‹ Œuvres de Shéridan traduitesChapitre 74 sur 357 · ACTE I, SCENE IL · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE IL

Soudain l’amour présente & mon œil enchanté Les doux attraits de sa personne.

A ce talileau je n’oppose plus rien ;

Tous mes calculs sont en déroute;

Lors, la raison n’y voit plus goutte.

Et l'amour n’y voit que trop bien.

LOFEZ

Je vois venir don Antonio, seigneur.

FEBD1NAND.

Retourne au logis; j’y serai tout-à-l’heure.

LOPEZ

Oh ! ces maudits sourires 1

Il s'éloigne.

Arrive ANTONIO.

FERDINAND

Antonio, Lopez m’a dit qu’il t’a laissé chantant devant notre porte. Mon père était-il éveillé?

ANTONIO

Oui, oui; il a une singulière affection pour la musique ; je l’ai laissé rugissant à sa fenêtre grillée, comme on nous représente Bajazet dans sa cage. Et quel motif l’a fait lever si matin?

* * FERDINAND

Je crois t’avoir dit que demain était le jour fixé par don Pedro et la marâtre dénaturée de Clara pour son entrée au couvent, afin de laisser toute sa fortune au marmot issu d’un second mariage; poussé au désespoir, je me suis procuré une clef de la porte, et j’ai obtenu de la femme de chambre de Clara qu'elle ne, mit pas le verrou ; ce matin, à deux heures, je suis entré secrètement, et me suis rendu à sa chambre. Je l'ai trouvée s’éveillant et pleurant.

ANTONIO

Heureux Ferdinand!

FERDINAND

Parla sangbleu! écoute la fin : Elle m’a traité de présomptueux scélérat, pour avoir osé, à cette heure de la nuit, m’approcher de sa chambre.

ANTONIO

Oui, sans doute, au premier abord.

FERDINAND

Pas du tout ; elle n’a pas voulu entendre une parole, et a menacé d’appeler sa mère, si je ne la quittais à l’instant.

ANTONIO

Oui, mais «nsuite?

FERDINAND

Ensuite? il m’a fallu quitter la maison comme j'y étais venu.

ANTONIO

Et tu n’as rien fait pour provoquer sa colère?

FERDINAND

Rien; aussi vrai que j’espère être sauvé; tout au plus lui aije dérobé une ou deux douzaines de baisers.

ANTONIO

Voilà tout ! je n'ai jamais entendu parler d’une pareille impudence.

FERDINAND

Que diantre! quand je te dis que je me suis comporté de la manière la plus respectueuse.

ANTONIO

O mon Dieu! ce n’est pas de toi que je parle, c’est d’elle. — Mais, dis-moi, Ferdinand, leur as-tu laissé la clef?

FERDINAND

Oui, la femme de chambre, après m’avoir fait sortir, a eu soin de la prendre. *

antonio. ;

En ce cas , je gage, sur ma vie, que ta maîtresse va fuir la maison paternelle pour venir te rejoindre. : '

Pour rejoindre mon heureui rival, peut-être. Je suis d’humeur à suspecter tout le monde. Il fut un temps où tu l’aimais, où elle était à tes yeux un ange, comme elle l’est aujourd'hui pour moi.

ANTONIO

Oui, je l’ai aimée jusqu’au moment où je me suis aperçu qu’elle ne m’aimait pas ; et c’est alors que j’ai découvert que dans sa ligure il n’y avait pas un seul trait passable.

Il chante.

Deux beaux yeux ne sont beaux, ma foi,

Qu'autant qu’ils sont fixés sur moi ;

Je ne vois de lèvres de rose

Que celle où la mienne se pose. .

Fût-il plus beau que le soleil,

Fût-il plus brillant que l'aurore,

Il n'est pour moi de visage vermeil.

Que celui que l’amour colore.

Page 1