‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 12 sur 136 · LV · texte numérisé non relu

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suivant Spinoza , l’imagination la plus grossière et la pins absurde qui se puisse concevoir 1‘. Dieu n’est pas telle ou telle étendue divisible et mobile , mais l’Étendue en soi , l’immobile et indivisible Immensité.

L’opinion de Spinoza, par cet endroit, se rapproche beaucoup de la célèbre doctrine de Newton , soutenue par Samuel Clarke, avec un zèle aussi ardent qu’inutile, contre la dialectique accablante de Leibnitz :

Newton disait de Dieu : Non est duratio et spatium , sed durai et adcsl; et existeiulo semper et ubique, spatium et durationem constituit i.

Spinoza n’eût certainement pas désavoué cette pensée ; et Leibnitz le savait bien, lui qui serrait Clarke de si près sur ce point délicat , et lui montrait du doigt le panthéisme à l’extrémité de sa doctrine. Quand on donne, en effet , à l’espace une réalité distincte et absolue , que répondre à Spinoza qui vient vous dire : L’espace existe, et il est infini. Ce qui est infini est parfait dans son genre; ce qui est parfait ne peut être que Dieu lui-même ou une manifestation immédiate de sa Perfection.

Mais il est juste et nécessaire de signaler ici , entre l’opinion des newtoniens et celle de Spinoza , une différence capitale. Pour Newton l’espace pur, l’immensité, est distincte des corps, non pas d’une distinction tout idéale, mais d’une effective et réelle distinction. Les corps se meuvent dans l’espace ; mais

1 De Dieu, Scliol. de la Propos. XV.

* Newton, Prlncipia, Scliol. gener. sub finein. Voici le morceau tout entier :

« De us œternus est et infinitus , omnipotcns et omnisciens; ici est, durât ab œterno in œternum, et adest ab infinito in infinitum ; omnia régit et omnia cognoscit , quœ fiunt aut fieri possunt. Non est œternitas vel infinitasi non est duratio et spatium, sed durât et adest. Durât semper et adest ubique-, et existendo semper et ubique, durationem et spatium, œlemitatem et infini tatein constituit. »

INTRODUCTION

us

ôtez les corps et leurs mouvements , l'espace demeure. Pour Spinoza , les corps sont les modes de l’Étendue infinie , de l’Espace pur, de l’Immensité diviue , peu importe le nom. Ils sont donc distincts de l’Étendue , mais ils n’en sont pas séparés ni séparables. Cette union est si forte que Spinoza dit quelque part : • Qu’un seul corps vienne à être anéanti, l’Étendue infinie périt avec lui *. »

Chose singulière ! l’Espace et le Temps, qui , par une coïncidence fort naturelle , ont toujours , dans les Écoles philosophiques , subi la même fortune , réduits par Aristote , par Leibnitz, à de simples rapports des êtres, par Kant à des formes de la sensibilité , élevés par les newtoniens et les Écossais au rang de réalités absolues, mais qui toujours, reconnus ou niés , diminués ou agrandis dans le degré et le caractère de leur être, ont partagé un sort commun ; l’Espace et le Temps , dis-je , jouent un rôle infiniment différent dans la philosophie de Spinoza.

L’Espace est infini, réel ; il est la substance des corps , il est Dieu lui-même en tant qu’étendu. Le Temps et la Durée , au contraire , simples conceptions de la pensée , moins encore , pures formes de l’imagination 2 , ne sont point infinis , mais indéfinis. Le Temps même n’est point indéfini ; car, pour Spinoza , il n’est qu’une détermination de la Durée * ; la Durée n’est point séparée des choses qui durent , elle est l’ordre de leur mouvement. A son plus haut degré, prise dans sa totalité indéfinie , elle représente l’écoulement éternel des modes de la substance. N’ayant pas commencé et ne pouvant finir, elle imite l’Éternité dans un effort perpétuel et une perpétuelle impuissance à l’égaler *.

1 Lettre à Oldenburg, tome u, pag. 329.

3 Lettre à Meyer, tome u, page 360.

3 Ibid-, page 361.

4 Ibid., page 359.

IA

INTRODUCilOS.

Spinoza , qui réduit ainsi la Durée à un ordre de succession dans les mouvements, aurait dû examiner plus attentivement si l’Étendue est autre chose en soi qu’un ordre de coexistence dans les composés. ]1 démontre, avec une force singulière, que l’Étendue infinie ne peut être, en tant qu’infinie, qu’une forme de l’existence divine; mais cela suppose démontré que l'Étendue est distincte des corps et qu’elle existe en soi d’une existence propre et absolue. Or nulle part Spinoza n’a donné ni même essayé cette démonstration.

C’est ici que se découvre , par un point capital , l’éducation cartésienne de Spinoza. Comme Descartes, comme Malebrauchc r il ne voyait dans les corps que des modalités de l’étendue. Les» corps ne sont point des êtres distincts , ils ne se composent point de parties effectives et réelles , séparées ou du moins séparables par des intervalles vides , comme les atomes de Démocritc et de Newton. Le vide est une chimère absurde enfantée par l’imagination prise au dépourvu ; tout est plein ', car là où il y a de l’étendue, et il y en a partout, il y a aussi des corps ; que les sens les aperçoivent ou non , peu importe , c’est une question qui ne les regarde pas. Se servir, en pareil cas , de l’imagination , c’est , dit Spinoza , vouloir faire servir l’imagination à nous rendre déraisonnables 1 2. Les corps sont donc de purs phénomènes , de simples déterminations de l’Espace pur, des manifestations fugitives d’un fond qui seul est durable et subsistant. Cet invisible fond, c’est l’Étendue. L’Étendue est donc réelle comme les corps, et infiniment plus réelle encore. Réelle et infinie, l’Étendue manifeste Dieu , elle est Dieu même.

Reste une dernière difficulté.

1 De Dieu, Scliol île la Propos. XV.

* Ethique, 1, Propos. XV, Schol.

INTRODUCTION

LM

On dira qu’il est possible de concevoir l’Étendue comme divisée en deux parties , et on demandera si chacune de ces parties sera finie ou infinie. Dans le premier cas , l’infini se composera de deux parties finies , ce qui est absurde. Dans le second cas , on aura un infini double d'un autre infini , ce qui est également absurde.

Spinoza répond en niant positivement que l’Étendue puisse se concevoir comme divisée, autrement que par un acte de l’imagination ; mais , par la Raison , cela est impossible. L’Étendue est essentiellement une ; elle ne se compose point de parties , pas plus qu’une ligne géométrique ne se compose d’un certain nombre de points : concevoir l’Étendue divisée , c’est donc en détruire l’essence , c’est en contredire la notion. Mais supposons l’Étendue divisée ; on demande si chaque partie sera infinie? Obi , sans doute , mais d’une infinité appropriée à sa nature, d’une infiqité partielle. On se récrie en entendant parler d’un infini plus grand qu’un autre infini ; c’est qu’on n’a pas assez approfondi la nature de l’infini.

Il y a trois degrés dans l’infinité ‘. Au premier degré ou doit placer ce qui est absolument infini par la vertu de son essence, c’est-à-dire ce qui est l’Infini même, Dieu. Au second degré se trouvent des infinis relatifs et déterminés,- qui ne sont point infinis par la force de leur essence, mais par celle de la Cause qui les produit; par exemple, la Pensée et l’Étendue infinies. Enfin, il y a encore une espèce inférieure de choses infinies, celles qui ont des limites, mais dont les parties ne peuvent être égalées ni déterminées par aucun nombre , quoique l’on sache le maximum ou le minimum ces parties sont comprises; par exemple, une ligne finie a un nombre fini de points ; une durée finie comprend une infinjté d’instants. L’infini absolu n’a absolu-

• Voyez tonie la lettre XV à Louis Meyer.

LMI

INTRODUCTION

ment aucune limite, aucune détermination. L’inlini relatif est illimité, mais en même temps déterminé dans son être. L’inlini du troisième degré est à la fois déterminé et limité dans son être; il n’est illimité que dans ses parties.

Sans doute ce qui est absolument infini n’a aucune proportion numérique avec quoi que ce puisse être ; mais il ne s’ensuit pas qu’il répugne à la nature de l’infini pris en général, qu’un infini soit plus élevé et même plus grand qu’un autre infini. Ainsi, l’on peut fort bien dire que l’Étendue, toute infinie qu’elle est, est infiniment moins infinie que la Substance; et qu’une sphère d’étendue, infinie en un sens par l’infinité de ses parties, est infiniment moins grande que l’Étendue, qui l’est infiniment moins que la Substance. Pourquoi donc ne serait-il pas permis de dire qu’une moitié de l’Étendue infinie est inlifinie en un sens, et cependant deux fois plus petite que l’Lfendue tout entière?

Spinoza conclut que Dieu est à la fois étendu et incorporel ; et c’est justement parce qu’il est parfaitement étendu qu’il est parfaitemeut indivisible.

De la Pensée de Dieu.

Dieu est la Pensée absolue , comme il est l’Étendue absolue, La Pensée en effet est nécessairement conçue comme infinie ; puisque nous concevons fort bien qu’un être pensant à mesure qu’il pense davantage, possède un plus haut degré de perfection *. Or il n’y a point de limite à ce progrès de la Pensée; d’où il suit que toute pensée déterminée enveloppe le

1 bc l’Ame, Sdiolie de la Propos. 1.

INTRODUCTION

concept d’une Pensée infinie , qui n’est plus telle ou telle Pensée , c’est-à-dire telle ou telle limitation , telle ou telle négation de la Pensée ; mais la Pensée elle-même, la Pensée toute positive , la Pensée dans sa plénitude et dans son fond.

La Pensée ainsi conçue ne peut être qu’un attribut de Dieu. Dieu pense donc ; mais il pense d’une manière digne de lui , c’est-à-dire absolue et parfaite. A ce titre , quel peut être l’objet de la Pensée ? Est-ce lui-même et rien que lui ? Est-ce à la fois lui-même et toutes choses ? Ensuite quelle est la nature de cette divine Pensée? A-t-elle avec la nôtre quelque analogie , ou du moins quelque ombre de ressemblance , et l’exemplaire tout parfait laisse-t-il retrouver, dans cette imparfaite copie que nous sommes , quelque trace de soi ?

La réponse de Spinoza à ces hautes questions ne peut être pleinement entendue qu’à une condition : c’est d’avoir parcouru le cercle entier de sa métaphysique. Dans un système comme le sien, où Dieu et la Nature ne sont au fond qu’une seule et même existence , comprendre la nature divine considérée en elle-même et hors des choses, ce n’est pas vraiment la comprendre , c’est tout au plus l’entrevoir.

Dieu , en tant que Dieu , si l’on peut parler de la sorte , c’est-à-dire en tant qu’absolu , c’est la Substance avec les attributs qui constituent son essence , comme la Pensée et l’Étendue. La Nature, en soi, ce sont toutes ces choses mobiles et successives qui s’écoulent dans l’infinité de la Durée. Mais que sont au fond ces âmes toujours changeantes , ces corps périssables que le mouvement forme et détruit tour à tour ? Ce ne sont pas des êtres véritables , mais des modes fugitifs qui apparaissent pour un jour sur la scène du monde d’une manière déterminée, et y expriment à leur façon la perfection de l’Étendue , la perfection de la Pensée , en un mot , la perfection de l’ Être.

i.xrv

INTRODUCTION

Séparer la Nature de Dieu ou Dieu de la Nature, c’est , dans le premier cas , séparer l’effet de sa cause , le mode de sa substance ; c’est , dans le second , séparer la cause absolue de son développement nécessaire , la Substance absolue des modes qui expriment nécessairement la perfection de ses attributs. Égale absurdité ! car Dieu n’existe pas plus sans la Nature que la Nature sans Dieu; ou plutôt, il n’y a qu’une Nature, considérée tour à tour comme cause et comme effet , comme Substance et comme mode, comme infinie et comme finie, et, pour parler le langage bizarre mais énergique de Spinoza , comme natu vante et comme naturée. La Substance et ses attributs, dans l’abstraction de leur existence solitaire, c’est la Nature naturante; l’Univers, matériel et spirituel, abstractivement séparé de sa cause immanente, c’est la Nature naturée ; et tout cela , c’est une seule Nature , une seule Substance , un seul Être, en un mot, Dieu *.

Oui , tout cela est Dieu pour Spinoza : non plus Dieu conçu d’une manière abstraite et par conséquent partielle, mais Dieu dans l’expression complète de son Être ; Dieu manifesté , Dieu vivant, Dieu infini et fini tout ensemble, Dieu tout entier.

]| suit de ces principes généraux qu’aucun des attributs de Dieu , et notamment la Pensée , ne peut être embrassé complètement que si on l’envisage tour à tour, ou, mieux encore, tout ensemble , dans sa nature absolue et dans son développement nécessaire.

A cette question : Quel est l’objet de la Pensée divine ? il y a donc deux réponses, suivant que l'on considère la Pensée divine d’une manière abstraite et partielle , soit en elle-même , soit dans un certain nombre ou dans la totalité de ses développements; ou d’une manière réelle et complète, c’est-à-dire, à

1 éthique, part. 1, Scliol . de la Propos. XXIX.

Digitizédby

INTRODrCTTO.V

la fois clans son essence et dans sa vie , dans son éternel foyer et dans son rayonnement éternel , comme Pensée substantielle et comme Pensée déterminée , comme Pensée absolue et comme Pensée relative , en un mot , Comme Pensée créatrice et naturantc , et comme Pensée créée et naturée.

Il faut donc bien entendre Spinoza quand il ose affirmer que Dieu n’a ni entendement ni volonté. Il s'agit Ici de Dieu considéré en soi , dans l’abstraction de sa nature absolue. A ce point de vue, la Pensée de Dieu est absolument indéterminée. Mais ce n’est point à dire qu’elle ne se détermine pas : tout au contraire, il est dans sa nature de se déterminer sans césse, et l’on peut dire strictement, au sens le plus juste de Spinoza , que s’il n’y avait pas en Dieu d’entendement, il ri’y’ aurait pas de Pensée , tout comme il n’y aurait pas d’Étendüe , comme il le dit expressément ', si les corps, sj un seul corps était absolument détruit.

Spinoza devait donc donner deux suintions au problème de la nature et de l’objet de la Pensée divine. Recueillons la première de ces solutions! La suite du système contiendra la seconde, et les éclaircira toutes deux en les unissant. "

L'objet de là Pensée divine, eir tant qu'absolue, c’est Dieu lui-même, c’est-à-dire la Substance! ” ' '' :

La Pensée divine comprend-elle aussi lés attributs de la Substance? C’est un des points les plus obscurs de la métaphysique

de Spinoza. D’une part, il ne semble pas qu’ori puisse séparer là Pensée de la Substance d’avec la Pensée de ses attributs,

puisque ces attributs sont inséparables de son essence. Mais il faut céder devant les déclarations expresses de Spinoza. Il soutient que l’idée de Dieu, qui est proprement l’idée des attributs de Dieu 2, n’est qu’un mode de la Pensée divine, qt à ce

1 .Lettre à Oldenburg, tome 11, page 329. * De Die u, Propos. XXX. ‘

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