ACTE II, SCÈNE tll
ISAAC
Alors, sur ma parole, il n’y a pas dans toute la chrétienté de fille de son âge qui ait l’air aussi vieux qu’elle.
JÉROME
Vous croyez? Mais avouez qu’il est impossible de voir une plus jolie fille.
ISAAC
On en trouverait encore par-ci, par-là.
JEROME. '
Louise a les traits de la famille.
isaac, d part.
Effectivement, j’ai bien vu que c’étaient des traits de famille, et qui sont depuis long-temps dans la famille, encore.
JÉROME
Elle a les yeux de son père.
Parbleu 1 je m’en doutais. — (A part.) Si elle avait les lunettes de sa mère, je pense qu’elle n’y verrait pas plus mal.
JÉROME
Elle a le nez de sa tante Ursule, et le front de sa grand’mère, à s’y méprendre.
isaac, d part.
Oui, et le menton de son grand’père aussi, à s’y méprendre.
JÉROME
Ah! si elle était seulement aussi obéissante qu’elle est belle ! — Au reste, mon cher Isaac, ce n'est pas une de ces beautés artificielles ; ses charmes sont d’une nature durable.
ISAAC
11 le faut bien : car si elle n’a maintenant que vingt ans, elle en aura quarante que son âge ne sera pas encore arrivé au niveau de sa figure.
JÉROME
Que diantre, maître Isaac, est-ce que vous voulez vous moquer ? ■* . ,
ISAAC
Sérieusement, don Jérôme, croyez-vous votre fille belle?
JÉROME
Par la lumière qui nous éclaire, elle est aussi belle qu’aucuno fille de Séville.
ISAAC
Et moi, par ces yeux que voilà, je soutiens qu’elle est aussi laide qu’aucune femme que j’aie jamais vue.
LA DUÈGNE
JÉROME
Par saint Jacques, il faut que vous soyez aveugle.
• 1SAAC.
Non, non, c’est vous qui êtes prévenu.
JÉROME
Comment! croyez-vous donc que je n’ai ni bon sens ni goût? Si une belle peau, de beaux yeux, des dents d’ivoire, un charmant incarnat et une taille élégante, si cela, joint à une voix céleste et à une grâce ineffable, ne constitue pas la beauté, je ne sais à quoi vous donnerez ce nom.
ISAAC
Grand Dieu ! quelle illusion fascine les yeux d’un père ! Sur ma vie, elle est justement tout le contraire de ce que vous venez de dire. Au lieu de la peau de neige dont vous m’aviez parlé, je n’ai trouvé qu’une vraie peau de nankin ; quant à ses yeux, leur plus grand mérite est de ne point loucher. Pour ce qui est de ses dents, à côté d'une d’ivoire, il y en a une de pur ébène ; elles sont noires et blanches alternativement comme le clavier d'un piano; quant à son chant et à sa voix céleste, par le ciel, elle a un fausset criard et cassé qui résonne comme la trompette d’un marchand de joujoux.
JÉROHE.
Petit misérable, Hébreu insolent, prétends-tu m’insulter? Hors de chez moi sur-le-chamjî !
Ferdinand, se rapprochant des deux autres interlocuteurs.
Qu’y a-t-il, seigneur?
JémpiiE.
C’est cet Israélite qui a l’impudence de dire que ta sœur est laide.
FERDINAND
C’est un aveugle ou un insolent.
ISAAC, à part.
lisse ressemblent tous. Parbleu, je crains d’être allé trop loin.
FERDINAND
Seigneur, il faut qu’il y ait eu quelque méprise : il est impossible que ce soit ma sœur que vous ayez vue.
JÉROME
Vive Dieu! tu es aussi stupide que lui. Quelle méprise pourrait-il y avoir? N’ai-je pas renfermé Louisa, et n’ai-je pas la clef dans ma poche? Sa suivante ne l’a-t-clle pas introduit dans le boudoir de sa maltresse? Que viens-tu donc nous parler de méprise? Non, l’intention de ce Portugais a été de m’insulter, et si