CXL1II
Retranchez le doute de ces affections, l’espérance et la crainte deviennent la sécurité et le désespoir *.
La joie et la tristesse , venant à se combiner en sens divers avec l’amour et la haine, avec la crainte et l’espérance, produisent une infinie variété de passions nouvelles. Par exemple, l’envie, qui n’est autre chose que ta haine , en tant qu'elle dispose l’homme à se réjouir du malheur d’autrui et à s’attrister de son bonheur 2; la jalousie, passion complexe , où la haine pour l’objet aimé se mêle à l’affection qu’il nous inspire et à l’envie pour notre rival * ; l’émulation qui peut se définir : le désir d’une chose, produit en nous, parce que nous nous représentons nos semblables animés du même désir 4 ; le regret, espèce particulière de tristesse produite par l’absence de l’objet aimé4 ; l’humilité, autre sorte de tristesse née du sentiment de notre impuissance 6 ; la paix intérieure ou acquiescence , passion des vrais philosophes , joie sublime née de la contemplation de nous-mêmes et de uotre puissance d’agir 7.
L’analyse ne peut épuiser les combinaisons infinies des passions humaines ; mais il suffit qu’elle en découvre les lois fondamentales et les ramène à leurs principes. Or , ces principes sont d’une simplicité et d’une généralité parfaites. Ils se résolvent tous en effet en une tendance commune à tous les êtres, savoir : le désir de persévérer dans l’être. Ce désir, favorisé ou contrarié, donne naissance à la joie et à la tristesse, lesquelles produisent tout le reste.
1 Des Passions, Défin. XIV et XV.
* Des Passions, Schol. de la Propos. XXIV.
3 Des Passions, Schol. de la Propos. XXXV.
* Appendice de ta part. 3 de V Ethique, Défin. XXXIII.
5 Définition des Passions, Defin. XXXII.
6 Définition des Passions, Défiu. XXVI.
7 Ibid., Délin. XXV.
INTRODUCTION
Spinoza supprime ici évidemment un élément fondamental de la passion, je veux dire le plaisir et la douleur La passion n’est pour lui qu'une idée confuse; la joie ou la tristesse , qu’un accroissement ou une diminution de l’être. C’est substituer au phénomène sa cause métaphysique.. Mais il fallait réduire tous les phénomènes de l’âme à celui de la pensée, et, comme dans l’analyse de l’activité on avait supprimé l’élément fondamental, la liberté, dans l’analyse de la sensibilité on supprime la sensation elle-même. Grâce h ces mutilations arbitraires, toutes les passions s’expliquent par le désir ; et le désir lui-même étant déjà réduit à l’affirmation que toute idée enveloppe , on trouve aisément dans une psychologie aussi docile la confirmation de ce principe que la métaphysique avait donné a priori : L’âme humaine est un mode de la Pensée.