‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 5 sur 136 · X\VI · texte numérisé non relu

X\VI

INTRODUCTION

inuue , une proportion constante , un lien d’absolue nécessité retiennent éternellement distincts et éternellement unis la Substance, l’Attribut et le Mode; et c’est là l’Être, la Réalité, Dieu.

Voilà l’idée-mère de la métaphysique de Spinoza. On ne peut nier que ce vigoureux génie ne l’ait développée avec puissance dans un riche et vaste système, mais il s’y est épuisé et n’a jamais dépassé l'horizon qu’elle lui traçait.

Ce qu’on doit surtout remarquer dans cette première esquisse du système , c’est l’effort de Spinoza pour n’y laisser pénétrer aucun élément empirique , aucune donnée de la conscience et des sens ; tout y est strictement rationnel, nécessaire, absolu.

Cette sévérité dans la déduction (à laquelle Spinoza n’a pas toujours été fidèle ) lui était imposée par la méthode qu’il avait choisie ; elle consiste , comme on l’a vu , à se dégager des impressions passives et confuses des sens, des fausses clartés dont l’imagination nous abuse et nous séduit, pour s’élever , par l’activité interne de la pensée , à la région des idées claires, et pénétrer d’idée en idée jusqu’à l'idée suprême, l’idée de l’Être parfait. Parvenu à ce sommet des intelligibles , le philosophe doit y saisir d’une main ferme les premiers anneaux de la chaîne des êtres, et en parcourir successivement tous les anneaux inférieurs, sans jamais lâcher prise jusqu’à ce que l’ordre entier des choses soit clair à ses yeux.

L’expérience n’a rien à faire ici 1 ; elle ne pourrait que trou hier de ses ténèbres la pureté de l’intuition intellectuelle et arrêter par la force de ses impressions et la séduction de ses prestiges le progrès de la déduction métaphysique. Comme la, dialectique platonicienne , la méthode de Spinoza exclut toute

1 De là Réforme de l' Entendement, Ionie it, pag. 284.

INTROüUüi'lOJS. xx\ vu

donnée sensible ; elle part des idées, poursuit avec les idées , et c’est encore par les idées qu’elle s’achève et s’accomplit 1

Si Spinoza n’avait pas eu le dessein prémédité de se passer de l’expérience, si, pour ainsi parler, il ne s’était pas mis un bandeau devant les yeux pour n’y point regarder, aurait-il construit le système entier des êtres avec ces trois seuls éléments : la Substance, l’Attribut et le Mode?

Certes, s’il est une réalité immédiatement observable pour l’homme, une réalité dont il ait le sentiment énergique et permanent, c’est la réalité du principe même qui le constitue, la réalité du moi. Cherchez la place du moi dans l’univers de Spinoza ; elle n’y est pas, elle n’y peut pas être. Le moi est-il une Substance? Non ; car la Substance, c’est l’Ètre en soi, l’Être absolument infini. Le moi est -il un attribut de la Substance ? Pas davantage ; car tout attribut est encore infini , bien que d’une infinité relative. Le moi est donc un mode. Mais cela n’est pas soutenable ; car le moi a une existence propre et distincte, et, quoique parfaitement un et simple, il contient en soi une infinie variété d’opérations. Le moi serait donc tout au plus une collection de modes: mais une collection est une abstraction i une unité toute mathématique ; et le moi est une force réelle, une vivante unité. Le moi est donc banni sans retour de l’univers de Spinoza : c’est en vain que la conscience y réclame sa place; une nécessité logique, inhérente à la nature du système , l’écarte et le chasse tour à tour de tous les degrés de l’existence.

Mais non-seulement Spinoza ne recule pas devant les difficultés que le sens commun oppose à son système, il semble quelquefois les provoquer lui-même et aller au-devant d’elles avec une sincérité et une hardiesse surprenantes.

' Comparez Spinoza, De la Réforme do l" Entendement , pag. 287, 388, 290; et Platon, Républ., livre VI.

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