‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 14 sur 136 · IA VII · texte numérisé non relu

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sif ; il consiste à passer d’une idée à une autre idée dans un effort toujours renouvelé et toujours inutile pour épuiser la nature de la Pensée. L’Entendement est une perfection sans doute, car il y a de l’être dans une suite d’idées ; mais c’est la perfection d’une nature essentiellement imparfaite qui tend sans cesse à une perfection plus grande , sans pouvoir jamais toucher le terme de la vraie perfection. Supposez l’Entendement infini, ce ne sera jamais qu’une suite infinie de modes de la Pensée , et non la Pensée elle-même ; la Pensée absolue , qui ne se confond pas avec ses modes relatifs , quoiqu’elle les produise ; la Pensée infinie, qui sans cesse enfante et jamais ne s’épuise ; la Pensée immanente qui , tout en remplissant de ses manifestations passagères le cours infini du temps , reste immobile dans l’éternité.

Plein du sentiment de cette opposition, Spinoza l’exagère encore , et va jusqu’à soutenir qu’il n’y a absolument rien de commun entre la Pensée divine et notre intelligence ; de sorte que, si on donne un entendement à Dieu, il faut dire , dans son rude et énergique langage , qu’il ne ressemble pas plus au notre que le Chien, signe céleste, ne ressemble au chien, animal aboyant.

La démonstration dont se sert Spinoza pour établir cette énorme prétention, est aussi singulière que peu concluante. Pour prouver que la Pensée divine n’a absolument rien de commun avec la Pensée humaine , sait-on sur quel principe il va s’appuyer ? sur ce que la Pensée divine est la cause de la Pensée humaine. Ce raisonneur si exact oublie sans doute que la troisième Proposition de X Ethique est celle-ci : Si deux, choses ri ont rien de commun , elles ne peuvent être cause l’une de Vautre, Un ami pénétrant le lui rappellera ', mais il sera trop tard pour revenir sur ses pas.

1 Louis Mever, Lettres à Spinoza, tomeu, page 415.

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INTRODUCTION

Spinoza argumente ainsi : « La chose causée diffère de sa cause précisément en ce qu’elle en reçoit : par exemple , un homme est cause de l’existence d’un autre homme, non de son essence. Cette essence , en effet , est une vérité éternelle ; et , c’est pourquoi ces deux hommes peuvent se ressembler sous le rapport de l’essence, mais ils doivent différer sous le rapport de l’existence ; de là vient que si l’existence de l’un d’eux est détruite, celle de l’autre ne le sera pas nécessairement. Mais si l’essence de l’un d’eux pouvait être détruite et devenir fausse , l'essence de l’autre périrait en même temps. En conséquence , une chose" qui est la cause d’un certain effet, et tout à la fois de son existence et de son essence , doit différer de cet effet , tant sous le rapport de l’essence que sous celui de l’existence. Or l’intelligence de Dieu est la cause de l’existence et de l’essence de la nôtre. Donc l’intelligence de Dieu , en tant qu’elle est conçue comme constituant l’essence divine, diffère de notre intelligence, tant sous le rapport de l’cssertce que sous celui de l’existence, et ne lui ressemble que d’une façon toute nominale, comme il s’agissait de le démontrer *. »

Quand Louis Meyer arrêtait ici Spinoza au nom de ses propres principes , on peut dire qu’il était vraiment dans son rôle d’ami. Car, si les principes de Spinoza conduisaient strictement à cette extrémité de nier toute espèce de ressemblance entre l’intelligence divine et la nôtre, quelle accusation plus terrible contre sa doctrine ? A qui persuadera-t-on que la Pensée humaine est une émanation de la Pensée divine, et toutefois qu’il n’y a entre elles qu’une ressemblance nominale? Mais que nous parlez-vous alors de la Pensée divine ? Comment la connaissez-vous ? Si elle ne ressemble à la nôtre que par le nom , c’est qu’elle-raême n’est qu’un vain nom.

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Mais je suis porté à croire que Spinoza a excédé ici sa propre pensée *. Rien ne l’obligeait en effet à s’embarrasser d’une difficulté nouvelle. La Pensée div ine , prise en soi , diffère de la Pensée humaine , comme une cause infinie diffère d'une de ses manifestations finies , comme une perfection absolue diffère d’une perfection relative, comme l’Éternité immobile diffère de la durée , sa mobile image ; mais cette différence n’exchit point tout rapport ; loin de là , elle implique un rapport nécessaire. •/>,.:

Comment , d’ailleurs , Spinoza aurait-il brisé tout lien entre la Pensée absolue et la Pensée relative ou l’Entendement , lui qui bientôt nous dira que la Pensée absolue n’est rien, si elle ne se développe pas ; que l’Entendement humain , c’est la Pensée absolue elle-même , en tant qu’elle se manifeste nécessairement ?

Si donc le Dieu de Spinoza n’a point d’entendement , il n’en faut pas conclure que ce soit une force aveugle , un Dieu sans intelligence et sans vie. Le Dieu de Spinoza pense, et, considéré dans la totalité de son être , il pense toutes choses , même les plus humbles et les plus viles. Considéré en soi , il ne pensa que soi , et c’est là la Pensée absolue , pure des limitations de l’Entendement , étrangère à la mobilité des idées , pleine , simple , éternelle , digne enfin de son objet.

1 Je citerai pour preuve ce passage d’une Lettre à Oldenburg (tome u, page 329) : « Quant à ce que vous soutenez que Dieu n'a rien qui lui soit formellement commun avec les choses criées, j’ai établi le contraire dans ma définition ; car j’ai dit : Dieu est l’être constitué par une infinité d’attributs infinis, c’est-à-dire parfaits chacun dans son genre. »

INTRODUCTION

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De fa Liberté de Dieu.

Exister, agir, être libre, pour Dieu , c’est tout un; car tout cela , c’est son essence. Deux choses , en effet , résultent de l’essence de Dieu : premièrement qu’il existe , secondement qu’il se développe par une infinité d’attributs infinis infiniment modifiés. Or tout développement est une action. Être étendu, pour Dieu, c’est produire l’étendue. Être pensant, c’est produire la pensée. De même que la Substance se développe par la Pensée et l’Étendue, l’Étendue se développe par les figures et les mouvements, et la Pensée par les idées. Être étendu, pour Dieu, c’est donc produire les corps; penser, c’est produire les âmes. A tous les degrés de l’être, on retrouve unies l’existence et l’action; dans le rapport du mode à l’attribut, de l’attribut à la Substance , dans l’essence de la Substance elle-même , elles se pénètrent et se confondent.

Dieu agit donc , puisqu’il existe ; il est l’activité absolue , source de toute activité , comme il est l’existence absolue , source de toute existence ; et cette action parfaite comme celte parfaite existence résultent immédiatement de son essence. Dieu est donc la liberté absolue , au même titre qu’il est l’activité absolue et l’existence absolue. La véritable liberté , en effet, consiste dans une activité qui n’est déterminée par aucune cause étrangère, qui se détermine soi-même et ne se développe que par la nécessité de sa nature '.

Le vulgaire se fait une autre idée de la liberté. Il s’imagine qu’elle consiste dans le choix des motifs , dans le pouvoir de ne

1 Ethiqvr, part. 1, Défin. Vtl.

INTRODUCTION

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pas faire ce qu’on fait. Ce n’est point là le type de la liberté; ce n’est même qu’une illusion. Nous agissons et noos avons conscience d’agir ; mais nous n’avons pas conscience des causes qui nous déterminent à agir d’une manière donnée. De là la chimère du libre arbitre 1 ; de là le préjugé que l’indétermination de la volonté fait l’essence de la liberté. Mais ce préjugé est le renversement de la raison. Nous ne sommes vraiment libres que quand nous affirmons une chose claire et distincte, comme celle-ci : deux et deux font quatre 2 ; car alors l’action de la pensée n'est point déterminée par une cause étrangère , mais par la nature même de la pensée. Voilà pour Spinoza l’idéal de la liberté ; et il est si pénétré de la solidité de sa doctrine, il s’inquiète si peu du reproche qu’on loi pourrait faire de joindre dans la notion de liberté deux idées contradictoires, qu’il semble se jouer de cette opposition prétendue et jeter un défi au sens commun dans cette formule hardie. « A mes yeux , écrit-il à Guillaume de Blvenbergh , la liberté n’est point dans le libre décret, mais dans une libre nécessité*. »

Dieu est donc l’Être parfaitement libre , puisque le développement de son activité résulte , comme son existence, de la nécessité absolue de son essence.

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* Ethique, paît, t, Appendice; part. 2, Propos. XLYIXI.

* Lettre à Blyenbergh, tome”, page 37$, ^ %

3 Lettre à Oldenburg, tome n . — Je citerai un autre passage curieux qui se trouve dans une Lettre à Oldenburg (tome it, page 343) :

« Je suis loin de soumettre Dieu en aucune façon au fatum ; seulement je conçois que toutes choses résultent de la nature de Dieu de. la même façon que tout le monde conçoit qu’il résulte de. la nature de Dieu que Dieu ait l’intelligence de soi-même. Assurément il n’est personne qui con teste que cela ne résulte en effet de l’existence de Dieu; et cependant personne n’entend par là soumettre Dieu au fatum ;et tout le monde croit que Dieu se comprend" soi-même , avec une parfaite liberté, quoique nécessairement.

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Ainsi donc, ce qui détruit, aux yeux des hommes, la liberté, c’est pour Spinoza ce qui la fonde, et le trait distinctif du libre arbitre lui en démontre la vanité; de sorte qu’à scs veux le comble de la liberté est dans l’abolition absolue de la volonté.

Dieu, en effet, n’a pas de volonté, pas plus qu’il n’a d’entendement, et pour des raisons toutes semblables. D’abord, la volonté, si on la distingue des voûtions, est un être chimérique. La volonté est donc tout entière dans une suite de voûtions ; mais une suite de voûtions, même infinie, n'est qu’une suite de modes de l’activité, et non l’activité elle-même; l’activité absolue est un acte éternel et non successif, simple et non composé d’actes divers, nécessaire et non point déterminé |>ar des causes étrangères, parfait enfin, et dégagé des limitations, des incertitudes, des fluctuations de l’activité humaine.

Parti de cette triple antinomie : Dieu est étendu et cependant incorporel ; Dieu pense, et il n’a pas d’entendement; Dieu est libre, et il n’a pas de volonté ; Spinoza aboutit donc à cette triple conséquence, que la perfection même de l’Étendue divine en fonde l’indivisibilité, que la perfeclion de la Pensée divine la dégage des limitations de l’entendement, enfin, que la perfection de la Liberté diviue rejette loin d’elle les misères de la volonté. Et’il termine le premier livre de l 'Éthique par cette hautaine parole , qu’il prononce avec un calme parfait : J'ai expliqué la nature de Dieu.

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INTRODUCTION

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