‹ Œuvres de Shéridan traduitesChapitre 320 sur 357 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

MORDANT

Sa profession?

POUF

Oui, monsieur ; je ne fais point secret de mon métier. Desloges est témoin que parmi mes amis et mes confrères les auteurs, j’aime à me dessiner avec franchise et à m’annoncer de vive voix; je suis, monsieur, un praticien en panégyrique, ou, pour parler plus clairement, un professeur dans l'art du pouf, a votre service et au service de tout le monde.

Monsieur! je vous ai bien de l'obligation. Je pense, monsieur Pouf, avoir souvent admiré vos talens dans les journaux.

POUF

Oui, monsieur; et je me flatte de faire autant d’ouvrage en ce genre que six de mes confrères dans cette ville. J’ai eu diablement d’occupation tout cet été, l’ami Desloges ! Je n’ai jamais été plus harassé. Je crois que les directeurs des théâtres d’hiver doivent un peu m’en vouloir ; qu’en pensez-vous ? hein ?

DESLOGES

Oh! non. Je pense qu’ils ont tout pris en bonne part.

POUF

Oui-da. C’est alors pure affectation de leur part; car, morbleu, il y a eu des attaques qui n’ont pas dû les faire rire.

MORDANT

Oui, la partie plaisante surtout; mais j’aurais imaginé, monsieur Pouf, que les auteurs étaient en général gens à faire euxmêmes cette sorte de besogne.

POUF

C’est vrai ; mais ils s'en acquittent sans goût ; d’ailleurs nous considérons cela comme un empiètement sur nos attributions, et alors nous prenons l'offensive. Vous vous imaginez sans doute que la moitié au moins de ces articles et de ces annonces pompeuses que vous lisez journellement dans les feuilles publiques sont l'ouvrage des parties intéressées ou de leurs amis ? erreur complète. Sur dix, j'en fabrique neuf qui me sont commandés.

MORDANT

Est-il possible?

POUF

Il n’y a pas jusqu’aux huissiers qui ne m’aient do grandes obligations ; oui, les huissiers, quoique depuis quelque temps les marauds se soient fait une réputation pour le style; il n’y a pas une annonce de mérite qui soit leur ouvrage. Faites-les des-

cendre de leur tribune aux enchères, ils sont aussi sots que leurs catalogues. Non, monsieur, c’est moi qui aile premier enrichi et relevé leur style; c’est moi qui le premier leur ai enseigné à gonfler leurs annonces de superlatifs sonores, d’épithètes pompeuses s'élevant les unes au-dessus des autres , comme les enchérisseurs dont la foule remplit leurs salles de vente; c'est de moi qu’ils ont appris a parsemer leurs phrases de fragmens de métaphores exotiques ; c’est moi qui ai mis en mouvement leurs facultés inventives. Oui, monsieur, c’est de moi qu’ils ont appris à revêtir de fruit idéal des espaliers absens, à faire murmurer des ruisseaux officieux dans des bosquets imaginaires, à courber des berceaux dociles sur un sol reconnaissant, ou à faire dans l’occasion sortir de terre des chênes sourcilleux là où il serait impossible de trouver un seul gland ; à créer, sans le secours d’un seul voisin, un délicieux voisinage; ou à élever le temple delà santé dans les marais du Lincolnshire.

DESLOGES

: Certes, vous leur avez rendu un service signalé ; car maintenant quand un homme est ruiné, il vend sa maison le plus honorablement du monde.

MORDANT

Un service ! je le crois bien ; et s’ils étaient doués d’un peu de reconnaissance, ils lui érigeraient une statue sous la figure de Mercure, dieu du commerce et des ruses ingénieuses, un marteau à la main en guise de caducée. Mais, dites-moi, monsieur Pouf, ce qui vous a conduit à exercer vos talens dans ce genre.

POUF

C’est la nécessité, mère d’invention, et mère conséquemment d’un art où l’invention entre pour beaucoup. Vous saurez, monsieur Mordant, que le premier essai de mon talent dans les annonces eut un tel succès, qu’il me mit à même de mener longtemps après encore une vie fort extraordinaire.

MORDANT

Comment cela, je vous prie?

POUF

Monsieur, vous saurez d'abord que mes infortunes m’ont soutenu pendant deux ans.

MORDANT

Vos infortunes?

POUF

Oui, monsieur; accompagnées d'une longue maladie et d’un

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