DE DIEU
Spinoza a consacré toute la première partie de Y Éthique à exposer sa théorie de la nature divine. Son premier soin est de démontrer l'impossibilité, absolue de la production d’une Substance.
Après avoir rappelé la nature de la Substance', il considère tour à tour l’hypothèse de la création ou production d’une substance dans le cas où la substance qui produit et la substance qui est produite auraient des attributs identiques2, et dans celui où leurs attributs seraient divers*. U réfute successivement ces
1 De Dieu, Propos. I.
* De Dieu, Propos. II et lit.
3 Ethique, part I, Propos. IV p| V.
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Xl.ll
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deux hypothèses, et conclut en général qu’une substance ne ■peut être produite par une autre substance* , et plus généralement encore qu'une substance ne peut absolument pas être produite 5. Il est clair, en effet, que si deux substances d'attributs divers n'ont rien de commun, et par suite ne peuvent être cause l’une de l’autre , et s’il ne peut y avoir deux substances d’attributs identiques; il est clair, dis-je, que la production d’une substance par une autre substance est impossible, et déjà implicitement qu’il n’y a qu’une seule substance.
On pourrait croire qu’en établissant cette thèse, le spinozisme a fait un grand pas. Ce serait se méprendre étrangement. La conclusion à laquelle aboutit péniblement Spinoza par l’enchaînement laborieux des six premières propositions de l’ Ethique, cette conclusion est pour ainsi dire évidente d’elle-même. Traduisezla , en effet, en langage ordinaire : elle signifie qu’un être qui, par hypothèse , est une Substance, c’est-à-dire existe en soi et par soi, ne peut être produit, c’est-à-dire exister et être conçu par un autre être, ce qui a à peine besoin d’être démontré.
Le langage ici peut faire quelque illusion , et ce n’est pas sans apparence de raison qu’on a reproché à Spinoza d’avoir profité de l’ambiguïté de la langue qu'il s’était faite pour introduire ses doctrines par des voies détournées. Ici , par exemple, à prendre les mots dans le Sens ordinaire, il semble qu’il soit démontré que la création est impossible, principe justement cher au panthéisme ; tandis qu’au fond , tout ce qui est démontré, c’est que l’Être en soi est nécessairement incréé, vérité incontestable, dont le panthéisme n’a rien à tirer. Mais il ne faut pas croire que Spinoza ait voulu surprendre ses lecteurs, et leur insinuer perfidement des principes qu’il se sentait inca-
1 Ethique, Propos. VI.
* Coroll. de la Propos. VI.
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xuii
pable de démontrer. J’ose dire qu’un tel calcul était infiniment éloigné et de la conviction profonde et passionnée de Spinoza et de sa droiture. Mais s’il ne faut pas lui imputer à crime une ambiguïté qu’il a créée sans le vouloir, elle n’en est pas pour cela moins déplorable. Spinoza ne se serv ait qu’à regret de la langue vulgaire ; il n’y trouvait pas cette justesse et cette précision si nécessaires à l’ordre des idées. Il se plaint souvent que les langues sont mal faites, qu’elles sont empreintes des préjugés populaires. Par exemple , les mots positifs expriment presque toujours des choses négatives , et les objets les plus positifs et les plus réels sont exprimés par des mots négatifs. « Les objets matériels, ditil ingénieusement , ayant été nommés les premiers, ont usurpé les mots positifs1. » On dirait que Spinoza veut prendre sa revanche contre les préjugés du sens commun en se composant une langue diamétralement opposée à la langue ordinaire. L’est pourquoi l’Être qui existe en soi lui paraît seul digne de porter le nom de Substance ; tout ce qui n’a qu’une existence empruntée ne mérite pas ce beau nom.
Il n’y a point là de supercherie, je le répète, mais une réaction excessive contre le langage ordinaire, aussi innocente dans l’intention de Spinoza que déplorable dans ses suites.
Spinoza a établi qu’une Substance ne peut être produite ou créée par une autre Substance. Est-ce à dire qu’il n’y ait qu’une seule Substance ? Cela n’est point encore démontré. Car, de ce que la Substance est de sa nature incréée, il ne s’ensuit pas qu’il ne puisse y avoir plusieurs substances, mais seulement que, s’il en existe en effet plusieurs, elles sont toutes incréées et, à ce titre, indépendantes l’une de l’autre. D’ailleurs on ne sait pas encore s’il existe une Substance. Il faut donc , pour établir l’unicité de la Substance, démontrer deux choses : premièrement, qu’il y a
1 De la Réforme de V Entendement, tome 11, pag. 307.
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nue Substance; secondement, qu’il ne peut y en avoir qu’une seule.
Rien au inonde ne pouvait moins embarrasser Spinoza que la démonstration de l’existence de la Substance, c’est-à-dire de l’existence de Dieu. On l’a accusé à grand bruit d’athéisme et d’impiété ; mais répéter avec passion une accusation injuste , sans prendre la peine de la vérifier ni même de la comprendre, est-ce en changer le caractère ? La vérité est que jamais homme n’a cru en Dieu d’une foi plus profonde, d’une âme plus sincère que Spinoza. Otez-lui Dieu , vous lui ôtez son système, c’est-àdire sa pensée, sa vie.
Voici sa démonstration proprement dite : « Propos. XI. Dieu, c’est-à-dire une substance constituée par uneinfinité d'attributs dont chacun exprime une essence éterneUe et infinie , existe nécessairement.
» Démonstr. Si vous niez Dieu, concevez, s’il est possible, que Dieu n’existe pas. Son essence n’envelopperait donc pas l’existence. Mais cela est absurde. Donc Dieu existe nécessairement. C. Q. F. D. »
Il est aisé de reconnaître là le syllogisme célèbre de Leibnitz *, qui n’est que 1’argument cartésien simplifié *. Descartes ne l’avait point inventé, mais emprunté, sans s’eu rendre bien compte,
1 Je le cite pour faciliter le rapprochement : « Ens ex cujns essetitia » sequitur existentia, si est possibile, id est, si habet essentiam, cxistit » (est axioma identicum demonstrutione non indigens). Atqui, Deus est » ens ex cnjus esscntia sequitur existentia (est definitio). trpo, si Deus >• est possibilis, exislit. » Leibnitz, Lettre A Bierlini j.
• ' 1 Je cite également le syllogisme de Descartes « Dire que quel* » que attribut est contenu dans la nature ou dans le concept d’une chose, ■ i c’est le même que de dire que cet attribut est vrai de cette chose et » qu’on est assuré qu’il est en elle.
» Or est-il que l’existence nécessaire est contenue dans la nature ou •• dans le concept de Dieu.
» Donc il est vrai de dire que l’existence nécessaire est en Dieu , ou » que Dieu existe. » (Descartes, Réponses aux secondes Objections.)
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