‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 6 sur 136 · I. rf · texte numérisé non relu

I. rf

xxxvm INTRODUCTION.

Ainsi, c’est un point fondamental de sa théorie de la Substance, que nous n’en connaissons que deux attributs, savoir : la pensée et l’étendue. U n’en démontre pas moins avec force que la Substance doit nécessairement renfermer une infinité d’attributs.

C’est se préparer une énorme difficulté *, et on ne supposera pas sans doute qu’un aussi subtil génie ne l’ait point aperçue. En tout cas , elle n’avait point échappé à la sollicitude affectueuse et pénétrante de Louis Meyer, qui l’avait signalée à Spinoza, entre beaucoup d’autres également graves, dans le secret de l’amitié *.

Mais Spinoza n’était point homme à sacrifier une nécessité logique à un fait d’observation. C’eût été à ses yeux un déréglement d’esprit, un renversement de l’ordre des idées et des choses. L’expérience donne ce qui parait, ce qui arrive, et, en lui faisant la part libérale , ce qui est. La logique donne ce qui doit être. C’est donc à l’expérience à se régler suivant les lois nécessaires que lui impose cette logique toute-puissante qui gouverne l’univers et que la science aspire à réfléchir.

Or rien ne se déduit de l’idée de l’Être, qu’une infinité d'attributs ; et de l’idée des attributs , qu’une infinité de modes.

La Substance renferme donc une infinité d’attributs, quelque petit nombre que nous en connaissions ; et tout ce qui n’est pas la Substance, ou l’attribut ou le mode de la Substance, tout cela, en dépit de la conscience qui proteste, n’est absolument rien et ne peut absolument pas être conçu.

On doit comprendre maintenant qu’il serait inutile d’aller chercher dans Spinoza les preuves qui établissent, qui démontrent son système ; ce serait peine perdue. Quiconque s’épuise

* Voir notre chapitre IV.

s Lettres , tome u, pag. 421. — Comp. Ibid., pag 422.

INTRODUCTION

XWIX

à courir de théorème eu théorème pour chercher l’argument capital , la preuve décisive sur laquelle repose le spinozisme , n’en a pas encore le secret. Lorsque Mairan, jeune encore , se passionna pour l’étude de Y Ethique et demanda à Malebranche de le guider dans cette périlleuse route , on sait avec quelle insistance, voisine de l’importunité, il pressait l’illustre Père de lui montrer enfin le point faible du spinozisme, l'endroit précis où la rigueur du raisonnement était en défaut, le paralogisme contenu dans la démonstration. Malebranche éludait la question et ne pouvait assigner le paralogisme après lequel s’échauffait Mairan. C’est que ce paralogisme n’est pas dans tel ou tel endroit de Y Ethique, il est partout. Spinoza disposait d’une puissance de déduction vraiment incomparable, et à bien peu d’exceptions près , chacune de ses propositions , prise en soi , est d’une rigueur parfaite. Ce bourgeois de Rotterdam qui s’en-, flamma soudain d’une si belle ardeur pour la philosophie, ayant voulu , pour réfuter Spinoza , se mettre à sa place et faire sur lui-même l’épreuve de la force de ses raisonnements, se trouva pris au piège; le tissu de théorèmes où il s’était enferme volontairement se trouva impénétrable , et il ne put plus s’en dégager *.

Le système de Spinoza est une vaste conception fondée sur un seul principe qui contient en soi tous les développements que la logique la plus puissante y découvrira. La forme géométrique ne doit point ici faire illusion. Spinoza démontre sa doctrine si l'on veut, mais il la démontre sous la condition de certaiues données qui au fond la supposent et la contiennent. C’est un cercle vicieux perpétuel ; ou pour mieux dire, au lieu d’une démonstration de son système, Spinoza s’en donne sans cesse à lui—

1 Voyez Bayle, Dict. crit., ait. Spinoza. — Comp. Leibnitz, Théodicée,

xi. INTRODUCTION.

même k* spectacle, el il ne nous en présente, dans son Ethique

que le régulier développement.

Déjà les premières définitions le contiennent tout entier : c’est que les définitions pour Spinoza ne sont point des conventions verbales, des signes arbitraires, mais l'expression rigoureuse de l’intuition immédiate des êtres réels. Les vrais principes, aux yeux de ce métaphysicien-géomètre, ce ne sont pas les axiomes, lesquels ne donnent que des vérités générales; ce sont les définitions, car les définitions donnent les essences.

Voici les quatre définitions fondamentales :

J’entends par Substance ce qui est en soi et est conçu par soi, c’est-à-dire ce dont le concept peut être formé sans avoir besoin du concept d’aucune autre chose *.

J’entends par A ttribut ce que la raison conçoit dans la Substance comme constituant son essence !.

J’entends par Mode les affections de la Substance, ou ce qui est dans autre chose et est conçu par cette même chose 5.

J’entends par Dieu un être absolument infini, c’est-à-dire une Substance constituée par une infinité d’attributs infinis dont chacun exprime une essence éternelle et infinie *.

explication. Je dis absolument infini, et non pas infini en son genre ; car toute chose qui est infinie seulement en son genre, on en peut nier une infinité d’attributs; mais quanti» l’Être absolument infini, tout ce qui exprime une essence et n’enveloppe aucune négation, appai-tient à son essence.

Tout philosophe remarquera l'étroite connexion de ces quatre définitions. Mais il y a un théorème de Spinoza où lui-

1 Ethique, part. 1, Définition III.

* Définition IV.

s Définition V.

1 Définition VI.

INTRODUCTION. ut

même les a enchaînées avec une précision et une force singulières; c’est, dans le De Deo, la proposition XVIe, où l’oupcut dire que Spinoza est tout entier :

H est de ta nature de la Substance de se développer nécessairement par une infinité d'attributs infinis infiniment modifiés.

Tennemann reproche à Spinoza de n’avoir pas suffisamment établi cette proposition, et il a bien raison. Mais ce n’est pas l'a seulement, comme cet habile homme paraît le croire, une proposition très-importante: c’est l’idée même du système; et, pour emprunter à Spinoza son langage géométrique, c’est le postulat de sa philosophie.

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