SCÈNE Iï
Le boudoir de Julie.
Entre FAULKLAND.
FAULKLAND.
On m’a dit que Julie allait revenir sur-le-champ; je m’étonne qu’elle ne soit pas encore de retour! — Combien, considéré de sang-froid, me parait méprisable mon caractère fantasque et mécontent! Quelle joie affectueuse et sincère a brillé tinsses yeux quand j’ai paru devant elle ! Quelle délicatesse dans la chaleur de ses expressions ! — Tout décidé que j’étais à prendre un air de froideur et de reproche, j’étais tout honteux de paraître moins heureux qu’elle. La présence de sir Antony a empêché les questions que j’avais à lui faire. N’importe; il faut absolument que j’obtienne la conviction qu’elle n’a pas été en mon absence aussi heureuse qu’on me l’a dit. Elle vient, — oui, je reconnais la légèreté de son pas, quand elle sait que son Faulkland impatient compte les momens de son absence.
Entre JULIE.
JULIE
Je n’espérais pas vous revoir sitôt.
FAULKLAND.
Pouvais-je, ô Julie, me contenter de notre première entrevue, glacée qu’elle a été par la présence d'un tiers?
JULIE
O Faulkland! au moment où votre affection me rend si heureuse, ne me laissez pas croire qu’il ait pu y avoir de la froideur dans notre premier abord.
Vous vous êtes imaginé cela, Julie. J’étais joyeux de vous voir, — de vous voir en si bonne santé : assurément je n’avais aucun motif de froideur.
JULIE
11 faut alors que quelque chose vous ait offensé ; vous ne devei pas me cacher ce que ce peut être.
FAULKLAND.
Eh bien donc, je vous avouerai que ma joie en apprenant de
*■ ACTE 111, SCÈNE IL à 43
votre voisin Delâcre, l’état satisfaisant de votre santé et votre arrivée ici, a été quelque peu amortie par la description qu’il m’a faite de la gaieté de votre humeur, de votre enjouement, — de votre goût pour le chant, — la danse — et je ne sais encore: car, Juliç, je suis organisé de manière qu’un moment de joie en votre absence me semble une injure à la constance de mes affections pour vous. Les pleurs qui accompagnent les adieux de deux amans sont un engagement de ne point sourire jusqu’au jour qurïes aura ramenés dans les bras l’un de l’autre.
JULIE. ,
Ne cesserai-je donc jamais de reprocher à mon cher Faulkland rette humeur tourmentante et capricieuse 1 Les sots rapports d’un lourdaud peuvent-ils dans votre cœur balancer mon affeëlion éprouvée?
FAULKLAND.
Ils ne sont d’aucun poids auprès de moi, Julie : non, non, je suis heureux, si vous l’avez été, — seulement dites-moi que vous n’avez pas chanté avec gaieté ; — dites-moi qu’en dansant vous . . avez pensé à votre Faulkland.
« JULIE
Je ne saurais être heureuse en votre absence. Si je porte dans mes traits l’expression du contentement, c’est pour montrer que je n’ai pas dans l'âme le plus léger doute sur la loyauté de l’amour de Faulkland. Croyez-moi, Faulkland, je ne vous en fais pas un reproche, mais il m’est arrivé bien souvent de voiler ma douleur d'un sourire, pour ne pas laisser deviner à mes amis de qui j'avais à me plaindre et qui faisait couler mes larmes.
FAULKLAND.
Vous avez toujours été pour moi la bonté même ! Oh ! c’est à moi une brutalité impardonnable d’accueillir le plus léger doute sur la sincérité et la constance de votre affection l
JULIE
Si jamais, à moins de causes que de votre part je ne suppose pas possibles, vous voyez mes affections subir l’altération la plus légère, je consens à être montrée au doigt comme un monstre de légèreté et de lâche ingratitude.
FAULKLAND.
Ah î Julie I ce dernier mot sonne mal à mon oreille ! Plût à Dieu que je n’eusse aucun titre à votre gratitude I Interrogez votre cœur, Julie; peut-être ce que vous avez pris pour de l'amour n’est-il que l’effusion chaleureuse d’un cœur reconnaissant!
LES Kl VAUX.
Pour quelle qualité dois-je vous aimer?
• FAULKI.ANP.
Pour aucune; m’aimer pour une qualité quelconque de l’esprit ou de l'intelligence, ce serait seulement m’estimer! Et quant a la beauté personnelle, — je me suis souvent souhaité difforme, afin d'être bien convaincu que je ne dois à ce motif aucune portion de votre amour.
JULIE
Quand la nature s’est plu à embellir les traits d’un homme, il doit s’en rire comme d’une parure déplacée. J’ai vu des hommes qui, sous ce rapport futile, pourraient l’emporter sur vous; ipais mon cœur n'a jamais demandé à mes yeux si cela était ou n était pas.
FAULKLAND.
Voilà qui n’est pas bien à vous, Julie : je méprise la beauté dans un homme; néanmoins, si vous m’aimez comme je le souhaite, fussé-je un nègre d'Éthiopie, nul ne doit à vos yeux m’égaler en blancheur.
• JULIE
Je vois que vous avez résolu de m'affliger. L’engagement que mon pauvre père nous a fait contracter vous donne plus que les privilèges d’un amant.
FAULKLAND.
Voilà encore, Julie, que vous faites naître des idées qui entretiennent et justifient mes doutes. Qui m'assure que si vous aviez été libre de suivre vos inspirations et si vous n’aviez rien promis, j’aurais encore été l’objet de votre amour persévérant?
“ JULIE
Eh bien, maintenant, meltez-moi à l’épreuve; — effaçons le passé; soyons étrangers l’un à l’autre; mon cœur n’en sera pas plus libre.
Encore? ô Julie, que vom êtes prompte! comme vous brûlez d’être libre! Si votre amour pour moi était irrévocable et ardent, vous ne renonceriez pas, même à ma demande, aux droits que vous avez sur moi !
JULIE. “
Oh! vous me torturez le cœur! je ne saurais l’endurer plus long-temps 1
FAULKLAND.
Loin de moi la pensée de vous affliger. — Si je vous aimais