‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 4 sur 136 · IDÉE FONDAMENTALE DE LA PHILOSOPHIE DE SPINOZA · texte numérisé non relu

IDÉE FONDAMENTALE DE LA PHILOSOPHIE DE SPINOZA

De la Substance, — de l'Attribut , — du Mode.

Toute la philosophie de Spinoza devait être et est en effet le développement d’une seule idée , l'idée de l’Infini , du Parfait , ou , comme il dit, de la Substance.

La Substance , c’est l’Être ; non pas tel ou tel être , non pas l'être en général, l’être abstrait; mais l’Être absolu, l’Être dans sa plénitude , l’Être qui est tout l’être 1 , l’Être hors duquel rien ne peut être ni être conçu.

La Substance a nécessairement des attributs qui caractérisent et expriment son essence ; autrement la Substance serait un pur abstrait, un genre, le plus général et par conséquent le plus vide de tous * ; elle se confondrait avec l’idée vague et confuse d’être pur , universel , sans réalité et sans fond ; pensée creuse et stérile, fantôme indécis, ouvrage des sens et de l’imagination épuisée J.

La Substance est indéterminée , en ce sens que toute détermination est une limite et toute limite une négation 4 ; mais

1 De la Réforme de l'Entendement, tome h, pag. 302.

* Ethique, part. 2, Scbol. I de la Propos. XL. — Cornp. Ibid., part. 4, Préambule.

s Ethique, part. 2, Schol. I de la Propos. XL.

4 Lettres, tome n, pag. 389, 390, 391.

INTRODUCTION

elle est profondément et nécessairement déterminée, en ce sens qu’elle est réelle et parfaite et possède à ce titre des attributs nécessaires, tellement unis à son essence qu’ils n’en peuvent être séparés et n’en sont pas même distingués en réalité 1 ; car ôtez les attributs, vous ôtez l’essence de la Substance, vous ôtez la Substance elle-même.

La Substance , l’Être infini a donc nécessairement des attributs, et chacun de ces attributs exprime à sa manière l’essence de la Substance. Or, cette essence est infinie, et il n’y a que des attributs infinis qui puissent exprimer une essence infinie, (iliaque attribut de la Substance est donc nécessairement infini. Mais de quelle infinité ? D’une infinité relative et non absolue. Si en effet un attribut de la Substance était absolument infini , il serait donc l’Infini , il serait la Substance elle-même. Or il n’est pas la Substance, mais une manifestation de la Substance , distincte de toute autre manifestation , particulière et déterminée par conséquent ; parfaite et infinie en elle-même, mais dans un genre particulier et déterminé d’infinité et de perfection.

Ainsi, la Pensée est un attribut de la Substance; car elle est une manifestation de l’Être. La Pensée est donc infinie. Mais la Pensée n’est pas l’Étendue , qui est aussi une manifestation de l’Être, et, par conséquent, un autre attribut de la Substance. De même, l’Étendue n’est pas la Pensée. La Pensée et l’Étendue sont donc infinies, mais d’une infinité relative ; parfaites, mais d’une perfection déterminée : elles sont donc , pour ainsi parler, parfaites et infinies d’une perfection imparfaite et d’une infinité finie.

La Substance seule est l’Infini en soi, le Parfait en soi, l’Être plein et absolu. Or il ne suffit pas que chaque attribut

1 lettrés, tome n, pag. 401.

INTRODUCTION

(le la Substance en exprime, par son infinité relative, l’absolue inlinité ; il faut , |>our exprimer absolument une infinité vraiment absolue , non-seulement des attributs infinis , mais une infinité d’attributs infinis. Si un certain nombre , un nombre fini d’attributs infinis , exprimait complètement l’essence de la Substance , cette essence ne serait donc pas infinie et inépuisable ; il y aurait en elle une limite , une négation , sinon dans chacune de ses manifestations prise en elle-même, au moins dans sa nature et dans son fond. Or, il implique que le fini trouve sa place dans ce qui est l’Infini même , et que quelque chose de négatif puisse pénétrer dans ce qui est l’absolu positif, l’Être. Ce qui n’est infini que d’une manière déterminée n’exclut pas, mais au contraire implique quelque négation ; mais l’infini absolu implique au contraire la négation de toute négation. Tout nombre , si prodigieux qu’on voudra , d’attributs infinis, est donc infiniment éloigné de pouvoir exprimer l'essence infinie de la Substance , et il n’y a qu'une infinité d'attributs infinis qui soit capable de représenter d’une manière adéquate une nature qui n’est pas seulement infinie , mais qui est l'Infini même , l’Infini absolu , l’Infini infiniment infini.

La Substance a donc nécessairement des attributs, une infinité d'attributs , et chacun de ces attributs est infini dans son genre. Or un attribut infini a nécessairement des modes. Que serait-ce en effet que la Pensée sans les idées qui en expriment et en développent l’essence ? Que serait-ce que l’Étendue sans les figures qui la déterminent , sans les mouvements qui la diversifient ? La Pensée et l’Étendue ne sont point des universaux, des abstraits, des idées vagues et confuses; ce sont des manifestations réelles de l’Être ; et l’Être n’est point quelque chose de stérile et de mort , c’est l’activité, c’est la vie. De même donc qu’il faut des attributs pour exprimer l’essence de

INTRODUCTION . xxxv

la Substance, il faut des modes pour exprimer l’essence des attributs; ôtez les modes de l’attribut, et l’attribut n’est plus; tout comme l’Être cesserait d'être, si les attributs qui expriment son être étaient supposés évanouis.

Iæs modes sont nécessairement finis, car ils sont multiples ; or si chacun d’eux était infini, l’attribut dont ils expriment l’essence n’aurait plus un genre unique et déterminé d’infinité, il serait l’Infini en soi , et non tel ou tel infini ; il ne serait plus l’attribut de la Substance, mais la Substance elle-même. Le mode ne peut donc exprimer que d’une manière finie l’infinité relative de l’attribut , comme l’attribut ne peut exprimer que d’une manière relative, quoique infinie, l’absolue infinité de la Substance.

Mais l’attribut est néanmoins infini en lui-même , et l’infinité de son essence doit se faire reconnaître dans ses manifestations. Or, supposez qu’un attribut de la Substance n’eût qu’un certain nombre de modes , cet attribut ne serait pas infini, puisqu’il pourrait être épuisé; il implique, par exemple, qu’uu certain nombre d’idées épuise l’essence infinie de la Pensée , qu’une étendue infinie soit exprimée par une certaine grandeur corporelle, si prodigieuse qu’on la suppose.

La Pensée infinie doit donc se développer par une infinité inépuisable d’idées , et l'Étendue infinie ne peut être exprimée dans sa perfection et sa totalité que par une variété infinie de grandeurs, de figures et de mouvements.

Ainsi donc, du sein de la Substance s’écoulent nécessairement une infinité d’attributs, et du sein de chacun de ces attributs s’écoule nécessairement une infinité de modes. Les attributs ne sont pas séparés de la Substance, les modes ne le sont point des attributs. Le rapport de l’attribut à la Substance est le même que celui du mode à l’attribut ; tout s’enchaîne sans se confondre, tout se distingue sans se séparer. L'ue loi cout-

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