DU DÉVELOPPEMENT DE DIEU
C’est une remarque juste et profonde de Jacobi que la philosophie de Spinoza se sépare de toutes les autres par ce trait distinctif, que le fameux axiome métaphysique : Rien ne vient de rien, y est maintenu et poussé avec la dernière rigueur *. S’il est en effet une idée que Spinoza ait rejetée de toute l’énergie d’une conviction inébranlable , une idée à laquelle il ait prodigué ce violent mépris que lui inspire tout ce qu’il exclut , c’est l’idée de la création.
Créer, c’est faire quelque chose de rien. L’idée de création implique donc avant tout vune première condition : c’est que la substance du monde, et pour ainsi dire l’être des choses soit distinct , d’une distinction effective et réelle , de l’être de Dieu. Autrement , Dieu n’aurait pas fait le monde ; à parler rigoureusement, il l’aurait plutôt engendré, pour me servir du langage de la métaphysique chrétienne ; de plus , il ne l’aurait pas fait de rien , puisqu’il l’aurait tiré de soi-même. En second lieu , si le monde est réellement distinct de Dieu , Dieu peut donc être conçu sans le monde , et conçu comme un Être parfait , accompli , auquel il ne manque rien. Lors donc que Dieu a laissé tomber de ses mains le grand ouvrage de l’Univers , rien ne l’obligeait à lui donner l’Être ; s’il le lui a donné, c’a été par un acte de sa libre volonté , par un decret de sa sagesse , par une inspiration adorable de sa bonté.
1 Jacobi’s Wet'ke , tome v, pages 125, 126.
INTRODUCTION
Voilà l’idée de la création dans les éléments essentiels qui la constituent. Or, quiconque entend un peu Spinoza , sait d’avance qu’une telle idée devait lui paraître un tissu de contradictions. D’abord son Dieu n’a pas de volonté ; et s’il est libre, il ne l’est point de cette fausse et misérable liberté que les hommes, dit-il, s’imaginent posséder. Mais surtout, le Dieu de Spinoza n’est pas un certain être , si grand , si parfait qu’on le suppose ; il est l’Être même, l’Être qui est tout l’être; l’Être hors duquel il n’y a rien ; et , Dieu une fois donné, concevoir quelque chose au delà, c’est supposer de l’être au delà de l’être, ce qui implique.
Spinoza repousse donc avec toute la force dont il est capable la doctrine d’un Dieu créateur. Mais il ne faut pas croire que son Dieu soit inactif et infécond ; c’est au nom de son activ ité absolue, de sa puissance infinie, de sa fécondité parfaite que Spinoza combat les partisans de la création.
Le Dieu de Spinoza est essentiellement une cause. Il est cause de soi ; il est cause de tout le reste. L’activité n’est pas en lui quelque chose de fortuit et d’accidentel ; elle est identique à son existence. Et comme il est éternellement , éternellement il agit et se développe. Si le monde est suspendu à sa puissance , ce n’est point comme l’ouvrage d’un jour, échappé par hasard à une volonté jusque-là oisive, qu’un caprice a formé , qu’un autre caprice peut détruire ; ce monde est le développement éternel d’un principe éternellement fécond ; et Dieu n’est point la cause transitoire des choses, mais leur cause immanente {omnium rcrum causa immanens , non veto transiens ) ’.
On peut donc dire en un sens que Spinoza, loin de rejeter la création , la proclame plus haut que personne , puisque dans
* De Dieu, Propos. XVJII.
INTRODUCTION