‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 25 sur 136 · E LA DESTINÉE DE L’HOMME DANS L’ORDRE MORAL · texte numérisé non relu

E LA DESTINÉE DE L’HOMME DANS L’ORDRE MORAL

Du libre Arbitre. — Du Bien et du Mal. — De V Amour de Dieu. — De l’ Immortalité de l’âme.

Spinoza a résumé d’un seul mot sa psychologie quand il a dit : « L’âme humaine est un automate spirituel *. » Cet automate est mu par trois ressorts : le désir, la joie et la tristesse. Or, le désir, c’est l’être même de l’âme ; la joie et la tristesse , c’est l’ctre de l’âme , augmenté ou diminué par l’action des causes étrangères. L’âme ne s’appartient donc pas à elle-même, elle appartient à la Nature 5 ; elle ne fait pas sa destinée , elle

1 De la Réforme de C Entendement, tome il, pag. .100.

s « Il ne faut point s’imaginer, dit Spinoza, que l'homme soit dans la nature comme un empire dans un autre empire. » (Préface de la partie 3 de V Ethique.)

INTRODUCTION

la subit; et, pour emprunter à Malebrauche sa bizarre et forte expression, elle n’agit pas, elle est agie.

Se peut-il comprendre maintenant que le problème moral ait sa place dans la philosophie de Spinoza ? Ce problème eu effet , le voici : Comment l’homme doit-il régler sa destinée pour qu’elle soit conforme à l’ordre et au bien ? Le problème moral suppose donc deux conditions : premièrement , que l’homme soit capable de régler sa destinée , de diriger à son gré sa conduite : en un mot, que l’homme soit libre ; secondement, qu’il existe un bien moral, un ordre absolu auquel l’homme doive conformer toutes ses actions. Ces deux conditions sont même si étroitement liées qu’une seule supprimée rend l’autre inutile ; de sorte qu’il suffit de nier, soit l’ordre moral, soit le libre arbitre, pour rendre toute morale impossible. Qu’importe en effet qu’il existe une loi naturelle , si je ne suis pas le maître d’y obéir, et si je puis innocemment la violer ? Et si je suis libre , mais d’une liberté sans règle , tout alors est légitime, et le Devoir et le Droit n’existent pas pour moi.

Interrogez maintenant Spinoza sur ces deux objets, le libre arbitre et l’ordre moral. Sa pensée est aussi claire , aussi tranchante , aussi résolue , sur l’un que sur l’autre ; il les nie tous deux, non pas une fois, mais en toute rencontre, à chaque page de ses écrits ; et toujours avec une énergie si inébranlable, une conviction si profonde et si calme, que l’esprit en est confondu et comme effrayé. C’est que le libre arbitre et le sentiment du bien et du mal ne sont, après tout, que des faits ; et entre des faits et une nécessité logique , Spinoza n’hésite pas. Reste à comprendre qu’après ce démenti éclatant donné h la conscience du genre humain au nom de la logique, Spinoza vienne ensuite proposer aux hommes une Morale dont il a par avance détruit les conditions. C’est ici qu’il faut se donner le spectacle de la radicale insuffisance du spinozisme , et des puis- J. , m

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INTRODUCTION

sauts et inutile efforts d’une grande intelligence dévoyée aux prises avec l’impossible. '

Du libre Arbitre.

Deux chemins divers peuvent conduire un philosophe à nier Iç libre arbitre : ou bien on le déclare impossible a priori , parce qu’il est absolument inconciliable avec de certains principes qu’on s’est formés sur la nature des choses ; ou bien on le rejette a posteriori, comme un fait qui n’existe réellement pas , comme une illusion du genre humain qui se laisse reconnaître à une observation approfondie de la conscience et de la vie.

Spinoza nie le libre arbitre a priori et a posteriori ; a priori, au nom de la nature de Dieu et de l’ordre de ses développements ; a posteriori , au nom de cette mathématique des passions qui soumet toutes les actions humaines à des lois invariables. Mais il ne le nie pas seulement dans l’homme , il le nie aussi en Dieu et dans toute la Nature ; il le nie, en un mot, de toutes les façons dont on peut le nier.

Dieu est libre, toutefois, dans ce système ; mais on sait de quelle liberté *. Elle consiste dans l’absolue nécessité d’un éternel développement. Cette liberté toute métaphysique, si différente de la liberté morale qu’adore en Dieu le genre humain, Dieu seul la possède*, suivant Spinoza. Car Dieu seul agit par une nécessité parfaite immédiatement inhérenteà sa nature; tout le reste agit par la nécessité de la nature divine , c’est-àdire par une nécessité plus ou moins imparfaite, suivant qu'elle

1 De Dieu, Délin. Vil.

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CKLVII

est fondée d'une manière plus ou moins médiate sur la suprême nécessité. A ce compte , soit qu’on entende la liberté au sens de Spinoza , soit qu’on l’entende au sens de tout le monde , l’homme et tous les êtres de la Nature en sont également privés.

Il n’y a rien de contingent dans l’ordre des choses 1 ; car tout ce qui existe et agit est déterminé par Dieu même à l’existence et à l’action 2 ; et il est aussi absurde de supposer qu’un être que Dieu ne détermine pas à l’action s’y déterminera de soi-même , que de s’imaginer qu’une fois déterminé par Dieu à l’existence et à l’action, cet être pourra se rendre indéterminé K L’action d’un individu est fondée sur son être ; l’être d’un individu est fondé sur l’être de Dieu. Supposer qu’un individu trouvera autre part qu’en Dieu le principe de son action, c’est supposer qu’il trouvera hors de l’être le principe de son être , ce qui implique.

Qu’est-ce donc qu’une chose contingente 4 ? Est-ce une chose qui puisse également être ou ne pas être, être ceci ou être cela? Mais ce sont là des chimères de l’imagination, qui ne voyant que les effets , nie les causes qu’elle ne voit pas. Pour la raison , tout ce qui est , doit être ; tout ce qui est de telle façon , doit être de cette façon ; ce qui arrive à tel point précis du temps ne pouvait arriver une minute avant, ni une minute après , sans que l’ordre entier des choses ne fût troublé , sans que le hasard n’envahît le développement divin, sans que Dieu cessât d’être nécessaire , c’est-à-dire d’être Dieu 5.

Dieu seul du reste est nécessaire , de cette nécessité éternelle, absolue , toujours égale à elle-même. Les choses finies ,

1 De Dieu, Propos. XXIX.

* De Dieu, Propos. XXVI.

5 De Dieu, Propos. XXVII.

* De Dieu, Schol. î de la Propos. XXIII.

De Dieu, Propos. XXIII.

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