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Dès les premières pages du T hëo log ico-politiqu t , Spinoza s'attache à définir exactement la Révélation ou Prophétie, fondement de toutes les religions positives. Il combat avec force ce principe, que la Révélation ou Prophétie est par essence une connaissance divine. A ce compte, dit-il, la raison est donc aussi une révélation, une prophétie ; car elle vient de Dieu, elle est une manifestation directe de sa Pensée dans l’âme des hommes. C’est la lumière qui éclaire tout homme venant en ce momie ' ; — et nous connaissons ■par elle que nous demeurons en Dieu, et que Dieu demeure en nous, parce qu’il nous a fait participer de son Esprit *. Ce qui con stitue cette connaissance particulière qu’on appelle proprement révélation , ce n’est donc pas sa divine origine ; c’est qu’elle excède les limites de la connaissance naturelle, et ne peut avoir sa cause dans la nature humaine considérée en elle-même s.
La question est de savoir si la révélation ainsi définie est pos • sible; mais il est clair qu’elle ne peut l’être pour Spinoza. Le mot surnaturel n’a pas de sens dans sa doctrine ; ce qui est hors de la nature est hors de l’être, et par conséquent ne peut se concevoir. Les révélateurs , les prophètes ont donc été des hommes comme les autres. Spinoza le déclare expressément : « Ce n’est point penser, dit-il , c’est rêver que de croire que les prophètes ont eu un corps humain et n’ont pas eu une âme humaine, et par conséquent que leur conscience et leurs sensations ont été d’une autre nature que les nôtres *. » Quel est donc le caractère qui distingue les prophètes? C’est qu’ils ont eu une puissance d’imagination extraordinaire4. « Nous
1 Évangile de saint Jean, cliap. 1, vers. 9.
* Saint Jean, épi Ire I, chap. IV, vers. 13.
s T mite théologien-politique, tome il, pag. 68.
* Traité théologico-poli tique, pag. 68.
5 fhid., pag. 83.
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pouvons donc dire sans scrupule que les prophètes n’ont connu ce que Dieu leur a révélé qu’au moyen de l’imagination, c'està-dire par l’intermédiaire de paroles ou d’images vraies ou fantastiques l. » Spinoza s’explique ainsi pourquoi les prophètes ont toujours perçu et enseigné toutes choses par images et paraboles , et exprimé corporellement les choses spirituelles, tout cela convenant à merveille à la nature de l’imagination. « Ne nous étonnons plus, dit-il, que Michée nous représente Dieu assis, que Daniel nous le peigne comme un vieillard couvert de blancs vêtements , Ézéchiel comme un feu ; enfin que les personnes qui entouraient le Christ aient vu le Saint-Esprit sous la forme d’une colombe, tandis qu’il apparut à Paul comme une grande flamme, et aux apôtres comme des langues de feu *. »
Les prophètes sont si peu des hommes d’un entendement supérieur, que souvent ils ne comprennent pas la révélation dont ils sont les organes. Spinoza cite les prophéties de Zacharie, qui furent tellement obscures, suivant son propre récit, qu’il ne put les comprendre sans une explication. « Et Daniel, ajoute ironiquement Spinoza s, même avec une explication, fut incapable de comprendre les siennes. »
Spinoza s’efforce de prouver, par l’Écriture elle-même , que les prophètes sont avant tout des hommes de forte imagination.
« Il est certain eu effet , dit-il , que Salomon excellait entre les hommes par sa sagesse ; et il ne l’est pas qu’il ait eu le don de prophétie. Hcman , Darda, Kalchol, étaient des hommes d’une profonde érudition , et cependant ils n’étaient pas prophètes; au * lieu que des hommes grossiers, sans lettres, et même des femmes, comme Hagar, la servante d’Ahraham, jouirent du
1 Traité théologico-polilique, pag. 81.
* Ibid., pag. 82 et suiv.
5 Ibid., pag. 89.
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don do prophétie. Tout ceci est parfaitement d’accord avec, l’expérience et la raison ; ce sont en effet les hommes qui ont l'imagination forte qui sont les moins propres aux fonctions de l’entendement pur, et, réciproquement, les hommes éminents par l'intelligence ont une puissance d’imagination plus tempérée , plus maîtresse d’elle-même , et ils ont soin de la tenir en bride, afin qu’elic ne se mêle pas avec les opérations de l’entendement \
I)u reste Spinoza ne met pas en doute la parfaite sincérité des révélateurs et des prophètes. Personne n’est plus éloigné que lui d’expliquer, par les calculs de la politique ou par les supercheries de l’imposture , l’origine des religions. Quand il énumère les caraclères qui distinguent les prophètes, il a soin de joindre à la force de l’imagination la pureté de l’âme et la piété s.
Mais si les prophètes n’ont d’autre supériorité sur les autres hommes qu’une vertu plus haute et une puissance d’imaginer extraordinaire , il s’ensuit que toute nation a eu ses prophètes, également inspirés, également respectables. C’est la doctrine expresse de Spinoza. « Puisqu’il est bien établi, dil-il, que Dieu est également bon et miséricordieux pour tous les hommes, et que la mission des prophètes fut moins de donner à leur patrie des lois particulières que d’enseigner aux hommes la véritable vertu, il s’ensuit que toute nation a eu ses prophètes, et« que le don de prophétie ne fut point propre à la nation juive s. » Spinoza cherche des preuves de son opinion dans la Bible ellemême : « Nous trouvons dans le vieux Testament que des hommes incirconcis, des gentils ont prophétisé : tels que Noah, Chanock, Abimélech, Bilham , etc., et que des prophètes hé-
1 Traité thcologico-politique, pag. 83 et suiv. v
* Ibid., pag. 80. — Comp. Ibid., pag. 92. . .
s Traité théolagico • politique, pag. 107.
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breux ont été envoyés par Dieu, non -seulement à ceux de leur nation, mais aussi à beaucoup de nations étrangères. Ainsi Ezéchiel a prophétisé à toutes les nations alors connues ; Ilobadias aux seuls Iduméens ; et Jonas a été surtout le prophète des Ninivites . .
Spinoza s’explique plus ouvertement encore dan? ses Lettres. On le presse d’objections sur sa manière d’interpréter l’Écriture; on accuse ses principes de conduire à cette conséquence impie, que Mahomet fut un vrai prophète, Spinoza s’en défend d’abord, et traite même Mahomet d’imposteur, sous le prétexte visiblement peu sincère qu’il a nié la liberté humaine; mais bientôt la logique et la colère emportent Spinoza , et il s’écrie ;
« Est-ce que je suis tenu, je le demande, de montrer qu’un certain prophète est un faux prophète ? C’était bien plutôt aux prophètesde montrer qu’ils l’étaient véritablement. — Dira-t-on que Mahomet, lui aussi, a enseigné la loi divine et donné des signes certains de sa divine mission, comme ont fait les autres prophètes : alors je ne vois pas quelle raison on aurait de lui refuser cette qualité J. » Puis il ajoute ces remarquables paroles : « Pour ce qui est des Turcs et des autres peuples étrangers au christianisme, je suis convaincu que, s’ils adorent Dieu par la pratique de la justice et l’amour du prochain , l’esprit du Christ est en eux et leur salut est assuré, quelques croyances qu’ils professent d’ailleurs sur Mahomet et ses oracles s. »
Il ne faudrait pas.croire cependant que Spinoza ait mis Jésus-
1 Voir le Chapitre ITT tout entier du Traité théologico-politique.
* Lettre à Fsaac Orobio, tome u, pag. 398.
5 Je rapprocherai de ces parole» de Spinoza un passage de sa lettre à Albert Burgh : >• Oui, je le répète avec Jean, c’est la justice et la cha. ■ rité qui sont le signe le plus certain, le signe unique de la vraie foi catholique; la justice et la charité, voilà les véritables fruits du Saint- Esprit. Partout où elles se rencontrent, là est le Christ, et le Christ ne put pas être là où elles ne sont plus. »
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Christ sur la même ligne que Mahomet , ni même qu’il n’ait admis aucune différence entre le Christ et les Prophètes de l’ancien Testament. Toutefois, sa véritable pensée sur ce point est aussi difficile à pénétrer qu’intéressante à connaître.
Spinoza s’exprime ainsi dans son chapitre sur la prophétie :
« Bien qu’il soit aisé de comprendre que Dieu se puisse communiquer immédiatement aux hommes, puisque sans aucun intermédiaire corporel il communique son essence à noire âme, il est vrai néanmoins qu’un homme , pour comprendre par la seule force de son âme des vérités qui ne sont point contenues dans les premiers principes de la connaissance humaine et n’en peuvent être déduites, devrait posséder une âme bien supérieure à la nôtre et bien plus excellente. Aussi je no crois pas que personne ait jamais atteint ce degré éminent de perfection, hormis Jésus-Christ, à qui furent révélés immédiatement, sans paroles et sans visions, ces décrets de Dieu qui mènent l’homme au salut. Dieu se manifesta donc aux apôtres par l’âme de Jésus-Christ, comme il avait fait à Moïse par une voix aérienne; et c’est pourquoi l’on peut dire que la voix du Christ , comme celle qu’entendait Moïse , était la voix de Dieu. On peut dire aussi dans ce même sens que la sagesse de Dieu, j’entends une sagesse plus qu’humaine , s’est revêtue de notre nature dans la personne de Jésus Christ, et que Jésus-Christ a été la voie du salut *. »
Voilà donc un premier caractère qui distingue Jésus-Christ d’avec les prophètes ; c’est que Jésus-Christ n’était pas seulement l’organe de la révélation divine, mais la révélation divine elle-même. Ce que les Prophètes saisissaient par l’imagination et dans un signe matériel, Jésus-Christ le voyait en Dieu, il le comprenait.
' Traite thMogico-poli tique, pa™. 74.
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