ACTE II , SCÈNE II
LA DUÈGNE
Vous semblez tout pensif, seigneur. Oserais-je vous prier de vous asseoir?
ISAAC
Bon ! bon! elle s’amollit à vue d’œil, — la vue de ma personne l’a frappée; ce maintien a produit son effet.
LA DUÈGNE
Venez, seigneur, voici une chaise.
ISAAC
Madame, la grandeur de votre bonté m’accable. Se peut-il qu’une beauté si charmante daigne tourner vers moi ses yeux enchanteurs ? «
Elle lui prend la main ; il le tourne et la voit.
LA DUÈGNE
Vous paraissez surpris de ma condescendance.
ISAAC
Effectivement, mademoiselle, j’en suis un peu surpris. — ( A pari.) Diantre! il n’est pas possible que ce soit là Louisa : — elle est aussi âgée que ma mère.
LA DUÈGNE
Mais mes préventions antérieures ont cédé aux ordres de mon père.
isaac, d part. , . ;
Son père! C’est donc bien elfe. — Effectivement, elle a toute la gravité d’une matrone! Ah! il est fort heureux que mes affections se soient fixées sur sa fortune et non sur sa per-
sonne.
LA DUÈGNE
Seigneur, ne voulez-vous pas vous asseoir?
Elle s'assied.
ISAAC
Veuillez m’excuser, mademoiselle; j’ai peine à revenir de l’étonnement que me cause — votre condescendance, mademoiselle. — (A pari.) Elle a les fossettes du diable, sur ma parole. LA DUÈGNE.
Je ne m’étonne pas, seigneur, que vous soyez surpris de mon affabilité. Je l’avoue, seigneur, j’avais conçu contre vous de violentes préventions; et, impatientée des instances démon père, j’avais donné des encouragemens à Antonio; mais alors, seigneur, on vous représentait à moi sous un aspect tout-à-fait différent de ce que vous êtes.
LA DUÈGNE
ISAAC
C’est aussi ce qui m’est arrivé avec vous, sur ma parole, mademoiselle.
LA DUÈGNE
Mais quand je vous ai vu, j’ai été singulièrement surprise.
ISAAC
Je vous en dirai autant, mademoiselle; j’ai été, pour ma part, étonnamment surpris.
LA DUÈGNE
Allons, seigneur, je vois que nous nous sommes mutuellement mépris sur le compte l’un de l’autre. Vous vous attendiez a trouver en moi le dédain et l’aversion ; et moi, on vous avait peint à moi comme un petit homme basané, revêche, sans extérieur, sans manières ni maintien.
ISAAC, à part.
Parbleu, je voudrais qu’elle répondit à son portrait comme je réponds à celui qu’on lui a fait de moi!
LA DUÈGNE
Mais, seigneur, votre air est si noble ; — il y a dans votre port quelque chose de si majestueux; vous avez un regard si pénétrant, un charme si fascinant dans le sourire!
isaac, à part.
Ma foi, en la regardant de nouveau, je ne la trouve pas si laide. *
LA DUÈGNE
Vous tenez si peu du juif, et tant du parfait cavalier! isaac, à part.
Il y a certainement quelque chose d'agréable dans le son de sa voix.
LA DUÈGNE
Vous me pardonnerez de sortir des bornes de la modestie en vous louant comme je fais ; mais la joie que j’éprouve à me voir si agréablement détrompée, m’a mise dans une humeur charmante.
isaac. ’
0 mademoiselle! permettez que je remercie ces lèvres chéries de leur bonté. (Il l'embrasse.) — (A part.) Ma foi, elle a un assez joli velouté, il faut en convenir.
LA DUÈGNE
0 seigneur! vous avez des manières si insinuantes, — mais vous devriez bien vous débarrasser de cette horrible barbe; — j’aimerais autant embrasser un porc-épic.