‹ Œuvres de Shéridan traduitesChapitre 53 sur 357 · SCÈNE ni · texte numérisé non relu

SCÈNE ni

L'esplanade du nord.

Arrive ^IR LUCIUS TÊTE-CHAUDE.

SIR LUCIUS

Je voudrais bien savoir où se cache ce capitaine Absolu. En

vérité, dans les affaires d’amour on est toujours sûr de voir quelqu’un de ces officiers se jeter à la traverse. Je me souviens que j'aurais pu épouser lady Dorothée Carmin, sans un petit gueux de major qui enleva la belle avant même qu’elle eût seulement eu l’occasion de me voir ! Et je voudrais bien savoir ce que les femmes trouvent en eux de si attrayant pour s’en amouracher à ce point, à moins que ce ne soit en elles un levain du vieux serpent qui fait que, pareilles aux vipères, elles se laissent prendre à un morceau de drap rouge. Mais n’cst-ce pas le Capitaine que je vois venir? — C’est lui, ma foi! ce drôle a dans sa personne des chances de succès lout-à-fait provoquantes ! à qui diable parle-t-il?

Il ig met un peu à l’écart.

Arrive LE CAPITAINE ABSOLU.

LE CAPITAINE

Me voilà bien avancé avec mon stratagème! voilà toutes mes belles inventions bien récompensées, sur mon âme! La petite drôlesse! je ne l’aurais jamais crue capable de pousser le romanesque jusqu’à l'absurde. Ventrebleu ! je ne me suis senti, de ma vie, de plus mauvaise humeur! j’éprouverais un singulier plaisir à me suicider ou à couper la gorge au premier venu. sir luciüs, à part.

Ma foi, j’ai du bonheur. Je le trouve justement disposé comme je le voulais ; — certes, j’arrive au bon moment. Entrons en conversation avec lui, et amenons poliment une querelle. — (Il l'avance.') En cela, capitaine, vous me permettrez de n’ètrc pas de votre a ris.

LE CAPITAINE

Sur ma parole, monsieur, il faut que vous soyez un disputeur bien subtil; car il est certain qu'en ce moment je n’émettais d'opinion d'aucune sorte.

SIR LUCIUS

Ce n’est pas une raison; car permettez-moi de vous dire qu’un homme peut penser une chose fausse, aussi bien que l’exprimer.

C’est vrai, monsieur; mais quand un homme s’abstient d’exprimer sa pensée, il a toute raison d’espérer qu’elle ne sera pas contredite.

SIR LUCIUS

En ceci, monsieur, vous différez d’opinion avec moi, ce qui revient au même.

Page 1