XI.IX
autre substance que Dieu , et on n’en peut concevoir aucune autre: car, si on pouvait la concevoir, ou la concevrait nécessairement comme existante, ce qui est absurde (par la première partie de cette démonstration). Donc aucune autre substance que Dieu ne peut exister ni se concevoir.
A coup sûr, cette démonstration est d’une rigueur parfaite, et on ne peut pas mieux prouver qu’il n’existe qu’une Substance unique , ce qui veut dire, dans la langue de Spinoza , qu’il n’v a qu’un seul Dieu. Mais regardez au corollaire de cette proposition incontestable. Voici ce que Spinoza en prétend déduire : c’est que la chose étendue et la chose pensante sont des attributs de Dieu ou des affections des attributs de Dieu ; en d’autres termes , que les corps et les âmes sont de purs nîodes dont Dieu est la substance.
Il faut avouer que le passage est un peu brusque de cette proposition : Il n’y a qu’une seule Substance, qui, traduite en langage ordinaire , veut dire : Il n’y a qu’un seul Dieu ; à celleci : Tout.ce qui est, est un attribut ou un mode de Dieu. De quel droit Spinoza peut-il franchir cette distance infinie ?
Plus d’un esprit sérieux , déconcerté par ce mouvement imprévu et en apparence déréglé de la déduction, pourrait croire ici, ou bien que Spinoza raisonne mal et tombe ‘dans quelque erreur logique , ou bien qu’il profite de l’ambiguïté du mot substance pour introduire le panthéisme à la faveur d’un mal- entendu.
Rien de tout cela n’est, fondé. Spinoza n’est point un sophiste, c’est un esprit parfaitement sincère et profondément convaincu. Spinoza raisonne avec une rigueur parfaite ; mais il raisonne sur cette donnée primitive : il n’v a que trois formes possibles de l’existence, la Substance (c’est-à-dire l’Être en soi) , l’attribut, le mode. Ce sont là ses définitions, c’est-à-dire ses principes; il s’v appuie avec confiance, et, en un sens, il eu a le droit.
INTRODUCTION
Or il a été démontré que la Substance existe et qu’elle est unique. Il suit de là rigoureusement que tout ce qui n’est pas la Substance en est un attribut ou un mode. Et comme il est clair que l’âme humaine» par exemple, et le corps humain ne sont pas des Substances, des Êtres parfaits, c’est une nécessité absolue que l’âme et le corps soient des attributs ou desmodesdcla Substance.
Il est donc très-certain que Spinoza raisonne juste, et que l’exactitude de ses déductions est aussi incontestable que la sincérité de sa croyance. Mais, qu’est-ce à dire? s’ensuit-il que Spinoza démontre en effet que l’âme humaine et le corps humain, que les âmes et les corps en général soient de purs modes de la Substance divine? Il s’en faut infiniment. Et d’abord il y a ici une question de mots qu’il faut éclaircir. Dans la langue de Spinoza , Substance veut dire Dieu. Lors donc que Spinoza prétend que l’âme et le corps ne sont point des substances, cela signifie tout simplement que l’âme et le corps ne sont pas des dieux. Ce ne sont pas non plus des attributs de Dieu, personne ne le contestera. Donc , dit Spinoza , ce sont des modes , des affections de la nature divine. Mais que signifie ce langage ? Qu’entendez-vous par mode ? ce qui existe en une autre chose et est conçu par cette chose , c’est-à-dire ce qui n’existe pas en soi et n’est pas conçu par soi. A ce compte , je veux bien convenir avec vous que l’âme humaine est un mode, par où j’entends que l’âme humaine n’existe pas en soi et par soi. J’irai même jusqu’à dire comme vous que l’âme humaine est un mode de Dieu , entendant par là qu’elle existe en Dieu et est conçue par Dieu. Mais qu’y gagnera votre système? De ce que l’âmc humaine n’est pas Dieu, de ce qu’elle tient son être de Dieu, et en ce sens existe en Dieu, s’ensuit-il que l’âme humaine n’ait pas en soi un principe d’activité et d’individualité qui lui donne une existence distincte, durable, et jusqu’à un certain point indépendante ? S’ensuit-il que l’âmc humaine, qui
INTRODUCTION. u
sc sent une et vivante , soit une pure collection de modes , et ne possède que cette existence abstraite et diffuse , seule concevable dans une collection ?
Il est clair que toute la puissance déductive de Spinoza est incapable d’aller jusque-là. Je reviens donc toujours à cette conclusion : Spinoza ne démontre pas sa doctrine , il la développe.