‹ Œuvres de Shéridan traduitesChapitre 321 sur 357 · ACTE 1, SCENE IL · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCENE IL

certain nombre d’afflictions diverses, et sur ce revenu-là, j'ai vécu fort à mon aise, je vous jure.

MORDANT

Vous avez vécu de maladies et d’infortunes? Vous avez donc pratiqué à la fois les deux professions de médecin et d’avocat?

POUF

Non, morbleu ; ces maladies et ces infortunes étaient bien à moi.

MORDANT

Quelle diable d’histoire nous contez-vous là?

Rien de plus vrai.

POUF

Etcela, au moyen d’annonces telles que celles-ci : «Aux personnes humaines et charitables, à ceux que la Providence a gratifiés des dons de la fortune. »

MORDANT

Oh! oh ! j’y suis, maintenant j’y suis.

POUF

Et de vrai, j’ai bien mérité l’argent que j’ai gagné; car je puis dire que jamais homme, dans le même espace de terre, ne passa par une telle filière de calamités. Qu’il vous suffise de savoir que dans cet intervalle j'ai fait quatre fois banqueroute, et me suis vu réduit autant de fois d’un état d’afQuence à la misère la plus profonde, après avoir éprouvé une foule de désastres imprévus et inévitables; ensuite, devenu commerçant, malgré mon intelligence et ma probité, j’ai eu le malheur de voir deux fois brûler ma maison et de perdre ainsi toute ma petite fortune. J’ai vécu un mois sur ces incendies-ià. Bientôt après une maladie des plus douloureuses me força à garder le lit, et me fit perdre l'usage de mes membres. Ce moyeu-là me réussit à merveille ; car j’obtins des attestations en règle, et allai moi-même à pied recueillir les souscriptions.

DESLOGES

Je pense que c’est à cette époque que vous me fîtes votre première visite.

POUF

En novembre dernier ! Attendez donc ! Oh ! non, j’étais alors en prison pour une dette charitablement contractée pour obliger un ami. Quelques mois après, je subis deux fois l’opération pour une hydropisic, qui dégénéra en une consomption fort profitable. Je me vis alors réduit — ah! non, je me trompe, je devins alors

veuve ayant si* enfans sur les bras, sans un sou pour les nourrir, après avoir onze fois convolé en secondes noces et avoir vu mes onze maris enlevés l'un après l’autre pour le service maritime, et chaque fois demeurée enceinte de huit mois, sans argent pour aller faire mes couches à l’hôpital.

MORDANT

Et vous supportâtes le tout avec résignation, sans doute?

POUF

Hélas! oui, je fis bien quelques tentatives de suicide; mais bientôt je vis que ces actes de désespoir ne me rapportaient pas grand’chose, et je cessai définitivement de me tuer ; enfin, après avoir, à force de banqueroutes, d’incendies, de gouttes, d’hydropisies, d’emprisonnemens et autres calamités utiles, amassé une assez jolie somme, je résolus de quitter un état qui avait toujours un peu répugné à ma délicatesse, de suivre une carrière plus noble, où je pusse cultiver mon talent pour la fiction et le pouf, et mettre ainsi à profit mes moyens de communications journalières avec le public par l’entremise des journaux, moyens qui m’avaient si bien réussi : et vous avez là mon histoire.

MORDANT

Vous êtes on ne peut plus obligeant et communicatif; je ne doute pas que votre confession, si on la rendait publique, ne servit utilement les intérêts de la charité véritable, en interdisant à l'imposture ces utiles moyens de communication entre le malheur et la bienfaisance. Mais je pense, monsieur Pouf, que vous ne faites pas un mystère de votre profession actuelle.

POUF

Un mystère ! ah ! monsieur, je crois pouvoir affirmer avec certitude, qu’avant moi, la matière n’avait jamais été traitée d’unemanière scientifique, ni soumise à des règles fixes.

Soumise à des règles?

POUF

Bon Dieu ! monsieur , je vois que vous êtes encore bien ignorant dans ces matières. Oui, monsieur, il y a divers degrés dans la poulîerie. Les principaui sont : le pouf direct, le pouf préliminaire, le pouf conventionnel , le pouf oblique, ou pouf par induction. Tous prennent, suivant l’occasion, les formes diverses «d'anecdotes curieuses; critique impartiale ; observations d’un correspondant; avis important, etc.»

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