‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 8 sur 136 · XI.V · texte numérisé non relu

XI.V

à la tradition scolastique dout les jésuites l’avaient nourri1, et nul doute que cette tradition elle-même n’eût sa source première dans Platon.

Mais il ne faut pas croire que Spinoza ait attribué à sa démonstration plus d’importance qu’il ne convient. Comme Platon, comme Saint Anselme, comme Descartes et Leibnitz, et tous les philosophes qui ont admis l’argument a priori , il savait qu’un syllogisme éclaircit et résume une croyance , mais ne la fonde pas. Il y a quelque chose de plus fort que tous les syllogismes , je veux dire l’élan irrésistible d’une âme bien faite vers Dieu, et c’est une belle parole que celle d’Hemsterhuis : « lin seul soupir de l’âme qui se manifeste de temps en temps vers le meilleur, le futur et le parfait , est une démonstration plus que géométrique de la Divinité *. »

Spinoza n’aurait point désavoué cette forte et haute pensée. Ce grand logicien n’a pas méconnu, cette fois au moins, les limites de la logique ; et il savait que l’existence de Dieu, avant d’être une conclusion , est un acte de foi de l’intelligence. Pour Spinoza , une âme philosophique est celle où l’idée de Dieu domine sans partage et gouverne en maîtresse absolue les pensées et les désirs. Une telle âme ne peut point douter de l’existence de Dieu, car pour elle tout la contient et la suppose. Ce qui rend l’existence de Dieu incertaine aux âmes vulgaires, c’est que l’idée de Dieu est obscurcie en elles par les ténèbres des sens. Ce flot d’images et d’impressions qui les as&ille et les emporte au gré du hasard ne leur permet pas de prendre possession d’elles-mêmes et de se fonder dans les idées. A ces intelligences obscurcies, il

1 Voy. saint Anselme, Proslogium, cap. 2 ; — Saint Thomas, Simm. Theolog., pars 1, quæst. 2, art. 1. — Contra gentil 1, 10. — Duns Scott, Opp., tome v, pars 1, dist. 2, quæst. 2. — Saint Bonaventure, Opusc., p. 7 12. — Alhertus Magnns, Summa theolog., pars I , tract. 3, quæst. 1 7.

* Aristée, pag. 108.

xlvi INTRODUCTION,

faut la lumière des démonstrations. Les âmes philosophiques n’en ont pas besoin : tout mode est pour elles la manifestation d’un attribut infini, qui manifeste lui-même une Substance in- . finie; de façon que, si cette Substance n’existait pas, il n’y aurait rien. Aller du mode à l’attribut et de l'attribut k la Substance, revenir de la Substance à ses attributs et de ses attributs aux modes qui les manifestent , monter et redescendre sans cesse cette échelle sans se séparer un instant de ce qui en soutient tous les degrés , voilà le mouvement naturel d’une âme philosophique. Dieu est donc la condition immédiate de toute existence réelle , de toute pensée distincte. Quiconque pense, pense Dieu ; quiconque affirme-, affirme Dieu.

L’athéisme n’existe pas; celui qui déclare qu’il doute de l'existence de Dieu n’en a dans la bouche que le nom *. On peut vivre dans l’oubli de Dieu , mais on ne peut penser k Dieu et k la fois nier Dieu ; ce serait penser hors des conditions de la pensée.

Prouver l’existence de Dieu , c’est ramener une âme k ellemême, c’est y ranimer une idée pour un temps évanouie ; c’est guérir une intelligence malade; et Spinoza pense, comme Platon, que l’athéisme est une maladie de lame, plutôt qu’une erreur de l’intelligence.

Spinoza abonde en fortes paroles sur l’incontestable certitude de l’existence, de Dieu. Personne n’a développé avec plus de hardiesse et de confiance l’argument célèbre qui déduit l’existence réelle de Dieu de l’idée de sa perfection 2.

1 De la Réforme de V Entendement , tome u, pag. 292, note 2. — Comp. Ethique, paît. 1, Scliolie 2 de la Propos. VIII.

1 Spinoza n’admettait pas l’argument a posteriori , je veux dire celui qui est londé sur l’impossibilité d’un progrès à l'infini de causes secondes. Ou comprend bien que Spinoza ne pouvait pas reconnaître pour solide une preuve diamétralement opposée à un des principes fondamentaux de sa philosophie (voyez Ethique, part. 1, Propos, xviu). Mais non-seulement

INTRODUCTION

« La perfection, dit-il 1, n’ôte pas l’existence, elle la fonde. C’est l’imperfection qui la détruit ; et il n’y a pas d’existence dont nous puissions être plus certains que de celle d’un être absolument infini ou parfait, savoir, Dieu ; car son essence excluant toute imperfection , et enveloppant , au contraire, la perfection absolue „ toute espèce de doute sur son existence disparaît; et il suffit de quelque attention pour reconnaître que la certitude qu’on en possède est la plus haute certitude *.

Spinoza ne veut pas de l’argument a posteriori pour son propre compte, il ne veut pas qu’ Aristote l’ait adopté. Voici un passage curieux d'une lettre à Louis Meyer :

« Je veux noter en passant que les nouveaux péripatéticiens ont mal » compris, à mon avis, la démonstration que donnaient les ancieps dis- » ciples d’Aristote de l’existence de Dieu. La voici, en effet, telle que je » la trouve dans un juif nommé Rabbi Ghasdaj : Si l’on suppose un pro- » grès de causes à l’infini, toutes les choses qui existent seront des choses » causées. Or, nulle chose causée n’existe nécessairement par la seule force » de sa nature. 11 n’y a donc dans la nature aucun être à l’essence du- » quel il appartienne d’exister nécessairement. Mais cette conséquence » est absurde. Donc le principe l’est aussi. — On voit que la force de cet » argument n’est pas dans l’impossibilité d’un infini actuel ou d’uu pro- » grès de causes à l’infini. Elle consiste dans l’absurdité qu’il y a à sup- » poser que les choses qui n’existent pas nécessairement de leur nature » ne soient pas déterminées à l’existence par un être qui existe nécessai- » rement. » {Lettres, XV, pag. 363.)

A la vérité, Spinoza dit quelque part qu’il va prouver l'existence de Dieu a posteriori; mais voici sa démonstration ( Ethique , de Dieu, Propos. XI) : « Pouvoir ne pas exister, c’est évidemment une impuissance, et c’est une puissance, au contraire, que de pouvoir exister. Si donc l’ensemble des choses qui ont déjà l’existence ne comprend que des êtres finis , il s’ensuit que des êtres finis sont plus puissants que l’être absolument infini, ce qui est, de soi, parfaitement absurde. Il faut donc de deux choses l’une, ou qu’il n’existe rien, ou, s’il existe quelque chose, que l’être absolument infini existe aussi Or nous existons, nous, ou bien en nous-mêmes, ou bien en un autre être qui existe nécessairement. Donc, l’être absolument infini, en d’autres termes. Dieu existe nécessairement. » Chacun reconnaît là la preuve a priori sous une de scs formes les plus hardies, les plus paradoxales.

1 Ethique, de Dieu, Schol. de la Propos. XI.

* On pense involontairement au beau passage de liossuet : « L’impie

IMTKOÜUCTIO.X.

En un autre endroit, Spinoza résume cette haute preuve d’un seul trait rapide et profond : « Si Dieu n’existait pas, la pensée pourrait concevoir plus que la nature ne saurait fournir *. »

Il est prouvé qu’il existe une Substance; mais en peut-il exister plus d’une ? Spinoza prouve très-solidement que cela est impossible.

Il ne peut exister, dit -il, et on ne peut concevoir aucune autre substance que Dieu *. En effet, Dieu est l’être absolument infini , duquel on ne peut exclure aucun attribut exprimant l’essence d’une substance 5, et il existe nécessairement 4. Si donc il existait une autre substance que Dieu , elle devrait se développer par quelqu’un des attributs de Dieu , et de cette façon il y aurait deux substances tic même attribut, ce

qui est absurde 6. Par conséquent , il ne peut exister aucune

demande : Pourquoi Dieu est-il? Je lui réponds : Pourquoi Dieu ne seraitil pas? Est-ce à cause qu'il est parfait, et la perfection est-elle un obstacle à l’élre? Erreur insensée! au contraire, la perfection est la raison d’ôtre... Mon âme, âme raisonnable, mais dont la raison est si faible, pourquoi veux-tu être et que Dieu ne soit pas? Hélas ! vaux-tu mieux que Dieu ? Ame faible, âme ignorante, dévoyée, pleine d’erreurs et d’incertitudes dans ton intelligence, pleine, dans ta volonté, de faiblesse, d’égarement, de corruption, de mauvais désirs, (aut-il que lu sois, et que la certitude, la compréhension, la pleine connaissance de la vérité et l’amour immuable de la justice et de la droiture ne soit pas?

( Élévations , lre semaine, Élév. I )

1 De la Réforme de l’Ent., tome n, page 302. — Il est curieux de voir Oldenburg adresser à Spinoza, contre la preuve a priori de l’existence de Dieu, les mêmes objections que Gaunilon élevait contre saint Anselme, et que Gassendi renouvela plus tard contre Descartes. — Comp. Oldenburg, Lettres à Spinoza, page 234. — Gaunilon, Liber pro1 insipiente, dans saint Anselme, Opp. Ed. don) Gerberon. — Gassendi,. Objections cinquièmes contre les Méditations.

- Ethique, de Dieu, Propos. XIV.

'• Par la Définition VI.

4 Par la Propos. XI.

4 Par la Propos. V.

IJiTKODLCIiO.N.

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