‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 43 sur 136 · Crst un extrait (tu Dictionnaire <lc Ravie · texte numérisé non relu

Crst un extrait (tu Dictionnaire <lc Ravie

PAR COLF.RUS.

Spinoza voyait pourtant que le dessein du juif avait été de le tuer. Mais l’hôte de Spinoza aussi bien que sa femme, qui tous deux vivent encore, m’ont rapporté ce fait tout autrement. Ils le tiennent de la bouche de Spinoza même, qui leur a souvent raconté qu'un soir, sortant de la vieille synagogue portugaise , il vit quelqu’un auprès de lui, le poignard à la main; ce qui l’ayant obligé à se tenir sur ses gardes et à s’écarter, il évita le coup, qui porta , seulement dans ses habits. Il gardait encore alors le justaucorps percé du coup, en mémoire de cet événement. Cependant, ne se croyant plus assez en sûreté à Amsterdam , il ne songeait qu'à se retirer en quelque autre lieu à la première occasion; car il voulait d’ailleurs poursuivre ses études et ses méditations physiques dans quelque retraite paisible et éloignée du bruit.

LES Jl IFS L’ EXCOMMUNIENT.

Il s’était à peine séparé des juifs et de leur communion , qu’ils 1e poursuivirent juridiquement selon leurs lois ecclésiastiques et l’excommunièrent. Il a avoué plusieurs fois que la chose s’était ainsi passée, et déclaré que depuis il avait rompu toute liaison et tout commerce avec eux. C’est aussi ce dont M. Bayle convient, aussi bien que le docteur Musæus. Des juifs d’Amsterdam, qui ont trèsbien connu Spinoza, m’ont pareillement confirmé la vérité de ce fait, ajoutant que c’était le vieux Chacham Abuabh, rabbin alors de grande réputation parmi eux , qui avait pronom» publiquement la sentence d’excommunication «. J’ai sollicité inutilement les fils de

1. On lit dans Boullainv., p. 27 sqq. : u D'autres néanmoins prétendent qu’elle fut prononcée par Morteira même. On assure que ce dernier, irrité du mépris que son disciple faisait de lui et de la loi , changea son amitié en hnine , et goûta en le foudroyant le plaisir que les dévots irrités trouvent dans la vengeance.

« L'excommunication des juifs n'a rien de fort particulier ; cependant, pour ne point omettre ce qui pourrait instruire le lecteur, j'en toucherai ici les principales circonstances. Le peuple étant assemblé dans la synagogue, cette cérémonie, qu’ils appellent Herim ou C' Aérait, se commence par allumer quantité de bougies noires, et par ouvrir le tabernacle où sont gardés les livres de la loi. Après cela le chantre, qui est dans un lieu élevé, entonne d'une voix lugubre les paroles d'exécration, pendant qu’un autre chantre embouche un cor et qu'on renverse les bougies pour les faire tomber goutte à goutte dans une cuve pleine de sang ; à quoi le peuple, animé d’une sainte horreur à la vue de ce noir spe.taele, répond ntnrn d’un ton furieux , et qui témoigne le bon office qu'ils croiraient rendre à

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ce vieux rabbin de me communiquer celte sentence : ils s’en sont excusés sur ce qu'ils ne l’avaient pas trouvée parmi les papiers de leur père , quoiqu'il me fût aisé de voir qu’ils n’avaient pas envie de s’en dessaisir ni de la communiquer à personne.

Il m’est arrivé ici. à La Haye, de demander un jour à un savant juif quel était le formulaire dont on se servait pour interdire ou • excommunier un apostat. J’en eus pour réponse qu’on le pouvait lire dans les écrits de Maimonides, au Traité Hilcolh Thalmud Thorah, chap. 7, v. 2 , et qu’il était conçu en peu de paroles. Cependant c’est le sentiment commun des interprètes de l’Écriture qu’il y avait trois sortes d’excommunication parmi les anciens juifs ; quoique ce sentiment ne soit pas suivi par le savant Jean Seldenus, qui n’en établit que deux dans son Traité (latin) du Sanhédrin des anciens Hébreux, liv. 1, chap. 7, pag. 64. Ils nommaient Niddui la première espèce d’excommunication, qu’ils partageaient en deux branches : premièrement, on séparait le coupable et on lui fermait l’entrée de la synagogue pour une semaine , après lui avoir fait auparavant une sévère réprimande et l’avoir fortement exhorté à se repentir et à se mettre en état d’obtenir le pardon de sa faute. A quoi n’ayant pas satisfait, on lui donnait encore trente jours ou un mois pour rentrer en lui-mème.

Pendant ce temps-là il lui était défendu d’approcher personne plus près de huit ou dix pas; et personne n’osait non plus avoir aucun commerce avec lui , excepté ceux qui lui apportaient à boire et à manger; et cette interdiction était nommée l’excommunication mineure. M. Hofman, dans son Lexicon, tom. II . pag. 213, ajoute qu’il était défendu à un chacun de boire et manger avec un tel homme ou de se laver dans un même bain ; qu’il pouvait cependant, s’il voulait, se trouver aux assemblées pour y écouter seulement et

Dieu s'ils déchiraient l’excommunié; ce qu'ils feraient sans doute s'ils le rencon traient en ce temps-là ou en sortant de la synagogue. Sur quoi il est à remarquer que le bruit du cor, les bougies renversées et la cuve pleine de sang sont des circonstances qui ne s'observent qu'en cas de blasphème. Hors de là on se contente de fulminer l’excommunication , comme il se pratiqua à l'égard de Spinoza, qui n'était point convaincu d’avoir blasphémé, mais d’avoir manqué de respect pour Moïse et pour la loi. L'excommunication est d’un tel poids parmi les juifs, que le meilleur ami de l'excommunié n’oserait lui rendre service, ni même lui parler, sans tomber dans la même peine. Aussi ceux qui remontent la douceur de n solitude, aiment mieux essuyer toute antre peine que l'anathème. »

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pour s'instruire. Mais si, pendant ce ternie d'un mois, il lui naissait un Dis, on lui refusait la circoncision ; et si cet enfant venait à mourir, il n’était pas permis de le pleurer ni d'en témoigner aucun deuil; au contraire, pour marque d’une éternelle infamie, ils couvraient d’un monceau de pierres le lieu où il était inhumé, ou bien ils y roulaient une seule pierre extrêmement grosse dont ce même lieu était couvert.

M. Goerée, dans son livre intitulé Antiquités judaïques , tom. I, pag. 641, soutient que parmi les Hébreux personne n’a jamais été puni d’une interdiction ou excommunication particulière, n’y ayant rien de semblable parmi eux qui fût en usage ; mais presque tous les interprètes des saintes Écritures enseignent le contraire , et ou en trouvera peu, soit juifs ou chrétiens, qui approuvent son sentiment.

La seconde espèce d’interdiction ou excommunication était appelé Cherem. C’était un bannissement de la synagogue accompagné d’horribles malédictions, prises pour la plupart du Deutéronome, chap. 28 ; c’est là le sentiment du docteur Dilherr, qu’il explique au long au tom. II, Disp. lie. et Philolog., pag. 319. Le savant Lightfoot, sur la première Épüre aux Corinthiens, 6, 5, au tom. Il de ses œuvres, pag. 890, enseigne que cette interdiction ou bannissement était mise autrefois en usage lorsque, le terme de trente jours expiré , le coupable ne se présentait point pour reconnaître sa faute; et c’est là, selon son sentiment, la seconde branche de l’interdiction ou excommunication mineure. Les malédictions qui y étaient insérées étaient tirées de la loi de Moïse, et elles étaient prononcées solennellement contre le coupable en présence des juifs* dans une de leurs assemblées publiques. On allumait alors des cierges ou chandelles, qui brûlaient pendant tout le temps que durait la lecture de la sentence d’excommunication; laquelle étant finie, le rabbin éteignait les Cierges, pour marquer par là que ce malheureux homme était abandonné à son sens réprouvé et entièrement privé de la lumière divine. Après une pareille interdiction, il n’était pas permis au coupable de se trouver aux assemblées, même pour s’instruire et pour écouter. Cependant on lui dounait encore un nouveau délai d’un mois, qui s’étendait ensuite jusqu’à deux et trois , dans l’espérance qu’il pourrait rentrer en lui-même

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et demander pardon de ses fautes; mais lorsqu’il n’en voulait rien faire, on fulminait enfin la troisième et dernière excommunication.

C’est cette troisième sorte d’excommunication qu’ils appelaient Schammatha. C’était une interdiction ou bannissement de leurs assemblées ou synagogues, sans espérance d’y pouvoir jamais rentrer ; c’était aussi ce qu’ils appelaient d’un nom particulier leur ijraiid anathème ou bannissement. Quand les rabbins le publiaient dans l’assemblée, ils avaient, dans les premiers temps, accoutumé de sonner du cornet, pour répandre ainsi une plus grande terreur dans l’esprit des assistants. Par cette excommunication , le criminel était privé de toute aide et assistance de la part des hommes, aussi bien que des secours de la grâce et de la miséricorde de Dieu , abandonné à ses jugements les plus sévères, et livré pour jamais à une ruine et une condamnation inévitables. Plusieurs estiment que celte excommunication est la même que celle dont il est fait mention en VÉpître / aux Corinthiens, chap. 16, v. 22, où l'apôtre la nomme Maramtha. Voici le passage : « S’il y a quelqu’un qui n’aime » pas le Seigneur Jésus, qu’il soit anathème maharam motha ou ma- «ranalha; » c’est-à-dire qu’il soit anathème ou excommunié à jamais; ou, suivant l’explication de quelques autres, le Seigneur vient, à savoir, pour juger cet excommunié et pour le punir. Les juifs avancent que le bienheureux Enoch est l’auteur de cette excommunication, et que c’est de lui qu’ils la tiennent, et qu’elle a passé jusqu’à eux par une tradition certaine et incontestable.

A l’égard des raisons pour lesquelles quelqu’un pouvait être excommunié, les docteurs juifs en rapportent deux principales, suivant le témoignage de Lightfoot au lieu même que nous avons cité, à savoir, pour dettes ou à cause d’une vie libertine et épicurienne.

On était excommunié pour dettes lorsque le débiteur condamné par le juge à payer refusait cependant de satisfaire à ses créanciers. On l’était pareillement pour mener une vie licencieuse et épicurienne; quand on était convaincu d’être blasphémateur, idolâtre, violateur du sabbat ou déserteur de la religion et du service de Dieu. Car au Traité du Talmud sanhédrin, fol. 99, un épicurien est défini un homme qui n’a que du mépris pour la parole de Dieu et pour les enseignements des sages, qui les tourne en ridicule, et

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qui ne se sert de sa langue que pour proférer des choses mauvaises contre la majesté divine.

Ils n'accordaient aucun delai à un tel homme. Il encourait rescommunication, qu’on fulminait aussitôt contre lui. D’abord il était nommé et cité le premier jour de la semaine par le portier de la synagogue. Et comme il refusait ordinairement de comparaître, celui qui l’avait cité en faisait publiquement son rapport en ces termes : u J'ai, par ordre du directeur de l'École , cité N. N., qui n’a pas répondu à la citation, ni voulu comparaître .» On procédait alors par écrit à la sentence d’excommunication, qui était après signifiée au criminel et servait d’acte d’interdiction ou bannissement , dont chacun pouvait tirer copie en payant. Mais s’il arrivait qu’il comparût et qu’il persévérât néanmoins dans ses sentiments avec opiniâtreté , son excommunication lui était seulement prononcée de bouche, à quoi les assistants joignaient encore l’affront de le bafouer et de le montrer au doigt.

Outre ces deux causes d’excommunication , le savant Lightfoot , au lieu ci-devant cité, en rapporte vingt-quatre autres, tirées des écfits des anciens juifs ; mais ce qu’il dit sur ce sujet nous mènerait trop loin, et est d’une trop grande étendue pour être inséré ici.

Enfin, à l’égard du formulaire dont ils usaient dans les sentences d’excommunication publiées de bouche ou exprimées par écrit, voici ce qu’en dit le docteur Seldenus, au lieu déjà cité, page 59, et qu’il a tiré des écrits de Maimonides : « On énonçait premièrement le crime de l’accusé, ou ce qui avait donné lieu à la poursuite qu’on faisait contre lui; à quoi on joignait ensuite ces malédictions conçues en peu de paroles : Cet homme, A’. X., soit excommunié de l’ excommunication Niddui, Cherem ou Schammalha qu’il soit séparé, banni, ou entièrement extirpé du milieu de nous.»

J’ai long-temps cherché quelqu’un des formulaires dont les juifs usaient dans ces sortes d’excommunications, mais ç’a été inutilement, il n’y a point eu de juif qui ait pu ou voulu m’en communiquer aucun. Mais enfin le savant M. Surenhusius, professeur des langues orientales dans l’école illustre d’Amsterdam, et qui a une parfaite connaissance des coutumes et des écrits des juifs, m’a mis en main le formulaire de l’excommunication ordinaire et générale dont ils se servent pour retrancher de leur corps tous ceux qui I. 2

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vivent mal et désobéissent à la loi. Il est tiré du cérémonial des juifs nommé Colbo, et il me l’a donné traduit en latin. On peut cependant le lire dans Seldenus, pag. 524, liv. 4, chap. 7 de son traité De jure naturœ et gentium.

Spinoza s’étant séparé ouvertement des juifs, dont il avait auparavant irrité les docteurs en les contredisant et découvrant leurs fourberies ridicules, on ne doit pas s’étonner s’ils le firent passer pour un blasphémateur, un ennemi de la loi de Dieu et un apostat, qui ne s’était retiré du milieu d’eux que pour se j eter entre les bras des infidèles; et il ne faut pas douter qu’ils n’aient fulminé contre lui la plus terrible des excommunications. C’est aussi ce qui m’a été confirmé par un savant juif, qui m’a assuré qu’au cas que Spinoza ait été excommunié, c’était certainement l'anathème Schammatha qu’on avait prononcé contre lui. Mais Spinoza n’étant pas présent à cette cérémonie, on mit par écrit sa sentence d’excommunication, dont copie lui fut signifiée. Il protesta contre cet acte d'excommunication, et y fit une réponse en espagnol qui fut adressée aux rabbins , et qu’ils reçurent comme nous le marquerons dans la suite.

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