevé à ce haut rang? je ne vous aurais jamais cru en état de faire des fournU tures.
JVUGE.
Bien de plus facile: c’est la quantité, non la qualité, qui importe ; j’ai dans les derniers temps assez bien réussi ; mais à mon début, je m'étais mis plus d’une fois dans des embarras trèsgraves.