‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 11 sur 136 · I.IV · texte numérisé non relu

I.IV

INTRODUCTION

par une infinité d'attributs, et, d’un autre côté, si nous ne pouvons connaître positivement que deux de ces attributs, l’Étendue et la Pensée , nous ne connaissons donc qu’infiniment peu l’essence de Dieu, et celte connaissance misérable s'évanouit et s’efface entièrement devant l'idéal d’une connaissance pleine et absolue, d’une connaissance v éritable de l’essence divine.

Ce n’est point ainsi que Spinoza entend les choses. Il convient que nous ne connaissons qu’infiuiment peu les attributs de la Substance infinie , puisque nous n’en pouvons atteindre qu’un certain nombre, cl qu’elle en possède un nombre innombrable, une infinité. Mais il soutient que nous concevons parfaitement, que nous comprenons dans son fond, que nous connaissons enfin d’une connaissance adéquate l’essence de la Substance ». Comment, en effet, savons-nous que la Substance a une infinité d’attributs? Parce que nous voyons clairement et distinctement son essence, qui les contient. A quelle condition mesurons-nous la différence infinie qui sépare notre science des attributs de Dieu de l’idéal de cette science ? A condition de comprendre qu’il y a un idéal , c’est-à-dire à condition de comprendre que l’essence de Dieu enveloppe une infinité d’attributs ; c’est-à-dire enfin à condition de comprendre cette essence. Oui, il existe un abîme entre le néant que nous sommes et l’Être que nous contemplons. Cet abîme infini confond et accable notre nature ; mais elle se relève eu le mesurant.

Si nous avons une connaissance adéquate de l’Essence de Dieu , aussi bien que de l’Étendue et de la Pensée divines, il est donc possible de définir la nature de ces trois choses et d’en marquer les rapports; mais c’est ici qu’il est surtout difficile et nécessaire d’aller au fond de la doctrine de Spinoza.

Spinoza déclare positivement que Dieu est absolument indi-

1 De l’Ame, Propos. Xf.VII.

INTRODUCTION. iv

visible , aussi bien dans ses attributs que dans son essence « ; d’où il suit évidemment, et c’est encore sa doctrine irès-ixo&itive et très-expresse \ que Dieu est incorporel.

Or, si Dieu pris en soi ne souffre aucune limite corporelle , il doit être également pur de toute limitation intellectuelle. Supposer en Dieu un entendement et une volonté, même infinis , ce n’est pas moins absurde que d'y supposer du mouvement ; dans les deux cas on dégrade également la majesté de la nature divine \ L’entendement, en effet, et la volonté, même infinis , sont des modes de la Pensée *, comme le mouvement et la figure sont des modes de l’Étendue. Dieu , en soi , n’a donc ni corps , ni entendement , ni volonté 5.

La science de Dieu, suivant Spinoza, aboutit donc à ce triple résultat, qui ressemble fort à une triple antinomie :

Dieu est étendu , et toutefois incorporel.

Dieu pense , et il n’a pas d’entendement.

Dieu est actif et libre , et il n’a pas de volonté.

S Ier.

De {'Étendue de Dieu.

L’Étendue est un attribut de Dieu * ; en effet l’Étendue est infinie,, et ce qui est infini ne peut être que Dieu ou un attribut de Dieu.

‘ De Dieu, Propos. XII et XIII.

* Ethique, part. 1, Scbol. de la Propos. XV. — Voyez aussi Lettre à Oldenburg, tome il, pag. 339.

J Ethique, part, t, Scliol. de la Propos. XXXII.

* De Dieu, Propos. XXXI.

s Voyez le Scbol. de la Propos. XVII, part. I.

0 Ethique, part. 2, Propos. I et II.

rMT.omcrioN.

L’Étendue est infinie ; car, essayez de limiter l’Étendue , avec quoi la limitez-vous? avec elle-même. En réalité, concevoir l’Étendue limitée, ce n’est plus concevoir l’Étendue, mais un de ses modes, c’est-à-dire un corps : l’Étendue réelle, distincte des corps , prise en soi dans sa plénitude et sa perfection, est parfaitement positive, c’est-à-dire sans négation, c’està-dire sans limitation.

L’Étendue n’est donc pas un mode , puisque tout mode est fini de sa nature. D’un autre côté l’Étendue , quoique infinie , n’est pas l’Infini, l’Infini absolu; car elle ne contient qu’un genre précis de perfection , et l’Infini absolu les contient tous. L’Étendue est donc une perfection déterminée contenue dans l’absolue Perfection , une infinité relative , qui exprime à sa manière l’absolue Infinité; en d’autres termes, un attribut de Dieu.

Nous savons d’ailleurs que les corps, comme tout ce qui est, sont en Dieu et par Dieu ’. Mais à quel titre et comment en est-il ainsi ? C’est que les corps ne sont pas des substances , mais des modes, lesquels enveloppent le concept de l’étendue. Chaque corps exprime donc d’une manière finie l’infinité et la perfection de l’étendue, qui exprime elle-même, d’une manière relative (quoique infinie), l’absolue perfection de la Substance *.

Entre Dieu, pris en soi, dans la plénitude absolue de son essence, et les corps, pris en eux-mêmes dans la limitation né cessaire de leur nature, l’Étendue est une sorte d’intermédiaire, infinie relativement aux corps, finie (en tant que détermination de l’Être) relativement à la Substance divine.

Mais il ne faut pas croire que l’Étendue soit séparée ni même distinguée de la Substance autrement que d’une distinction

1 De Dieu, Propos. XV.

1 De l’Ame, Démonstr. des Propos, t et H

jyrRonrcnox.

vu

toute logique. Spinoza dit nettement et résolument que l'Étendue infinie c’est Dieu même ; en termes plus significatifs encore, que Dieu est une chose étendue ( Deus est res extenso).

Mais Dieu est en même temps indivisible, non-seulement dans le fond de son essence 1 non encore manifestée , niais dans toutes les manifestations immédiates de cette essence , dans tous les attributs J qui l’expriment et la développent.

Spinoza donne une simple et belle démonstration de l’indivisibilité divine 3. Si la substance infinie était divisible , les parties qu’on obtiendrait en la divisant retiendraient ou non la nature de la substance. Dans le premier cas , on aurait plusieurs substances de même nature, ce qui est absurde * (ou même plusieurs Dieux , ce qui est plus absurde encore ) ; dans le second cas , la Substance , une fois divisée , perdrait sa nature , c’est-à-dire cesserait d’être.

Le résultat de cette double démonstration , c’est que Dieu est à la fois étendu et indivisible. Spinoza n’était pas homme à se faire illusion sur cette énorme difficulté (à nos yeux insoluble) de sa doctrine. Mais il faut reconnaître qu’il l’a abordée avec franchise.

Tout s’explique, à l’en croire, par la distinction de l’étendue finie , qui est proprement le corps, et de l’Étendue infinie, qui seule convient à la nature de Dieu.

Dire que Dieu est étendu, ce n’est pas dire que Dieu ait longueur, largeur et profondeur, et se termine par une figure. Car alors Dieu serait un corps, c’est-à-dire un être fini; ce qui est,

1 Ethique, part, t, Propos. XIII.

* De Dieu, Propos. XII.

? De Dieu, Démonstr. de la Propos. XIII.

* Par la Propos. V. — Deux substances de même nature, pour Spinoza, ne sont pas moins impossibles que, pour Leibnitz, deux indiscernables.

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