‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 21 sur 136 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

INTRODUCTION

une âme particulière, un moi, c'est un moment de la vie de Dieu. Or pour comprendre complètement Dieu et complètement l’âme humaine, il faut unir les deux sens et identifier les deux points de vue.

La Pensée est donc une vie parfaite qui a son principe dans l’éternité, et son développement sans terme dans le temps. La Pensée dans sa perfection éternelle, c’est proprement Dieu ; la Pensée dans sa vie, ce sont les âmes. La Pensée éternelle enveloppe éternellement toutes les âmes; chaque âme est donc à la fois éternelle par son rapport à la Pensée éternelle, et passagère par son rapport au corps. Comme éternelle, l’âme est exempte de toute erreur et de tout changement; comme temporelle, elle est sujette à l’erreur. Pour se dégager de l’erreur, il lui sullit de se ramener sans cesse â son principe ; elle n’est plus alors telle ou telle âme, telle ou telle idée, tel ou tel moi ; elle est Dieu même : Dieu, dis-je, qui se perd en quelque sorte sans cesse, en se développant dans la durée par les degrés successifs de l’individualité et qui se retrouve sans cesse en ramenant sans cesse la variété de ses effets à l’unité de leur cause immanente, et en forçant l’individu à se nier soi-même pour redevenir libre et parfait au sein de letre qui le créa.

Théorie de la Volonté ou des Passions.

Un individu, un être déterminé, n’est autre chose qu’une forme déterminée de l’existence absolue *. Or l’existence absolue est identique h l’activité absolue J ; tout être est donc

1 Be Dieu, Coroll. de la Propos. X.VV.

* De Dieu, Propos. XXXIV. — COmp. Ethique, part. 4, Préambule.

INTRODUCTION

OXXXI*

actif au même litre qu’il existe , et sa part (l’activité se mesure exactement sur sa part de réalité. D’un autre côté , nul être n’a rien en soi qui le puisse détruire ; car la définition d’un être quelconque contient l'affirmation et non la négation de son essence ; en d’autres termes , elle pose son essence et ne la détruit pas Si donc tout être est actif de sa nature , et s’il ne contient en soi rien qui supprime son existence , il s’ensuit que tout être , autant qu’il est en lui , s’efforce de persévérer dans son être 1 2 3 4 ; et cet effort est son essence même, son essence actuelle *, laquelle n’enveloppe aucun temps fini, mais une durée indéterminée *.

L’homme, comme tout autre être, a donc sa part d’activité ; et , en vertu de son essence , il tend à persévérer indéfiniment dans son être. Voilà l’appétit, qui ne se rapporte exclusivement ni à l’âme ni au corps, mais à l’homme tout entier, dont il constitue l’essence : mais l’âme a conscience d’elle-même, et à ce titre elle sent cet effort permanent par où elle tend à persévérer dans son être. Voilà le désir ou la volonté. Le désir ou la volonté ne sont donc rien de plus que l’appétit , exclusivement rapporté à l’àme et ayant conscience de soi \

Spinoza appelle l’âme humaine une idée, mais on peut la définir tout aussi bien dans son système : un désir ou une activité qui a conscience d’elle-même. Ces définitions sont identiques; car dans l’âme humaine comme en Dieu , la pensée et l’action se pénètrent mutuellement ; l’abstraction seule les distingue; et comme tout l’être et toute l’activité de l’âme humaine

1 Des Passions, Propos. IV et v.

* Ibid., Propos. VI.

3 Ibid., Propos. VII.

4 Ibid., Propos. Vilf.

3 Des Passions, Propos. IX et son Scliol.

INTROIM'CTION.

sont dans les idées qui la composent , plus elle a d’idées , plus elle a d’être et d’activité.

Si Pâme humaine était isolée et indépendante dans la nature , il n’y aurait en elle qu’activilé , perfection , lumière , et elle persisterait éternellement dans son être; mais l’àme humaine n’est qu’une partie de la Nature, un atome d’un monde infini. L’existence et l’action de l’àme humaine dépendent donc jusqu’à un certain point de l’existence et de l’action de tous les autres êtres , la Nature étant un système organisé où tout se tient , et où une loi éternelle règle les rapports de toutes les parties et coordonne la vie de chacune d’elles à la vie universelle *. Or, tantôt l’action de l’àme humaine est favorisée par les causes étrangères, tantôt elle y rencontre des obstacles. Voilà l’origine de la passion.

L’àme humaine est une idée; toute idée implique une affirmation et par conséquent une action. L’âme humaine est donc toujours active ; mais quand cette activité permanente rencontre un obstacle , l’état de l’âme n’est plus une suite immédiate de son essence ; en d’autres termes, l’âme n’est plus cause adéquate de ses déterminations, mais seulement cause partielle2. Ses idées ont alors deux causes : d’une part , l’activité propre de l’âme ; de l’autre, l’activité d’un nombre infini de causes étrangères que l’âme humaine ne peut apercevoir que d’une manière très-confuse. Au lieu d’avoir des idées claires et distinctes, des idées adéquates , l’âme n’a plus que des idées inadéquates et mutilées ; au lieu d’agir, elle pâtit \

La passion n’est donc qu’une moindre action de l’âme humaine. Si l’âme agissait avec plénitude , elle existerait avec plénitude , elle serait Dieu. Si l’âme était absolument passive ,

1 Lettre à Oldenburg, tome u, pag. 330 et sniv.

5 Des Passions, Détin. I.

:! Des Passions, Délin. Il; Propos. I ol lit.

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