ACTE I, SCÈNE I
DESLOGES
Mais, ma chère, je voulais seulement vous lire. —
Mme DESLOGES.
Non, non, vous ne me lisez jamais rien qui mérite qu’on l’entende; vous ne pouvez souffrir qu’on vous entretienne des dangers de la patrie. Les journaux, chaque jour, sont pleins de lettres signées de noms romains, dans lesquelles on démontre qu’une invasion nous menace infailliblement, et que la nation est perdue, — mais vous n'en faites aucun cas, et vous ne me lisez jamais rien qui m’intéresse.
DESLOGES
Qu’importe aux femmes la politique, madame Desloges ?
Mm« DESLOGES.
Et que vous importe le théâtre, monsieur Desloges? Qui vous oblige à afficher ainsi la qualité de critique? — Fi doncl vous vous êtes rendu la risée de tous ceux qui vous connaissent, par votre fureur de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas. Partout on ne vous appelle que le nouvelliste des coulisses, que le Mécène sans aveu des auteurs de contrebande.
DESLOGES
Il est vrai que mon influence près des directeurs de théâtres est assez notoire. Mais dites-moi, madame Desloges, n’y a-t-il pas aussi quelque plaisir à voir de tous côtés solliciter ma protection? Ce sont des gens de qualité qui me recommandent des musiciens, des dames qui désirent une loge, des auteurs qui veulent une réponse, et des acteurs qui sollicitent des engagemens.
Mme DESLOGES.
Il est vrai ; vous avez réussi à avoir une part dans tous les tracas qui accompagnent une propriété théâtrale, sans en avoir les profits, sans même recueillir le mérite du sacrifice.
DESLOGES
Quoi qu’il en soit, madame Desloges, je crois que vous n'y perdez rien; c’est vous, au contraire, qui en recueillez tous les avantages : l’hiver dernier, l’occasion ne vous fut-elle pas offerte d’entendre la lecture de la pièce nouvelle, quinze jours avant la représentation? — Monsieur Spring ne vous laisse-t-il pas retenir des places pour les pièces nouvelles avant qu’elles ne soient annoncées, et n’avez-vous pas l’avantage de vous faire inscrire pour une loge à toutes les premières représentations? Mon ami monsieur Smatter ne vous a-t-il pas, à ma rccomman-
dation expresse, dédié sa nouvelle comédie burlesque, madame
M”"' DESLOGES
Oui, mais la pièce a été sifllée, monsieur Desloges. Il est fort agréable, en effet, de voir faire de ma maison le rendez-vous de tous les avortons de la littérature, une espèce de bourse littéraire où des auteurs vénals et des critiques fripons viennent jouer à la hausse et à la baisse ; mon salon transformé en bureau d'enregistrement où viennent s’inscrire les candidats de coulisse et les auteurs sans nom ; de me voir assiégée d’une bande d’actrices, princesses, suivantes, jeunes premières, qui, d’une voixflûtée et avec d’effroyables contorsions , s’essayent à rendre leurs rôles; ou de voir les appartemens trembler au bruit des mouvemens furibonds et des essais maladroits d’une foule de Richards écoliers et d’Hamlets novices! Pour comble de malheur, depuis que les directeurs ont réuni l’opéra dans leurs attributions, ne sommes-nous pas inondés de signors et de signoras fredonnant de fades airs et remplissant la maison des longs roucoulemens de leurs voix étrangères? Joignez à cela des émissaires étrangers et peut-être des espions français déguisés en musiciens et en figurans.
DESLOGES
De grâce, madame Desloges !
Mme DESLOGES.
N’avcz-vous pas honte de perdre votre temps à de pareilles niaiseries, à une époque aussi critique que celle où nous nous trouvons, dans un moment où, si vous aviez du cœur, on devrait vous voir à la tête d’une des compagnies de Westminster, et faisant sur la place d’armes l’exercice à la prussienne! mais vous, — je crois, sur ma parole, que si demain les Français venaient à débarquer, votre premier soin serait de vous informer s’ils ont amené avec eux une troupe de comédiens.
DESLOGES
Ce que vous dites là ne prouve rien, madame Dcsloges. Je dis que «le théâtre est le miroir de la nature, et les acteurs les annales vivantes de la vie.» Et dites-moi, je vous prie, que peut faire de mieux un honnête homme? et puis, vous ne me persuaderez pas aisément qu’il n’y ait ni honneur ni importance à se trouver à la tête d'une société de critiques, qui prennent sur eux de décider pour le reste de la ville, dont les auteurs sollicitent les avis et la protection, et dont aucun directeur n’oserait décliner la recommandation.