‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 102 sur 136 · EST PARVENUE, SANS CORRUPTION, JUSQU’A NOUS · texte numérisé non relu

EST PARVENUE, SANS CORRUPTION, JUSQU’A NOUS

Ceux qui considèrent la Bible, telle que nous l’avons aujourd’hui, comme une sorte de lettre que Dieu , du haut du ciel , a écrite aux hommes , s’écrieront indubitablement que j’ai commis un péché envers l’Esprit saint, moi qui ai soutenu que cette parole de Dieu est vicieuse, tronquée, altérée et pleine de discordances; que nous n’en possédons que des fragments , et que l’original du pacte que Dieu a fait avec les Juifs a péri. Mais je ne doute pas qu’ils ne cessent leurs clameurs, pour peu qu’ils veuillent examiner la chose avec soin. La raison elle-même, on effet , aussi bien que les enseignements des prophètes et des apôtres, nous révèle la parole éternelle de Dieu et son alliance, et nous crie que la vraie religion est gra-

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yée de fa main de Dieu dans les cœurs des hommes , c’est-à-dire dans l’esprit humain; et que c’est là le véritable original de la loi de Dieu, loi qu’il a pour ainsi dire scellée de son propre sceau quand il a mis en nous l’idée de lui-même et comme une image de sa divinité. Les premiers Juifs reçurent la religion par écrit en forme dé loi , parce que sans doute à cette époque on les traitait comme des enfants. Mais plus tard Moïse (Deutéronome, chap. xxx, vers, fi) et Jérémie (chap. xxx, vers. 33) leur prédisent un temps à venir où Dieu gravera sa loi dans leurs cœur-. 11 appartenait donc autrefois aux Juifs, et surtout aux saducéens, de combattre pour la loi écrite sur des tables; mais cela n’est pas du tout une obligation pour ceux qui la portent écrite dans leurs cœurs. Aussi, quiconque voudra bien y réfléchir, loin de trouver dans ce que j’ai dit plus haut rien de contraire à la parole de Dieu ou à la vraie religion et à la foi , ou qui puisse l’infirmer, verra au contraire que je ne fais . que la raffermir, comme je l’ai prouvé à la fin du chap. x ; s’il n’en était pas ainsi, j’aurais fermement résolu de garder le silence sur ces questions, et, pour échapper à toutes les difficultés, je me serais empressé de reconnaître que l’Écriture recèle les plus profonds mystères. Mais comme c'est de là que sont sortis avec une déplorable superstition bien d’autres inconvénients pernicieux dont j’ai déjà parlé au chap. vii, je n’ai pas jugé convenable de garderie silence , et cela surtout parce que la religion n’a nul besoin des vaines parures de la superstition. C’est au contraire lui ravir son pur éclat que de lui donner ces fahx ornements. Mais, dira-t-on, quoique la loi divine soit gravée dans les cœurs, l’Écriture n’en est pas moins la parole de Dieu , et il n’est pas plus permis de dire de l’Écriture qu’elle est tronquée et corrompue qu’il ne léserait de parler ainsi de la parole de Dieu. Pour moi , je crains au contraire que ceux qui insistent si fort n’aspirent à une trop grande sainteté, qu’ils ne changent la religion en superstition , et qu’enfin , au lieu d’adorer la parole de Dieu , ils ne commencent à adorer des simulacres , des images , ou de l’encre et du papier. Ce que je sais , c’est que je n’ai rien avancé qui soit indigne de l’Écriture ou de la parole de Dieu ; il n’y a aucune de mes assertions dont je n’aie démontré la vérité par les raisons les plus évidentes , et je puis conséquemment affirmer avec certitude que je n’ai rien dit qui soit impie

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ou qui sente l’impiété. J’avoue que quelques hommes profanes, à qui la religion est à charge, peuvent prendre prétexte de ces assertions pour justifier leurs déréglements; qu’ils peuvent, sans aucune raison , et dans le seul intérêt de leurs penchants voluptueux , en conclure que l’Écriture est partout mensongère et falsifiée, et partant qu’elle n’a nulle autorité. Mais est-il possible de remédier à un pareil inconvénient? Le proverbe a raison de dire qu’il n’est pas d’assertion si bonne et si légitime qu'une mauvaise interprétation ne la puisse empoisonner. Les libertins peuvent toujours facilement trouver une excuse à leurs déréglements ; et ceux qui avaient autrefois les originaux mêmes, l’arche d’alliance, et même les prophètes et les apôtres , n’en ont été ni meilleurs ni plus dociles ; les Juifs, non moins que les Gentils, ont toujours été les mêmes, et de tout temps la vertu a été extrêmement rare. Cependant , pour écarter tout scrupule, il faut montrer ici par quelle raison l’Écriture , comme toute chose muette , doit être appelée sainte et di- • vine ; ensuite, ce que c’est en effet que la parole de Dieu ; qu’elle n’est pas contenue dans un certain nombre de livres ; et comment enfin l’Écriture , en tant qu’elle enseigne ce qui est nécessaire à l’obéissance et au salut , n’a pu être corrompue. Car on pourra juger facilement par là que nous n’avons rien dit contre la parole de Dieu, et que nous n’avons aucunement ouvert la porte à l’impiété.

Cela est sacré et divin qui est destiné à la piété et aux exercices de religion ; et tout objet semblable restera sacré aussi longtemps que les hommes s’en serviront dans un but religieux. Que si leur piété cesse, ces objets cesseront aussi d’être sacrés ; que s’ils les font servira des œuvres d’impiété, alors cela même qui était sacré deviendra immonde et profane. Il est, par exemple, un lieu que Jacob le patriarche appela la Maison du Seigneur, parce que c’est là que Dieu s’était révélé à lui et qu’il l’avait adoré ; mais ce même lieu fut appelé par les prophètes une maison d'iniquité (voyez zlmos, chap. v, vers. 5, et Osée , chap. x, vers. S), parce que les Israélites avaient coutume d’y sacrifier aux idoles par l’ordre de Jéroboam. Voici un autre exemple qui met cette vérité dans tout son jour. Les mots ne doivent qu’à l’usage une signification déterminée; et s'ils sont tellement disposés selon cet usage que leur lecture excite des sentiments de dévotion, alors les mots et le livre

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où les mots sont ainsi ordonnés doivent être réputés saints. Mais si plus tard l'usage s’efface tellement que les mots ne gardent plus aucune signification , soit parce que le livre est tout à fait négligé , soit par des altérations criminelles , soit parce qu’on n’en a plus besoin , alors les mots et les livres, n’étant d'aucun usage, n’auront aucune sainteté ; ensuite, si ces mêmes mots sont disposés autrement , ou que l’usage ait prévalu de leur donner une signification contraire , alors ces mots et ces livres , de saints qu’ils étaient auparavant, deviendront impurs et profanes. Il résulte de là qu’aucun objet, considéré hors de l’âme, ne peut être appelé absolument sacré ou profane et impur; ce n’est que par leur rapport à l’âme que les objets prennent tel ou tel de ces caractères. On peut encore démontrer ce point avec une extrême évidence par plusieurs passages de l’Écriture. Citons-en un ou deux. Jérémie ( chap. vii , vers. 4 ) dit que c’est à tort que les Juifs de son temps donnaient le nom de temple de Dieu au temple de Salomon : car le nom de Dieu , comme il le déclare ensuite dans le même chapitre, ne pouvait être attribué à ce temple que pendant le temps où il était fréquenté par des hommes qui adoraient Dieu et qui défendaient la justice ; que s’il n’y entrait que des homicides , des voleurs , des idolâtres et d’autres scélérats, alors on devait le regarder plutôt comme un repaire de brigands. Je demanderai aussi ce qu’est devenue l’arche d’alliance? L’Écriture n’en dit rien, et je me suis souvent étonné de ce silence ; il est certain cependant qu’elle a péri ou qu’elle a été brûlée avec le temple, quoiqu’elle fut ce qu’il . y avait de plus sacré et de plus respecté chez les Hébreux. Il est donc évident , par la même raison , que l’Écriture ne demeure sacrée et que ses discours ne sont divins que pendant qu’elle inspire aux hommes <jes sentiments de piété; mais si ces mêmes hommes la délaissent tout à fait, comme l’ont fait autrefois les Juifs, ello n’est plus que de l'encre et du papier, elle est profanée et abandonnée à la corruption , et partant on a tort de dire , si elle périt ou se corrompt, que c’est la parole même de Dieu qui a péri ou qui s’est corrompue : de même , qu’au temps de Jérémie on aurait eu tort de dire que le temple qui fut consumé dans les flammes était le temple de Dieu. Jérémie rend le même témoignage au sujet de la loi ; car il apostrophe ainsi les impies de. son temps • « Pour-

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quoi dites-vous : Nous sommes maiirei et la loi de Dieu est avec nous ? Certes c'est en vain quelle a été donnée, c’est en vain que la plume des scribes (a été faite); c’est-à-dire, parce que vous avez l’Écriture en votre pouvoir, vous avez tort de croire que vous avez aussi la loi de Dieu, après que vous l’avez anéantie. Ainsi encore, lorsque Moïse brisa les premières tables, il fut loin, dans sa colère , de rejeter de ses mains et de briser la parole de Dieu ( qu* pourrait en effet s’imaginer pareille chose et de Moïse et de la parole de Dieu ? ); Moïse ne brisa donc que les pierres qui, pour être saintes auparavant parce qu elles portaient les caractères de l’alliance par laquelle les Juifs avaient promis obéissance à Dieu , perdirent toute autorité du jour où le peuple renonça à ce pacte en offrant ses hommages à un veau ; et c'est aussi pour la même raison que les secondes tables ont pu périr avec l’arche. 11 ne faut donc pas s’étonner que les premiers originaux des livres de Moïse n’existent plus , ni que les accidents dont nous avons parié aient frappé les livres que nous possédons , puisque le véritable original de l’alliance divine , la chose du monde la plus sainte , a bien pu disparaître complètement. Que l'on cesse donc de nous accuser d’impiété, nous qui n’avons rien dit contre la parole de Dieu, et qui ne l’avons pas souillée ; et que la juste colère qu’on pourrait avoir retombe sur les anciens dont la malice a profané et a corrompu l’arche de Dieu, lo temple, la loi et toutes les choses saintes. D’ailleurs si , comme lo dit l’Apôtre ( Epit. II aux Corinthiens , chap. ni , vers. 3) , les hommes portent en eux l’Épîlre divine écrite, non avec de l’encre, mais avec l’Esprit de Dieu ; si elle est gravée, non sur des tables de pierre, mais sur les tables vivantes de leur cœur, qu’ils cessent d’adorer la lettre et d’en prendre un si grandsouci. — Je pense avoir suffisamment établi par ces explications le sens dans lequel l’Écriture doit être réputée sainte et divine. Maintenant il faut voir ce qu’il faut proprement entendre par debar Jehova (la parole de Dieu) : ce mot debar signifie verbe, discours, édit et chose. Quant aux raisons pour lesquelles on dit en hébreu qu’une chose est à Dieu et qu’elle se rapporte à Dieu, nous les avons exposées au chap. i , et on en infère facilement ce que l’Écriture veut faire entendre par parole de Dieu, discours, édit et chose. 11 n’est donc pas nécessaire de rappeler ici toute cette dis-

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