ROUF
Oh ! rien n’est plus simple. Par exemple, une première représentation doit avoir lieu à l’un des grands théâtres, et, pour le dire en passant, ces messieurs n’en donnent pas la moitié de ce qu’ils devraient en donner. Je suppose que l’auteur est monsieur Smatter, ou monsieur Dapper, ou tout autre de mes amis; c’est très-bien. La veille de la représentation, je rends compte par écrit de la manière dont la pièce a été reçue. Je tiens le plan de l’auteur lui-même; il ne me reste qu’à ajouter quelques mots d'usage, comme par exemple : « caractères fortement dessinés ; couleurs brillantes ; main de maître ; un fonds inépuisable de gaieté ; une mine d'inventions ; un dialogue clair; sel attique.» Quant à la manière dont la pièce a été jouée : « Monsieur Dodda été audessus de toute expression dans le rôle de sir Henry ; monsieur Palmer, cet acteur judicieux, d’un talent universel, n'a jamais paru avec plus d’avantage que dans le rôle du colonel. Mais tous les éloges ne pourraient rendre qu’une imparfaite justice à monsieur King ; en effet, il a plus que mérité le concert d’applaudissemens unanimes que lui a prodigués un auditoire brillant et éclairé. » Quant aux décorations : « Les effets merveilleux du pinceau de monsieur Loutherbourg sont connus de tout le monde. Enfin nous ne s'avons ce que nous devons le plus admirerdu génie sans égal de l’auteur, de la sollicitude et de la libéralité des directeurs, du prodigieux talent du décorateur, ou du jeu admirable des acteurs. »
MORDANT
Voilà qui n’est pas mal, en effet.
POUF
Oh ! ce n’est rien ! c’est à la glace auprès do ce que je fais quelquefois quand je suis en verve.
MORDANT
Et pensez-vous qu’il y en ait beaucoup qui se laissent influencer de cette manière?
rouF
Comment 1 mais il n’y a pas de doute. Croyez-moi, il n’est pas grand le nombre de ceux qui se donnent la peine de juger par eux-mêmes.
MORDANT
Fort bienl le pouf préliminaire, —
4ô6 LE CRITIQUE.
POUF
Oh! celui-ci se met sous la forme d’avis. Par exemple, s’il s'agit d'une affaire de galanterie : Sir Fluet Mirliflor désire être bien avec lady Fanny Fête; il s’adresse à moi; j’ouvre pour lui la tranchée par un paragraphe dans le Morning- Post. — « On recommande à la charmante lady F... quatre » étoiles, F... trait d'union, etc- de se mettre sur ses gardes » contre un homme dangereux, sir F... trait d'union G... Quel- » que agréables et insinuantes que soient ses manières, on con- » vient assez généralement qu’il ne se distingue pas par la » constance de ses attachement » en italique. Là, vous voyez sir Fluet Mirliflor présenté à l'attention pa< ticulière delady Fanny, qui peut-être n’avait jamais pensé à lui. Elle se voit publiquement avertie de l’éviter, ce qui doit naturellement lui donner le désir de le voir. La publicité de leur liaison leur cause une sorte d’embarras mutuel, qui finit par produire un sentiment d’intérêt ; et lors même que sir Fluet ne parviendrait pas à faire résulter de tout cela une conclusion conforme à ses vues, il a du moins l’avantage de voir accoler leurs deux noms par une certaine société, et avec un ton particulier, ce qui, neuf fois sur dix, constitue la prétention la plus élevée de notre moderne galanterie.
DESLOGES
En vérité, Mordant, vous allez connaître à fond tous les secrets du métier.
POUF
Quant au pouf collatéral, on s’en sert avec avantage pour amener naturellement une annonce; on lui donne le plus souvent la forme d’anecdote. Par exemple: «Hier, en flânant dans Saint- » James-Street, George Bonmot rencontra la charmante lady » Mary Myrte qui revenait du Parc. — Bon Dieu! lady Mary, » je suis étonné de vous trouver en robe blanche; je m'alten- » dais à vous voir en uniforme complet de cavalerie, la toque » sur l’oreille. — O ciel! George, qui donc a pu vous dire cela? » — Comment!» répond le spirituel vaurien, «il n’y a qu’un mo- »> ment que je viens de voir votre portrait dans un petit ou- » vrage, plein d’esprit, qui vient de paraître sous ce titre : — » Le Camp, journal militaire. On le vend Pater-noster-Row, » n° 3, au coin d’Ivy-Lane, à main droite, deux portes au-delà » de l’imprimerie. »
MORDANT
Voilà, en effet, qui est fort ingénieux.