‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 38 sur 136 · C.1.XXXIX · texte numérisé non relu

C.1.XXXIX

Dans un autre passage , Spinoza revient sur ce premier caractère et il en ajoute un second :

« Je dis donc qu’il faut entendre de la sorte tous les prophètes qui ont prescrit des lois au nom de Dieu ; mais tout ceci n’est point applicable au Christ. Il faut admettre en effet que le Christ , bien qu’il paraisse, lui aussi , avoir prescrit des lois au nom de Dieu , comprenait les choses dans leur vérité d’une manière adéquate. Car le Christ a moins été un prophète que la bouche même de Dieu.... Ajoutez à cela que le Christ n’a pas été envoyé pour les seuls Hébreux, mais bien pour tout le genre humain ; d’où il suit qu’il ne lui suffisait pas d’accommoder ses pensées aux opinions des Juifs, il fallait les approprier aux opinions et aux principes qui sont communs à tout le genre humain, en d’autres termes, aux notions universelles et vraies *. » Il semble donc que Jésus-Christ ait été , pour Spinoza , un révélateur véritable, un personnage surnaturel; non moins pur, non moins saint que les prophètes, mais doué d’une intelligence plus qu’humaine , sinon divine.

Mais il faut prendre garde de se méprendre. C’est dans le Traité Théologico-poiitique que se trouve le portrait du Christ qu’on vient de rappeler ; or, l’objet de Spinoza dans ce traité n’est pas de dire sa propre pensée , mais d’interpréter celle de l’Écriture. Qu’on pèse bien ces paroles :

« Je dois avertir ici que je ne prétends ni soutenir ni rejeter les sentiments de certaines églises touchant Jésus-Christ ; car j’avoue franchement que je ne les comprends pas. Tout ce que j’ai soutenu jusqu’à ce moment , je l’ai tiré de l’Écriture ellemême 2. »

C’est , je crois , dans les lettres de Spinoza à son ami Olden-

1 Traité théologico-poiitique, pag. 123.

* Ibid., pag. 74.,

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burg, qu’il faut chercher le fond de son opinion sur le fondateur du Christianisme; voici quelques passages particulièrement significatifs :

« Pour vous montrer ouvertement ma pensée, je dis qu’il n’est pas absolument nécessaire pour le salut de connaître le Christ selon la chair; mais il en est tout autrement si on parle de ce Fils de Dieu , c’est-à-dire de cette éternelle sagesse de Dieu qui s’est manifestée en toutes choses, et principalement dans l’Ame humaine, et plus encore que partout ailleurs , dans Jésus-Christ. Sans cette sagesse, nul ne peut parvenir à l’état de béatitude, puisque c’est elle seule qui nous enseigne ce que c’est que le vrai et le faux , le bien et le mal. Quant à ce qu’ajotitent certaines Églises, que Dieu a revêtu ta nature humaine, j’ai, expressément averti que je ne savais point ce qu’cites veulent dire; et pour parler franchement , j’avouerai qu’elles me semblent parler un langage aussi absurde que celui qui dirait qu'un cercle a revêtu la nature du carré *.

Telle est l’opinion de Spinoza sur le mystère de l’Incarnation *. 11 repousse le mystère de l’Eucharistie avec plus de brutalité encore : « Toutes les énormités que vous soutenez , écrit-il à un fervent jeune homme récemment converti au Catholicisme , seraient tolérables encore , si vous adoriez un

1 Lettre à Oldenbury, tome h, pag. 339 et suiv.

* • Est-ce que vous croyez, écrit Spinoza à Oldenburg, quand l’Écriture dit que Dieu s’est manifesté dans la nue, ou qu’il a habité dans le tabernacle ou dans le temple, que Dieu s’est revêtu de la nature de la nue, de celle du temple ou du tabernacle? Or, Jésus-Christ ne dit rien de plus de soi-même : il dit qu’il est le temple de Dieu, entendant par là, je le répète encore une fois, que Dieu s’est surtout manifesté dans Jésus- Christ. Et c’est ce que Jean a voulu exprimer avec plus de force encore par ces paroles : lu?. Verbe s’est fait chair. — Soyez sftr que, tout en écrivant son Évangile en grec, Jean bébraiso cependant. »

(Lettre à Oldenburg, pag. 346.)

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Dieu infini et éternel. Mais non : votre Dieu , c’est celui que Chastillon , à Tienen , donna impunément à manger à ses chevaux. Et c’est vous qui déplorez mon aveuglement ! C’est vous qui ne voyez que chimères dans ma philosophie , dont vous ne comprenez pas le premier mot ! Vous avez donc entièrement perdu le sens , bon jeune homme ? El il faut que votre esprit ait’élé fasciné, puisque vous croyez maintenant que le Dieu suprême et éternel devient la pâture de votre corps et séjourne dans vos entrailles '. #■

Le mystère du Péché originel, le miracle de la Résurrection ne sont point traités de la sorte. Spinoza les rejette sans doute, comme tous les miracles et tous les mystères, mais du moins il les interprète et cherche à les expliquer. Il voit dans la chute d’Adam et dans la Rédemption devenue nécessaire par le péché, une sorte de mythe, comme on dirait aujourd’hui, qui signifie que l’homme perd sa liberté quand il s’abaisse aux choses terrestrès; et que ce bien inestimable ne peut être recouvré que par l’esprit du Christ, c’est-à-dire par l’idée de Dieu, qui seule a la vertu de nous rendre libres 2.

Spinoza déclare qu’il prend à la lettre la passion , la mort et l'ensevelissement de Jésus-Christ; mais il ne peut admet lie sa résurrection qu’au sens allégorique \

« La résurrection de Jésus-Christ d’entre les morts est au fond une résurrection toute spirituelle, révélée aux seuls fidèles selon la portée de leur esprit ; par où j’entends que Jésus-Christ fut appelé de la vie à l’éternité , et qu’après sa passion il s’éleva du sein des morts ( en prenant ce mot dans le même sens où Jésus-Christ a dit : Laissez les morts ensevelir leursmorts), comme il s’était élevé par sa vie et par sa mort en donnant

1 Lettre à Albert Burgh, pag. 43 t.

5 Ethique, part. 4, Scliol. «ie la Projws. LXV1I1.

5 Lettre à Oldciiburg, pag. 350

OXCII

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l’exemple d’une sainteté sans égale. Dans ce même sens, il ressuscite ses disciples d’entre les morts, en tant qu’ils suivent l’exemple de sa mort et de sa vie. Et je ne crois pas qu’il fût difficile d’expliquer toute la doctrine de l’Évangile à l’aide de ce système d’interprétation '. »

Peu importe du reste aux yeux de Spinoza qu’on entende les mystères de telle ou telle façon , pourvu qu’on les entende dans un sens pieux. La Religion n’est pas la Science. Ce qu’il faut à l’àme religieuse , ce ne sont point des notions spéculatives, mais des directions pratiques.

Spinoza ne veut voir en effet dans les Prophéties comme dans les Miracles, dans les Mystères, dans le Culte, en un mot dans toute l’économie des Religions positives, qu’un ensemble de moyens appropriés à l’enseignement et à la propagation de la vertu. Il pousse cette doctrine à une telle extrémité qu’il ose écrire ces singulières paroles : « Selon moi, les sublimes spéculations n’ont rien à voir avec l’Écriture, et je déclare que je n'y ai jamais appris ni pu apprendre aucun des attributs de Dieu *. »

Il n’y a qu’une chose dans l’Écriture, comme en toute révélation, c’est celle-ci : Aimez votre prochain. Spinoza traite fort durement ceux qui trouvent une métaphysique cachée et profonde dans les mystères du Christianisme. « Si vous demandez, dit-il , à ces personnes subtiles quels sont donc les mystères qu’elles trouvent dans l’Écriture, elles ne vous produiront que les fictions d’un Aristote, d’un Platon, ou de tout autre semblable auteur de systèmes : fictions qu’un idiot trouverait bien plutôt dans ses songes que le plus savant homme du monde dans l’Écriture *. »

1 Lettre à Oldetiburg, pag. 345.

* Lettre ù, Blyenbergh, tome n, pag. 38t. 3 Traité théologico-pnlitique, pag. 346.

• INTRODUCTION

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Spinoza se radoucit cependant sur ce point , et il avoue que l’Écriture contient quelques notions précises sur Dieu ; mais elles tendent toutes à cet unique point , savoir : qu’il existe un Être suprême qui aime la justice et la charité , à qui tout le monde doit obéir pour être sauve , et qu’il faut adorer par la pratique de la justice et de la charité envers le prochain. Spinoza s’attache à analyser rigoureusement ces notions toutes morales, et il les considère comme les seuls articles de foi de la Religion , universelle :

1° Il y a un Dieu, c’est-à-dire, un Être suprême, souverainement juste et miséricordieux, modèle de la véritable vie ;car celui qui ne sait pas ou qui ne croit pas qu’il existe, ne peut lui obéir ni le reconnaître pour juge.

2° Ce Dieu est unique ; car c’est une condition rigoureusement indispensable, de l’aveu de tout le monde, pour inspirer la suprême dévotion , l’admiration et l’amour envers Dieu ; c’est en effet l’existence d’un être au-dessus de tous les autres qui excite la dévotion, l’admiration et l’amour.

3° Il est présent partout et tout lui est ouvert ; car , si l’on pensait que certaines choses lui sont cachées , ou si l’on ignorait qu’il voit tout, on douterait de la perfection de sa justice, qui dirige tout, on ignorerait sa justice elle-même.

4° Il a sur toutes choses un droit et une autorité suprêmes ; il n’obéit jamais à une autorité étrangère, mais il agit toujours en vertu de son bon plaisir et de sa grâce singulière ; car tous les hommes sont tenus absolument de lui obéir, et lui n’y est tenu envers personne.

5° Le culte de Dieu et l’obéissance qu’on lui doit ne consistent que daus la justice et la charité, c’est-à-dire dans l’amour du prochain.

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6° Ceux qui en vivant ainsi obéissent à Dieu sont sauvés ; tandis que les autres , qui vivent sous l’empire des voluptés , sont perdus; si en effet les hommes ne croyaient pas cela fermement , il n’y aurait pas de raison pour eux d’obéir k Dieu plutôt qu’a l’amour des plaisirs.

7° Enfin, Dieu remet leurs péchés à ceux qui se repentent ; car il n’est point d’homme qui ne pêche ; et si cette réserve n'était établie, chacun désespérerait de son salut, et il n’y aurait pas de raison de croire à la miséricorde de Dieu ; mais celui qui croit fermement que Dieu, en vertu de sa grâce et de la miséricorde avec laquelle il dirige toutes choses , pardonne les péchés des hommes, celui, dis-je, qui pour celte raison s’enflamme de plus en plus de l’amour de Dieu, celuilà connaît véritablement le Christ selon l’Esprit, et le Christ est eu lui *.

Voilà le catéchisme de Spinoza. Il contient, suivant lui, la substance de toutes les religions. Tout le reste est affaire de spéculation , sans intérêt pour la pratique , sans rapport à la masse du genre humain. « Je laisse à juger à tous, dit Spinoza, de la bonté de cette doctrine, combien elle est salutaire, combien elle est nécessaire dans un État pour que les hommes y vivent dans la paix et la concorde; enfin , combien de causes graves de troubles et de crimes elle détruit jusque dans leurs racines1 2. »

Quelle est en effet l’origine de toutes les discordes qui agitent les empires? C’est l'empiétement de l’autorité religieuse sur celle de l’État; et cette tendance perpétuelle du sacerdoce à envahir le gouvernement tient elle-mcme à ce que la religion n’est point séparée de la philosophie et circonscrite dans la

1 Traité théologico-poliliyue, pag. 255 et suit.

2 Ibid , pag. 257

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sphère qui lui est propre , la sphère de la pratique et des mœurs. Bien loin que la religion doive dominer l’État , c’est l’État qui doit régler et surveiller la religion.

Spinoza est amené ici à rechercher l’origine de l’État. Suivant lui , dans l’ordre de la nature le droit de chacun est identique à sa puissance et se mesure strictement sur elle. « En effet, il est certain que la nature, considérée d’un point de vue général, a un droit souverain sur tout ce qui est en sa puissance, c’està-dire que le droit de la nature s’éteud jusqu’où s’éleud sa puissance. La puissance de la nature , en effet , c’est la puissance même de Dieu , qui possède un droit souverain sur toutes choses ; mais , comme la puissance universelle de toute la nature n’est autre chose que la puissance de tous les individus réunis, il en résulte que chaque individu a un droit sur tout ce qu’il peut embrasser ‘.

Ainsi, avant l’établissement de l’État, il n’y a ni juste ni injuste, ni bien ni mal. « Les poissons, dit Spinoza, sont naturellement faits pour nager, les plus grands d’entre eux sont faits pour manger les petits ; et, conséquemment, en vertu du droit naturel , tous les poissons jouissent de l’eau , et les plus grands mangent les petits. »

Voilà l’image de l’état de nature. Or, cet état ne peut longtemps subsister ; car il n’est personne qui ne désire vivre en sécurité et à l’abri de la crainte : or cette situation est impossible tant que chacun peut faire tout à son gré, et qu’il n’accorde pas plus d’empire à la raison qu’à la haine et à la colère ; car chacun vit avec anxiété au sein des inimitiés , des haines , des ruses et des fureurs de ses semblables, et fait tous ses efforts pour les éviter. Que si nous remarquons ensuite que les hom-

1 Traité théologico-politique, pag. 269.

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nies privés de secours mutuels et lie cultivant pas la raison mènent nécesairement une vie malheureuse, nous verrons clairement que, pour mener une vie heureuse et pleine de sécurité, les hommes ont dû s’entendre mutuellement et faire en sorte de posséder en commun ce droit primitif sur toutes choses, que chacun avait reçu de la nature ; ils ont dû renoncer à suivre la violence de leurs appétits individuels et se conformer de préférence à la volonté et au pouvoir de tous les hommes réunis *. J La Société, suivant Spinoza, est donc le résultat d'un pacte. Or, aucun pacte n’a de valeur qu’en raison de son utilité ; si l’utilité disparaît, le pacte s’évanouit avec elle et perd toute son autorité. Il y a donc de la folie à prétendre enchaîner à tout jamais quelqu’un à sa parole, à moins qu’on ne fasse en sorte que la rupture du pacte occasionne , pour le violateur de ses serments, plus de dommage que de profit ; c’est là ce qui doit arriver particulièrement dans la formation d’un État 2.

Ce moyen de conserver le pacte social, c’est l’autorité absolue du souverain maintenue par la force et par les supplices \ Le but de Spinoza, en établissant celle théorie du Despotisme, c’est surtout de prouver que le droit du souverain comprend l’administration des choses religieuses. Il ne faut pas voir en lui un ennemi systématique de la liberté. Entre toutes les formes de gouvernement , c’est la démocratie qu’il croit la meilleure, la mieux appropriée à la nature humaine, celle qui offre le plus de garanties de stabilité *. Et, bien qu’il accorde au souverain un droit absolu sur toutes choses, il y met pourtant une limite. 11 soutient qu’il est impossible qu’un homme cède absolument tous ses droits au souverain; par exemple, qu’il abdique sa pensée et la

1 Traité théologico politique, pag. 27 t.

* Même traité, pag 273.

5 Même traité, même page.

* Tractatut politicus, cap. xi.

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sommité absolument k celle d’autrui. Personne ne peut faire ainsi l'abandon de ses droits naturels et de la faculté qui est en lui de raisonner librement et de juger librement des choses ; personne n’y peut être contraint.

« Il est bien vrai, dit Spinoza, que le gouvernement peut, à bon droit , considérer comme ennemis ceux qui ne partagent pas sans restriction ses sentiments ; mais nous n’en sommes plus à discuter les droits du gouvernement, nous cherchons maintenant k déterminer ce qu’il y a de plus utile. »

Spinoza soutient donc que sa doctrine morale et politique diffère de celle de Hobbes par deux endroits essentiels * : premièrement parce qu'elle conserve toujours le droit naturel dans son intégrité; et en second lieu, parce qu’elle n’accorde à l’État qu’un droit proportionné à sa puissance. Delà, dit-il, des garanties de liberté que le système de Hobbes n’admet pas. H est aisé de voir que ces garanties sont tout illusoires. Écoulons Spinoza :

« J’accorde bien que l’État a le droit de gouverner avec la plus excessive violence , et d’envoyer , pour les causes les plus légères, les citoyens à la mort ; mais tout le monde niera qu’un gouvernement qui prend conseil de la raison puisse accomplir de pareils actes J. 11 y a plus : comme le souverain ne saurait prendre ces mesures violentes sans mettre l’État tout entier dans le plus grand péril , nous pouvons lui refuser la puissance absolue , et conséquemment le droit absolu de faire ces choses et autres semblables ; car nous avons montré que les droits du souverain se mesurent sur sa puissance. »

Singulière politique que celle de Spinoza ! Mes droits , ma vie sont dans les mains du souverain ; et la garantie de mes droits et de ma vie est dans l’impuissance présumée du souverain k me

1 Lettre. L. — Comp. Notes marginales , tome n, pag. 349.

* Traité théologico-politique, pag. 329.

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les ôter. « On ne voit que fort rarement les souverains, dit quelque part Spinoza avec une étonnante naïveté, donner des ordres absurdes. Car il leur importe surtout, dans leur intérêt à venir et pour garder le pouvoir, de veiller au bien public et de ne se diriger dans leur gouvernement que par les conseils de la raison1. »

La politique de Spinoza renferme donc la même contradiction que sa morale. Sa morale montre parfaitement quel est l’idéal de la meilleure vie , mais elle ôte à l’homme tons les moyens d’y parvenir : de même, sa politique contient l'idée d’un gouvernement libre et excellent ; mais dans un gouvernement despotique, elle légitime les derniers excès de la tyrannie et dit aux sujets de courber la tête.

Voici les dernières conclusions de Spinoza :

« Nous avons montré, dit-il, 1° qu’il est impossible de ravir aux hommes la liberté de dire ce qu’ils pensent ; 2° que , sans jxirter atteinte au droit et à l’autorité des souverains , cette liberté peut être accordée à chaque citoyen , pourvu qu’il n’en profile pas pour introduire quelque innovation dans l’État ou pour commettre quelque action contraire aux lois établies; 3° que chacun peut jouir de cette même liberté sans troubler la tranquillité de l’État et sans qu’il en résulte d’inconvénients dont la répression ne soit facile; U° que chacun en peut jouir sans porter atteinte à la piété; 5® que les lois qui concernent les choses de pure spéculation sont parfaitement inutiles ; 6°- enfin, nous avons montré que non-seulement cette liberté peut se concilier avec la tranquillité de l’État, avec la piété, avec les droits du souverain, mais encore qu’elle est nécessaire à la conservation de tous ces grands objets. Là en effet où l’on

1 Traita fhMngicnpolitique, pag. 275.

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s’efforce de la ravir aux hommes, là oû l’on fait le procès aux opinions dissidentes, et non aux individus, qui seuls peuvent faillir , là ce sont les honnêtes gens dont le supplice est donné en exemple; et ces supplices sont considérés comme de vrais martyres , qui enflamment la colère des gens de bien et excitent en eux des sentiments de pitié , sinon de vengeance , au lieu de porter la frayeur dans leur âme. Alors les saines pratiques et la bonne foi se corrompent , la flatterie et la perfidie sont encouragées, les ennemis des victimes triomphent en voyant le pouvoir faire de telles concessions à leur fureur , et par là se constituer sectateur de la doctrine dont ils se donnent pour interprètes. Qu’arrive-t-il enfin? que ces hommes usurpent toute autorité, et ne rougissent point de se déclarer immédiatement élus par Dieu, de proclamer divins leurs décrets , et simplement humains ceux qui émanent du gouvernement; afin de les soumettre aux décrets divins , c’est-à-dire à leurs propres décrets. Or qui ne sait combien cet excès est contraire au bien de l’État? C’est pourquoi je conclus , comme je l’ai déjà fait au chap. xvm, qu’il n’y a rien de plus sûr pour l’État que de renfermer la religion et la piété tout entière dans l’exercice de la charité et de l’équité, de restreindre l’autorité du souverain , aussi bien en ce qui concerne les choses sacrées que les choses profanes , aux actes seuls , et de permettre du reste à à chacun de penser librement et d’exprimer librement sa pensée.

» Ici se termine l’exposition de la doctrine que j’avais résolu d’établir dans ce traité. Il ne me reste plus qu’à déclarer que je n’ai rien écrit dans ce livre que je ne soumette de grand cœur à l’examen des souverains de ma patrie. S’ils jugent que quelqu’une de mes paroles soit contraire aux lois de mon pays et au bien public, je la désavoue. Je sais que je suis homme, et que j’ai pu me tromper; mais j’ose dire que j’ai fait tous mes

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efforts pour ne me tromper point et pour conformer avant tout mes écrits aux lois de ma patrie, à la piété et aux bonnes mœurs. »

Dans ce vaste développement de spéculations et d’idées dont nous venons de toucher le terme , et où se font partout reconnaître , au milieu même des erreurs les plus déplorables , la vigueur et l’originalité d’une intelligence du premier ordre, ce qui frappe avant tout, c’est l’extrême simplicité des principes sur lesquels repose toute la doctrine. La forme en est sans doute peu attrayante ; l’appareil de la déduction y est laborieux et compliqué ; et il faut même ajouter que sur un certain nombre de points particuliers, l’interprétation du système présente les plus grandes difficultés, par suite de cette obscurité nécessaire que l’erreur amène toujours avec soi. Mais à prendre le spinozisme dans son ensemble , il est impossible de rien concevoir de plus uni , de plus régulier, de plus lumineux.

Et toutefois, jamais système n’a été caractérisé d’une façon plus diverse : c’est l’athéisme absolu pour les uns; c’est poulies autres le théisme dans son excès. Ceux-ci font de Spinoza un contemplatif, un mystique; ceux-là, un matérialiste de la famille d’Épicure, un impie, un libertin. Quelques-uns même, dans l’emportement de la passion , attribuent au système de Spinoza des caractères contradictoires, et veulent qu’il soit tout à la fois panthéiste et athée.

Si je ne me trompe, dans ce choc d’assertions opposées, dans ce mélange confus d’accusations qui s’entre-détruisent , il y a plus de querelles de mots que de questions sérieuses. On répète depuis deux siècles que Spinoza est un athée. Que veut-on dire? Que le Dieu de Spinoza n’est pas le Dieu du Christianisme ? on a raison ; mais tout le monde en tombe d’accord ,

Spinoza tout le premier : « Je ne vous cacherai pas, dit-il, que j'ai dans V âme une idée de Dieu et de la Nature fort différente de celle des nouveaux Chrétiens *. » Veut-on dire que le Dieu de Spinoza n’est point un Diet^-Providence, un Dieu Créateur? on a raison encore; niais enfin, si dangereuses , si téméraires que puissent être de pareilles doctrines , tout ce qu’on en peut conclure c'est que Spinoza s’est trompé sur la nature de Dieu. Est-ce à dire qu’il ait nié Dieu ? Raisonner ainsi , c’est tout confondre , les mots et les idées. Autre chose est de nier Dieu , autre chose est de se tromper, même en un point capital , sur la nature de Dieu. Si l’on ne veut pas faire cette distinction , je demande quel philosophe au monde sera à l’abri de l’accusation d’athéisme ? Est-ce Aristote , est-ce le divin Platon lui-même ; est-ce Malebranche , ou Newton, ou Kant, les plus religieux des hommes, dont on pourra dire qu’ils furent absolument exempts d’erreur sur la nature de Dieu et sur ses rapports avec l’Univers ? Voilà l’étrange cortège d’athées où l’on place Spinoza. Et quel est l’Arbitre suprême qui pèse de la sorte les sentiments des hommes pour séparer les athées des vrais croyants? Est-ce la Religion ? Est-ce la Philosophie ? Mais toute grande religion comme toute grande philosophie se distingue et se sépare de toutes les autres par l’idée qu’elle donne aux hommes de la Divinité. Tout homme sera donc athée à mes yeux, s’il n’est pas de ma communion, ou s’il n’appartient pas à mon école.

Tout ceci n’est pas sérieux. L’athéisme , c’est la négation de l’Infini. Toute âme capable de s’élever au-dessus des choses qui

* Lettre à Oldenburij, tome n, pag. 339. — On voit que Spinoza admettait un Christianisme primitif, celui des ApOtrcs, dont le christianisme des temps postérieurs n'était à ses yeux qu’une corruption. Aussi, il ajoute : « Je crois en effet que Dieu est la cause immanente de toutes choses et non la cause transitoire. Je le déclare avec Paul : flous sommes en Dieu, et nous nous mouvons en Dieu. »

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passent, de reconnaître et d’adorer en esprit et en vérité, sous les voiles dont ce monde le couvre, l'invisible et l’Infini, connaît Dieu et croit en lui.

Cette question, controversée avec tant de confusion, de passion et de bruit, Spinoza est-il athée ? revient donc à celle-ci : Spinoza admet-il l’Infini? Ainsi posée, elle se résout d’ellemême et le doute devient ridicule.

Du reste, Spinoza est aussi éloigné du mysticisme proprement dit que de l’athéisme. Rationaliste absolu , le plus convaincu , le plus exclusif qui ait jamais été , il ne connaît d’autre route pour la science que celle du raisonnement , d’autres instruments que le syllogisme et l’analyse , d’autre lumière que l’évidence rationnelle.

On ne peut s’arrêter long-temps à prouver que le système de Spinoza n’est point matérialiste. Le matérialisme consiste à nier la distinction de l’àme et du corps, et en général à n’admettre d’autre réalité que celle de l’univers corporel. Or, quel philosophe a séparé l’âme et le corps d’une façon plus radicale et plus profonde que Spinoza ? La Pensée et l’Étendue sont deux espèces de réalités si différentes à ses yeux que toute action de l’une sur l’autre est inconcevable. Même en Dieu, où tout s’unit, l’Étendue et la Pensée coexistent sans se confondre. Qu’est-ce maintenant que l’univers corporel dans l’ample sein de la Nature naturée? Cet univers est infini sans doute; mais à côté de lui se développent l’univers infini des âmes et une infinité d’autres univers infinis au sein desquels le monde corporel est comme un point. Or, cette infinité d’univers infinis qui composent la Nature naturée est loin d’épuiser l’existence. Son existence à elle-même n’est qu’empruntée, et il y a au-dessus cet inépuisable fonds où elle s’alimente, cette Nature naturante, qui n’est en soi ni corporelle ni spirituelle, et d’où n’émanent que par des intermédiaires multipliés, les âmes et les corps. En vé-

INTRODUCTION. / , v . ccm

rité , n’est-ce pas se moquer que de confondre sous le même nom un tel système et celui d’Épicure et de Gassendi?

On raisonne de la sorte : Spinoza est panthéiste; donc il est matérialiste et athée. Mais pour raisonner juste, il faudrait tirer la conclusion contraire et dire : Puisque Spinoza est panthéiste, il n’est donc pas matérialiste et athée. Car enfin , en quoi faiton consister le panthéisme ? Est-ce dans la négation de l’infini ? mais alors Spinoza cesse d’être panthéiste , à moins qu’on ne persiste à identifier Épicure et Spinoza. Le panthéisme n’étant pas non plus apparemment la négation du Fini, il faut donc dire que c’est un système où le Fini est considéré comme un déve loppement nécessaire de l’Infini , comme un simple mode dont l’Infini est la substance. Mais alors , le panthéisme reconnaît donc bien l’existence de l’Infini, de l'invisible,' de l’incorporel, puisqu’il y voit le fonds commun et la substance de tous les êtres. Étrange athéisme , singulier matérialisme que celui-là !

Mais qu’importent après tout ces qualifications de matérialiste , de panthéiste , d’athée , presque toujours équivoques et arbitraires? Qu’on donne au système de Spinoza les noms qu’on voudra , pourvu qu’on l’entende et qu’on le discute. Au fond , il n’y a que deux questions vraiment grandes et sérieuses à se proposer sur le spinozisme ; et si l’on en veut donner une solide et durable réfutation, c’est là qu’il faut l’aller chercher. En attendant que nous essayions , pour notre faible part , de répandre quelque lumière sur ces deux problèmes, nous les proposons ici aux méditations des penseurs :

I. 'Spinoza, et c’est le trait distinctif de son panthéisme, se représente la Nature comme une double série d’existences distinctes qui se développent sur deux lignes parallèles, dans une correspondance et à la fois dans une indépendance parfaites. Cette manière de concevoir la Nature est-elle légitime ? Est-il vrai qu’elle contienne deux systèmes d’êtres, absolument séparés

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