DE LA NATURE DE DIEU
De l’Étendue divine. — De la Pensée divine. —
De la Liberté divine.
Dieu, c’est la Substance : en d’autres termes, l’Être en soi et par soi , l’Être parfait.
L’Être parfait est nécessairement infini 1 ; car d’abord, à titre de Substance unique, rien n’existe hors de lui qui le puisse limiter J; et, de plus, il est de la nature de la Substance, de l’Être véritable, de posséder l'infinité *. Le fini , en effet , n’étant au fond que la négation partielle de l’existence d’une nature donnée, et l’infini l’absolue affinpation de cette existence , de cela seul que la Substance existe, il s’ensuit qu’elle doit être infinie \ La Substance infinie possède nécessairement une infinité d’attri-
1 Ethique, de Dieu, Propos. VIII.
* Ibid , Propos. XV.
* Ibid., Démonstr. de la Propos. VtTT.
* Ibid-, Schol. I de la Propos. VTTT. ,
introduction.
ut
buis; car, suivant qu’une chose a plus de réalité ou d’être, un plus grand nombre d’attributs lui appartiennent I/être de la Substance étant infini , il est donc nécessaire qu’il s’exprime par une infinité d’attributs ; autrement les attributs de la Substance tomberaient sous la condition du nombre, du degré, du plus et du moins, tandis que son être n’y tomberait pas, ce qui est contradictoire.
Nous savons donc de science certaine et par la plus claire intuition que Dieu se développe en une infinité d’attributs qui expriment, chacun à sa manière, l’absolue infinité de son être ; et cependant, chose au premier abord inconcevable, nous n’en connaissons véritablement que deux , savoir, l’Étendue et la Pensée. De sorte qu’après avoir dit : Dieu est, il est l’Étendue, il est la Pensée , notre science positive de Dieu est épuisée. L’hounne peut approfondir îi l’infini* cette triple connaissance, mais il est dans une impuissance éternelle d’y rien ajouter, et mille générations de philosophes se consumeraient en vain pour dépasser d’une ligne ce cercle fatal où nous enferme l’irrévocable condition de notre nature.
Aux esprits superficiels notre science de Dieu paraît infiniment plus riche. Nous pouvons dire, en effet, que Dieu possède l’éternité, l’immutabilité, l’activité, la causalité, la puissance, et ainsi de suite.
Mais l’éternité de la Substance, c’est son existence elle-même, en tant qu’elle résulte de son essence 1 ; car il est clair qu’une telle existence ne peut s’étendre dans la durée J, bien que l’on conçoive la durée sans commencement ni fin \ « Il n’y a , dit
1 Ethique, de Dieu, Propos. IX.
* De Dieu, Propos. XIX.
* Ethique, part. 1, Explication de la Définition VIII.
4 Sur le rapport de l’Éternité à la durée, voyez une fort belle lettre de Spinoza h Louis Meyer, tome ti, pag. 3.r>7 et suiv. — Conip. Plotin, F.nntades, III, livre 7.
Digin
INTRODUCTION
1 ni
Spinoza , que l’existence des modes qui tombe dans la durée ; celle de la Substance est dans l’Éternité , je veux dire qu’elle consiste dans une possession infinie de l’être ( essendi ). » I/immutabilité de la Substance, ce n’est encore que la Substance elle-même , en tant que son existence et son essence sont une seule et même chose ; d’où il suit que si la Substance subissait quelque altération dans son existence , elle la subirait aussi dans son essence ; ce qui implique «.
L’Activité, la Causalité, la Puissance de Dieu, c’est tout un, et tout cela c’est toujours son essence *. De la seule nécessité de l’essence divine , il résulte en effet que Dieu est cause de soi 5 et de toutes choses *. Donc la puissance de Dieu , par laquelle toutes choses existent et agissent, est l’essence même de Dieu.
Il suit de là que notre science de la Nature divine, suivant Spinoza , est contenue tout entière dans ces trois propositions : Dieu est l’Kxistence absolue, ou , ce qui est la même chose , l’Activité ou la Liberté absolnes *.
Dieu est l’Étendue absolue.
Dieu est la Pensée absolue.
Ce n’est point chose aisée que de bien entendre Spinoza sur ces trois grands objets, l’Essence, l’Étendue et la Pensée de la Substance.
Si l’essence de Dieu , prise en soi , s’exprime , se développe
1 De Dieu, Coroll. u de la Propos. XX.
* Ethique, part. 1, Propos. XXXÏV.
s Par la Propos. XI, part. 1.
* Pur la Propos XVI, part. 1, et son Coroll.
5 Pour l’identité de l’Activité et de la Liberté, voyez Éthique, part. 1 , Défin. VH, et Propos. XVII, avec ses Coroll. et son Scltol.