‹ Œuvres de Spinoza (volume 2)Chapitre 100 sur 126 · Voyez V Éthique, part. 4, Scholie de la Proposition · texte numérisé non relu

Voyez V Éthique, part. 4, Scholie de la Proposition

3. Voyez VËthi^uef jpart. 2, Propos. 48, 49, et le Schol. delà Propos. 49«

choses de la nature ; mais elle aurait besoin pour persévérer dans l'être de la même puissance qui aurait été nécessaire pour la créer.

3. Ce point une fois établi , savoir que la puissance des choses de la nature en vertu de laquelle elles existent et agissent est la propre puissance de Dieu , il est aisé de comprendre ce que c'est que le droit naturel. En effet , Dieu ayant droit sur toutes choses, et ce droit de Dieu étant la puissance même de Dieu , en tant qu'elle est considérée comme absolument libre , il suit de là que chaque être a naturellement autant de droit qu'il a de puissance pour exister et pour agir. En effet, cette puissance n'est autre que la puissance même de Dieu, la-quelle est absolument Ubre.

4. Par droit naturel j'entends donc les lois mômes de la nature ou les règles selon lesquelles se font toutes choses, en d'autres termes, la puissance de la nature ellemême; d'où il résulte que le droit de toute la natiire et partant le droit de chaque individu s'étend jusqu'où s'étend sa puissance ; et par conséquent tout ce que chaque homme fait d'après les lois de la nature , il le fait du droit suprême de la nature , et autant il a de ptdssance, autant il a de droit.

5. Si donc la nature humaine était ainsi constituée que les hommes vécussent selon les seules prescriptions de la raison et ne fissent aucun effort pour aller au delà, alors le droit naturel , en tant qu'on le considère comme se rapportant proprement au genre humain , serait déterminé par la seule puissance de la raison. Mais les hommes sont moins conduits par la raison que par l'aveugle désir, et en conséquence la puissance naturelle des hommes, ou, ce qui est la même chose, leur droit naturel, ne doit pas être défini par la raison, mais par tout appétit quelconque qui les détermine à agir et à faire effort pour se conserver. J'en conviens, au surplus : ces désirs qui ne tirent pas leur origine de la raison sont moins des actions de'l'homme que des passions. Mais, comme il s'agit

îcî de la puissance universelle ou, en d'autres termes, du droit universel de la nature , nous ne pouvons présentement reconnaître aucune différence entre les désirs qui proviennent de la raison et ceux qui sont engendrés en nous par d'autres causes, ceux-ci comme ceux-là étant des effets de la nature et des développements de cette énergie natuKelle en vertu de laquelle Thomme fait effort pour persévérer dans son être^ L'homme , en effet , sage ou ignorant, est une partie de la nature, et tout ce qui détermine chaque homme à agir doit être rapporté à la puissance de la nature , en tant que cette puissance peut être définie parla nature de tel ou tel individu ; car, qu'il obéisse à la raison ou à la seule passion, l'homme ne fait rien que selon les lois et les règles de la> nature, c'est-à-dire (par l'article 4 du présent chapitre) selon le droit naturel.

6. Mais la plupart des philosophes s'imaginent que les ignorants, loin de suivre Tordre de la nature, le violent au contraire, et ils conçoivent les hommes dans la nature comme un État dans l'État. A les en croire, en effet, l'âme humaine n'est pas produite par des causes naturelles , mais elle est créée immédiatement par Dieu dans un tel état d'indépendance par rapport au reste des choses qu'elle a un pouvoir absolu de se déterminer et d'user parfaitement de la raison. Or l'expérience montre surabondamment qu'il n'est pas plus en notre pouvoir de posséder une âme saine qu'un corps sain. De plus, chaque être faisant eJBfort, autant qu'il est en lui, pour conserver son être , il n'est point douteux que, s'il dépendait aussi bien de nous de vivre selon les préceptes de la raison que d'être conduits par l'aveugle désir, tous les hommes se confieraient à la raison et régleraient sagement leur vie, et c'est ce qui n'arrive pas. Car chacun a son plaisir particulier qui l'entraîne, trahit sua quemque voluptas ' ; et les théologiens n'ôtent pas cette difficulté en

i. Virgile, Eglogues, u, 65.

358 TRAITÉ fOUTIQUE.

soutenant que la cause de cette impuissance de rhomme, c'est un vice ou un péché de la nature humaine, lequel a son origine dans la chute de notre premier père. Car supposez que le premier homme ait eu également le pouvoir de se maintenir ou de tomber, donnez -lui une ftme maltresse d'ellcn^ême et dans un état parfait d*iatégrité , comment se fait-il qu'étant plein de science et de prudence il soit tombé î c'est, direz-vous, qu'il a été trompé par le diable. Mais le diable lui-même, qui donc l'a trompé 7 qui a fait de lui, c'est-à-dire de la première de toutes les créatures intelligentes, tm être assez insensé pour vouloir s'élever au-dessus de Dieu î En possession d'une âme saine, ne faisait-il pas naturellement effort, autant qu'il était en lui, pour maintenir son état et conserver son être ? Et puis le premier homme luimême, comment se fait-îl qu'étant^ maître de son âme et de sa volonté il ait été séduit et se soit laissé prendre dans le fond même de son âme 7 S'il a eu le pouvoir de bien user de sa raison , iji n'a pu être trompé , il a fait nécessairement ejffort, autant qu'il était en lui, pour conserver son être et maintenir son âme saine. Or, vous supposez qu'U a eu ce pouvoir ; il a donc nécessairement conservé son âme saine et n'a pu être trompé, ce qui est démenti par sa propre histoire. Donc il faut avouer qu'il n'a pas été au pouvoir du premier homme d'user de la droite raison, et qu'il a été, comme nous, sujet aux passions.

7. Que l'homme, ainsi que tous les autres individus de la nature, fasse effort autant qu'il est en lui pour conserver son être, c'est ce que personne ne peut nier. S'il 7 avait ici, en effet, quelque différence entre les êtres, elle ne pourrait venir que d'une cause, c'est que l'homme aurait une volonté libre. Or, plus vous concevrez l'homme comme libre, plus vous serez forcé de reconnaître qu'il doit nécessairement se conserver et être maître de son âme , conséquence que chacun m'accordera aisément, pourvu qu'il ne confonde pas la liberté ave<î la contin-

pigitized

gence. La lîberté, en ejffet, c'est la vertu ou Imperfection. Donc tout ce qui accuse l'homme d'impuissance ne peut être rapporté à sa liberté. C'est pourquoi on ne pourrait pas dire que l'homme est libre en tant qu'il peut ne pas exister ou en tant qu'il peut ne pas user de sa raison ; s*il est libre, c'est en tant qu'il peut exister et agir selon les lois de la nature humaine. Plus donc nous considérons l'homme comme libre, moins il nous est permis de dire qu'il peut ne pas user de sa raison et choisir le mal de préférence au bien ; et par conséquent Dieu , qu existe d'une manière absolument libre, pense et agit nécessairement de la même manière, je veux dire qu'il existe, pense et agit par la nécessité de sa nature. Car il n'est pas douteux que Dieu n'agisse comme il existe, avec la même liberté, et puisqu'il existe par la nécessité de sa nature, c'est aussi par la nécessité de sa nature qu'il agit, c'est-à-dire librement.

8. Nous concluons donc qu'il n'est pas au pouvoir de tout homme d'user toujours de la droite raison et de s'élever au faîte de la liberté humaine, que tout homme cependant fait toujours effort, autant qu'il est en lui, pour conserver son être, enfin que tout ce qu'il tente de faire et tout ce qu'il fait ( son droit n'ayant d'autre mesur/e. que sa puissance), il le tente et le fait, sage ou ignorant, en vertu du droit suprême de la nature. Il ^ suit de là que le droit naturel, sous l'empire duquel tous les hommes naissent et vivent, ne défend rien que ce que personne ne désire ou ne peut faire ; il ne repousse donc ni les contentions, ni les haines, ni la colère, ni les ruses, ni rien enfin de ce que l'appétit peut conseiller. Et cela n'a rien de surprenant ; car la nature n'est pas renfermée dans les lois de la raison humaine, lesquelles n'ont rapport qu'à l'utilité^vraie et à la conservation des hommes; mais elle embrasse une infinité d'autres lois qui regardent l'ordre éternel de la nature entière, dont l'homme n'est qu'une parcelle, ordre nécessaire par qui seul tous les individus sont;

déterminés à exister et à agir d'une manière donnée.

9. U suit encore de là que tout homme appartient de droit à autrui aussi longtemps qu'il tombe sous son ponvoir, et qu'il s'appartient à lui-même dans la mesure où il peut repousser toute violence , réparer à son gré le dommage qui lui a été causé, en un mot, vivre absolument comme il lui plaît.

10. Je dis qu'un homme en a un autre sous son pouvoir, quand il le tient enchaîné, ou quand il lui a ôté s^ armes et les moyens de se défendre ou de s'évader, ou encore quand il le maîtrise par la crainte, ou enfin quand il se l'est tellement attaché par ses bienfaits que celui-ci veut obéir aux volontés de son bienfaiteur de préférence aux siennes propres et vivre à son gré plutôt qu'au sien. Dans le premier cas et dans le second , on tient le corps, mais point l'âme ; dans les deux autres, au contraire, on tient l'âme aussi bien que le corps, mais seulement tant que dure la crainte ou l'espérance ; car, ces sentiments disparus, l'esclave redevient son maître,

11. La faculté qu'a l'âme de porter des jugements peut aussi tomber sous le droit d'autrui, en tant qu'un homme peut être trompé par un autre homme. D'où

suit que l'âme n'est entièrement sa maîtresse que lorsqu'elle est capable d'user de la droite raison. Il y a plus, comme la puissance humaine ne doit pas tant se mesurer à la vigueur du corps qu'à la force de l'âme, il en résulte que ceux-là s'appartiennent le plus à euxmêmes qui possèdent au plus haut degré la raison et sont le plus conduits par elle. Et par conséç[uçjit je dis que l'homme est parfaitement libre en tant qu'H est conduit par la raison ; car alors il est déterminé à agir en vertu de causes qui s'expliquent d'une façon adéquate par sa seule nature, bien que d'ailleurs ces causes le déterminent nécessairement. La liberté, en effet, (comme je l'ai montré à l'article 7 du présent chapitre), la liberté n'ôte pas la nécessité d'agir, elle la posé.

Page 1