‹ Œuvres de Shéridan traduitesChapitre 338 sur 357 · ACTE II, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE II

POUF

C'est cela même. Poursuivez, s’il vous plaît, mademoiselle.

T1LBURINE.

Je vois les Espagnols s’approcher du rivage.

Je vois se préparer un combat général.

Ils se forment en ligne : on donne le signal.

D’un cible tout au plus la longueur nous sépare ;

Les canons sont chargés ; & vaincre gn se prépare. J’entends déjà mugir les bronzes destructeurs,

Et les cris des mourans et les cris des vainqueurs Oui , je vois la fumée ét la mer rougissante.

Et dans l’air ébranlé la voile au loin flottante ;

Je vois, je vois, je vois —

LE GOUVERNEUR

Eb I que peux-tu donc voir ? C’est l’effet de ton trouble et de ton désespoir.

J’ai beau frotter mes yeux , si je n’ai la berlue,

A l’horizon encor rien ne s’offre à ma vue.

DESLOGES

Parbleu ! il parait que le gouverneur ne veut faire aucune concession en faveur de la figure poétique dont vous nous parliez tout-à-l’heure.

POUF

Non, c’est un homme tout rond et qui n’entend pas finesse. C’est le caractère que je lui donne.

TILBURINE.

$ais refuserez-vous de couronner ses vœux?

LE GOUVERNEUR

Il le faut. Je le puis; je le dois; je le veux.

TILBÜRIKE.

Songez au noble prix qu’il met à sa demande.

• LE GOUVERNEUR

Je ne veux rien entendre. 11 suffit; je commande.

TILBURINE.

Il ne demande rien , rien que sa liberté.

MORDANT

Qui, il ? De qui parle-t-elle, monsieur Pouf?

POUF

Ma foi, je n'en sais rien moi-méme ; ils ont fait tant de coupures, que je ne m’y reconnais plus.

TILBURI.NE.

Vous verrez, monsieur, que tout se lie parfaitement bien.

Un jour d’amples bienfaits patront votre bonté.

POUF

Oh ! sans ces maudites coupures, vous auriei vu que don Wis kérandos a fait des offres pour sa liberté, et a chargé Tilburine d'en faire la proposition à son père. Et maintenant, messieurs, remarquez bien la concision du dialogue. Parbleu! le pour et le contre s’y croisent avec la rapidité de l’escrime. Et, en effet, c'est une espèce d'escrime logique que nous avons empruntée des Français.

TILBURINE.

Un asile en Espagne.

LE GOUVERNEUR

A Londres une potence.

TILBURINE.

Mes larmes!

LE GOUVERNEUR

Mes sermens.

TILBURINE.

L’amour !

LE GOUVERNEUR

La conscience.

TILBURINE.

Tilburine.

LE GOUVERNEUR

Albion.

TILBURINE.

La fortune.

LE GOUVERNEUR

L’honneur.

TILBURINE. w

Mille livres sterling.

LE GOUVERNEUR

Ce mot va droit au cœur!

POUF

Vous voyez, c’est bien là de l’escrime, si jamais il en fut. Elfe veut le frapper avec l’amour; il pare le coup avec sa conscience. Elle lui porte alors Tilburine en tierce; parée en quarte par Albion; elle lui porte une autre botte avec la fortune, il parc avec l’honneur. C’est alors que faisant un dernier effort, elle lui porte une botte désespérée de mille livres sterling, qui le perce de part en part.

TILBURINE.

Mon père, inexorable à l’amant que j’adore,

Pourra-t-il repousser sa fille qui l’implore ?

LE GOUVERNEUR^... l« -J

Ma fille , je suis père, et je puis m’attendrir

Page 1