ACTE II, SCÈNE II
ISAAC
Effectivement, mademoiselle, j’aurais besoin du rasoir. ( A part.) Elle aussi. (Haut.) Auriez-vous la bonté de me chanter quelque chose?
LA DUÈGNE
Volontiers, seigneur, bien que je sois un peu enrouée. — Hum!
Elle tousse et prélude.
isaac, à part .
Oh ! c’est un vrai rossignol de Virginie ! (Haut.) Mademoiselle, je vois que vous êtes enrouée. — Je ne veux pas abuser —
LA DUÈGNE
Oh! vous n abusez pas le moinsdu monde; m’y voici, seigneur.
Elle chante.
Le premier jour où jeune Tille,
Accorte, modeste et gentille,
Entend les propos d’un amant Rougeur subite i De la petite
Couvre le visage charmant.
Si sa main le touche,
Dieu ! quel tremblement 1 Quel tressaillement ,
S’il cueille un baiser sur sa bouche 1 >
Le tictac de son cœur Vous dira sa frayeur.
Cette crainte si sage Bientôt s’évanouit.
Son doux visage S’épanouit.
L’amant prend courage;
Il presse sa main Sans que soudain Le trouble la saisisse;
11 serre avec amour Sa taille faite au tour Sons qu’elle en rougisse.
A l’église un matin,
Le couple s’achemine,
Et chacun devine Son heureux destin.
A celui qu’elle aime La belle sourit.
Comme tout lui rit 1 Que sa joie est extrême 1 Le tictac de son cœur Vous dira son bonheur. *
132 LA DUÈGNE
ISAAC
C’est charmant, mademoiselle! c’est enchanteur! et, en vérité, votre chant me rappelle quelqu’un qui m'était bien cher, une dame à laquelle vous ressemblez beaucoup.
LA DUÈGNE
Comment cela? il existe une dame qui vous est aussi chère que moi !
Oh! non, mademoiselle, — vous vous méprenez ; je voulais parler de ma mère.
LA DUÈGNE
Allons, seigneur, je vois que vous êtes tout ébahi de ma condescendance, et que vous ne savez que dire.
ISAAC
C'est très-vrai, mademoiselle ; mais c’est une punition du ciel pour avoir différé si long-temps de vous demander l’époque où vous me permettrez de mettre le comble à mon bonheur en informant don Jérôme de votre condescendance.
LA DUÈGNE
Seigneur, je dois vous avouer franchement que je ne puis jamais être à vous du consentement de mon père.
ISAAC
Comment donc! Pourquoi cela?
LA DUÈGNE
Quand mon père, dans son indignation, jura de ne plus me voir jusqu’à ce que je me fusse rendue à sa volonté, de mon côté je fis serment de ne jamais accepter un époux de sa main; ce serment, rien ne me le fera enfreindre; mais si vous avez assez d’intelligence et de résolution pour m’enlever à son insu, je suis à vous.
ISAAC
Hum!
LA DUÈGNE
Seigneur, pour peu que vous hésitiez...
isaac, d part.
Ma foi, l’idée n’est pas mauvaise. En la prenant au mot, je m’assure sa fortune, et j’évite de lui conférer aucun avantage en retour : de cette manière, je dupe tout à la fois et l’amant et le père. O Isaac! tu es un rusé compère! (Se frappant le front.) Laissez faire ce petit cerveau-là t Parbleu, je vais la prendre au mot.