‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 35 sur 136 · CI.WM · texte numérisé non relu

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Ainsi donc, des deux routes qu’un philosophe peut suivre pour arriver à l’immortalité de l’âme, le fatalisme absolu de Spinoza lui fermait sans retour la route la plus directe et la plus sûre, celle des idées morales. Or il ne paraît pas que sa métaphysique fût capable de lui en ouvrir une autre. Spinoza n’est point san$ doute matérialiste : on peut même dire qu’en un sens il a excédé le spiritualisme de Descartes : je veux dire quand il a nié la possibilité d’aucune action réelle, effective, de l’àme sur le corps ou du corps sur l’âme; mais, d’un autre côté, ses vues particulières sur la nature divine et sur le rapport de Dieu avec le monde le conduisirent à établir entre la pensée et l’étendue la plus étroite dépendance qui se puisse concevoir ; à ce point qu’une âme et le corps qui lui correspond , ne sont au fond qu’une seule et même chose envisagée sous deux aspects différents. Qu’est-cc, par exemple, que l’âme humaine? C'est Dieu, en tant qu’affecté d’un mode déterminé de la pensée, se concevant lui-même en tant qu’affecté d’un mode déterminé de l’étendue ; en d’autres termes , l’âme humaine est une suite d’idées, liées entre elles par une proportion constante qu' représente partie par partie, terme par terme, une suite de modifications de l’étendue unies par une proportion analogue. Spinoza ne reconnaît donc dans l’âme humaine , pas plus que dans le corps humain, aucune unité véritable. L’individualité y est diffuse, c’est-h-dire n’y est pas. Or cette ombre d’individualité , comment résistera-t-elle à la mort ? La mort détruit le corps , Spinoza en convient , sinon dans ses parties, au moins dans la proportion qui les enchaîne. Comment ne détruiraitelle pas I’ame de la même façon? La pensée n’existe pas sans son objet. Or l’ànie n’est qu’une pensée , et son objet c’est le corps : l'âme ne peut donc survivre au corps. On dira que les idées dont elle se compose ne peuvent être détruites. Oui, sans doute , an même titre que les parties du corps humain. Mais

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il est de toute évidence que, la proportion constante qui fait l’individualité de l’âme humaine étant fondée sur celle qui constitue l’individualité du corps humain , ces deux proportions, ces deux individualités doivent périr du même coup.

Examinez d’ailleurs les facultés de l’âme humaine, la mémoire, par exemple, condition nécessaire de l'individualité dans un être dont l'existence est successive. Spinoza la définit : un enchaînement d’idées qui exprime la nature des choses extérieures suivant l’ordre et l’enchaînement même des affections du corps humain *. La mémoire n’existe donc dans l’âme qu’autant que le corps existe. Or, sans la mémoire , où est l’identité personnelle?

Spinoza n’a point fermé les yeux sur toutes ces conséquences de sa théorie de l’âme humaine, et il n’a pas cherché à les éluder ; tout au contraire, il les déduit lui-même avec sa rigueur et son intrépidité ordinaires. «Nous avons montré, dit-il, que cette puissance de l’âme par laquelle elle imagine les choses et se les rappelle, dépend de ce seul j)oiut, que lame enveloppe l’existence naturelle du corps. Or il suit de tout cela que l'existence 'présente de V âme et sa puissance d’imafjiner sont détruites aussitôt que V âme cesse d’affirmer l’existence présente du corps s. »

Après des déclarations aussi expresses 5 , ne semble-t-il pas qu’à considérer tour à tour et l’esprit général de la philosophie de Spinoza , et sa théorie particulière de l’âme humaine , et ses propres aveux, les lois de la logique, dont il a été presque toujours un si rigide observateur, le contraignaient de rejeter également l’immortalité métaphysique de l’âme et son immortalité mo-

• De l’Ame, Propos. XVIII et son Schol.

* De l’Ame, Schol. de la Propos. XI.

5 Voyez aussi la Propos. XXI de l 'Ethique, part. 5.

- INTRODUCTION. ctxxv

raie ? Or il les admet positivement l’une et l’autre. Il déclare en effet que l’âme humaine, sinon tout entière , au moins dans la meilleure partie d’elle-même , est de sa nature immortelle ; et que la vie future , loin d’exclure la personnalité , la suppose , puisque c’est une vie purifiée de toutes les misères de notre condition terrestre, une vie de liberté, d’amour et de bonheur.

Voici, si j’entends bien Spinoza, la preuve qu’il donne de l’immortalité de l’âme humaine 1 2 :

L’âme humaine est une idée , une idée de Dieu , l’idée du corps humain. Comme idée de Dieu , l’âme humaine est un mode éternel de l’entendement éternel de Dieu s; à ce titre elle ne tombe point dans le temps , et son existence est immuable comme celle de son divin objet. Aussi n’aperçoit-elle pas les choses sous la forme de la durée, c’est-à-dire d’une manière successive et toujours incomplète , mais sous la forme de l'éternité , c’est-à-dire dans leur rapport immanent à la Sub • stance. L’âme humaine , sous ce point de vue , est une intelligence pure, toute formée d’idées adéquates, tout active par conséquent et tout heureuse , en un mot toute à Dieu. Mais la nécessité absolue de la nature divine veut que toute âme à son tour fournisse dans le temps sa carrière, et partage les vicissitudes du corps qui lui est destiné. De la vie étemelle, elle tombe dans les ténèbres de la condition terrestre. Détachée en quelque sorte du sein de Dieu, la voilà exilée dans la nature. Désormais sujette à la loi du changement et du temps, elle n’aperçoit plus les choses que dans leur partie temporelle et changeante, et ne ressaisit qu’avec peine le lien éternel qui rattache à Dieu l’univers entier et soi-même. Elle le ressaisit pourtant ; et surmontant par un effort sublime le poids des chaînes corpo-

1 Voyez Ethique, part. 5, Propos. XXIII et son Schol. — Ibid,., Schol. de la Propos. XXIX.

2 De la Liberté, Schol. de la Propos. XL.

cia «vi INTRODUCTION.*

relies, elle retrouve par instants ce bien infini qu’elle a perdu , qu’elle regrette , qu’elle se sent destinée à retrouver un jour pour jamais.

1,’àme humaine, en tant qu’elle enveloppe l’existence actuelle du corps humain, est donc périssable. Les sens, la mémoire, l’imagination, façultés passives, appropriées h une existence successive et changeante, périssent avec le corps, et emportent avec elles nos idées inadéquates , c’est-à-dire tout ce misérable cortège de nos passions, de nos préjugés et de nos erreurs ; mais la raison subsiste : la raison qui dès cette vie temporelle nous fait pèrcevoir les choses sous la forme de l’éternité ; la raison , cette excellente partie de nous-mêmes qui, nous ramenant sans cesse à notre véritable objet, nous est à la fois un ressouvenir et un pressentiment de notre condition véritable.

Telle est la théorie toute platonicienne vers laquelle nous conduit Spinoza , toujours calme à travers les difficultés qui se pressent sur ses pas, comme un homme sûr de sa route et que rien ne peut empêcher d’atteindre son but.

Les objections , en effet, s’élèvent de toutes parts : comment est-il possible que l’âme humaine se dégage entièrement des liens du corps dans un système ou chaque mode de la pensée implique nécessairement un mode de l’étendue? Spinoza répond qu’il y a dans l’étendue divine un mode éternel qui correspond à ce mode éternel de la pensée, où est l’essence de l’âme humaine. Spinoza démontre même expressément que tout ce que V âme conçoit sous te caractère île V éternité , elle le conçoit, non pas parce qu'elle conçoit en même temps V existence présente et actuelle du corps, mais bien parce qu’elle conçoit l'existence du corps sous le caractère de l’éternité

1 De la Liberté, Propos. XXIX.

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