SPINOZA APPRËND UN MÉTIER OU ART MÉCANIQUE
La loi et les anciens docteurs juifs marquent expressément qu'il ne suffit pas d’être savant, mais qu’on doit en outre s’exercer dans quelque art mécanique ou profession, pour s’en pouvoir aider â tout événement et y gagner de quoi subsister. C’est ce que dit positivement Uaban Ganialiel dans le Traité du Talmud Pirke Aboth * chUp. 2 , où il enseigne que l’étude de la loi est quelque chose de bien désirable lorsqu’on y joint une profession ou quelque art mécanique ; car, dit-il, l’applicatiou continuelle à ces deux exercices fait qu'on n’en a point pour faire le mal et qu’on l’oublie ; et tout savant qui ne s'est pas soucié d’apprendre quelque profession devient à lu fin un homme dissipé et déréglé en ses mœurs. Et le rabbin Jéhuda ajoute que tout homme qui ne fait pas apprendre un métier à ses enfants fait la même chose que s’il les instruisait à devenir voleurs de grand chemin.
Spinoza , savant dans la loi et dans les coutumes des anciens ,
Digiti
, PAR COLERUS. 15
n’ignorait pas ces maximes et ne les oublia pas, tout séparé des Juifs et excommunié qu'il était. Comme elles sont fort sages et raisonnables, il en fit son profit, et apprit un art mécanique avant d’embrasser une vie tranquille et retirée, comme il y était résolu. Il apprit donc à faire des verres pour des lunettes d’approche et pour d’autres usages , et il y réussit si parfaitement qu’on s’adressait de tous cètés à lui pour en acheter, ce qui lui fournit suffisamment de quoi vivre et s’entretenir. On en trouva dans son cabinet, après sa mort, encore un bon nombre qu’il avait polis ; et ils furent vendus assez cher, comme on le peut justifier par le registre du crieur public qui assista à son inventaire et à la vente de ses meubles.
Après s’ètre perfectionné dans cet art , il s’attacha au dessin , qu’il apprit de lui-mème, et il réussit bien à tracer un portrait avec de l’encre ou du charbon. J’ai entre les mains un livre entier de semblables portraits , où l’on en trouve de plusieurs personnes distinguées qui lui étaient connues ou qui avaient eu occasion de lui faire visite. Parmi ces portraits je trouve à la quatrième feuille un pécheur dessiné en chemise, avec un filet sur l’épaule droite, tout à fait semblable pour l’attitude au fameux chef des rebelles de Naples , Masaniello , comme il est représenté dans l’histoire et en taille-douce. A l’occasion de ce dessin, je ne dois pas omettre que le sieur Van der Spyck, chez qui Spinoza logeait lorsqu’il est mort, m’a assuré que ce crayon ou portrait ressemblait parfaitement bien à Spinoza , et que c’était assurément d’après luimème qu’il l’avait tiré. Il n’est pas nécessaire de faire mention des personnes distinguées dont les portraits crayonnés se trouvent pareillement dans ce livre parmi ses autres dessins.
De cette manière il pouvait fournir à ses nécessités du travail de ses mains, et s’attacher à l’étude comme il avait résolu *. Ainsi rien
1. On lit dans Boullainv., p. 44 sqq. : u Spinoza, qui avait trouvé un asile chez Van den Ende, où il se croyait à couvert des insultes des juifs, ne pensait plus qu'à s'avancer dans les sciences humaines, où avec un génie excellent il fit en fort peu de temps un progrès très-considérable. Cependant les juifs, troublés d'avoir manqué leur coup, et que celui qu'ils voulaient perdre fût hors de leur puissance, lui imposèrent le crime d'impiété, dont ils n'avaient pu le convaincre personnellement. Quand je cite les juifs en général, je parle de Morteira et de ses collègues, tant il est vrai que ceux qui vivent de l'autel ne pardonnent jamais. S'étre soustrait à leur juridiction et subsister snns leur secours, c’étaient deux crimes qui leur semblaient irrémissibles. Morteira surtout ne pouvait souffrir que
IG
LA VIF. DF SPINOZA
ne l'arrêtant plus-ù Amsterdam, il en partit et s’alla loger chez un homme de sa connaissance qui demeurait sur la route qui mène d'Amsterdam à Auwerkerke. Il y passa le temps à étudier et à travailler à ses verres ; lorsqu’ils étaient polis, ses amis avaient soin de les envoyer prendre chez lui, de les vendre et de lui en faire tenir l’argent.
», va demeurer a rynsburg, ensuite a voorburg f.t enfin
a LA HAYE.
En l’an 1664 Spinoza partit de ce lieu et se retira à Rhvnsburg, proche de Leyde, où il passa l’hiver; mais aussitôt après il en partit
son disciple et lui demeurassent dans une même ville après l'affront qu’il croyait avoir reçu de lui. Mais comment l'en chasser! Il n'était pas chef de la ville comme il l’était de la synagogue. Cependant sa malice devint si active et si puissante à l’ombre d’un faux zèle, que ce vieillard en vint à bout, et voici comment il s’y prit. Il se fait escorter par un rabbin de même caractère, et va trouver les magistrats d'Amsterdam, auxquels il représente que si l’on avait excommunié Spinoza, ce n’était pas pour des raisons communes, mais pour des blasphèmes exécrables contre Moïse et contre Dieu. 11 exagéra le crime par toutes les raisons qu’une sainte haine suggère à une âme dévote qui ne veut aucune réconciliation, et demanda pour conclusion que l’accusé fût banni d’Amsterdam. A considérer le zèle extraordinaire du rabbin et avec quel empressement il déclamait contre son disciple , il était aisé de juger que c’était moins un zèle religieux qu'une secrète rage qui le poussait à se venger. Aussi les juges de cette illustre ville, qui s'en aperçurent, cherchèrent à éluder leurs plaintes, et les renvoyèrent aux ministres réformés. Ceux-ci, les ayant examinés, s’y trouvèrent embarrassés. De la façon que l’accusé se défendait, ils n’y remarquaient rien d'impie. D'autre côté, l'accusateur était rabbin, et le rang qu’il tenait les faisait souvenir du leur. Tout bien considéré, ils ne pouvaient absoudre un homme que leurs semblables voulaient perdre sans outrager le ministère ; et cette raison leur fit donner leur conclusion en faveur du rabbin : de sorte que les magistrats, qui n’osaient pas les dédire pour maintenir l’ordre et la subordination à l’autorité supérieure, condamnèrent l’accusé i un exil de quelques mois. Par ce moyen le rabbinisme fut vengé. C’était moins cependant par l’intention directe des juges que pour se délivrer des importunités des plus fâcheux de tous les hommes.
nCct arrêt seconda l’envie qu'avait Spinoza de quitter Amsterdam. Ayant appris des sciences humaines ce qu’un philosophe en doit savoir, il pensait à se dégager de la foule d’une grande ville lorsqu'on le vint inquiéter. Ainsi ce ne fut pas la persécution qui l’en chassa, mais l'amour de la solitude, dans le silence de laquelle il croyait trouver la vérité.
e Cette forte passion, qui lui donnait peu de relâche, lui fit quitter avec joie sa patrie pour se retirer chez un homme de sa connaissance qui demeurait sur la route d’Amsterdam à Auwerkerke. Il y passa le temps à étudier et à travailler ses verres. Lorsqu'ils étaient, n etc.
1. On lit dans Boullainv., p. 48 sqq. : « L’an 1664 Spinoza partit de ce lieu pour se retiier à Rhvnsbourg, proche de Leyde. Là, éloigné de tous les obstacles qu’il