C'est la question fameuse du cercle cartésien
Dieu; rien n'est assuré pour lui aussi longtemps que cette existence n'est pas établie. Spinoza s'en tient à Vidée de Dieu ; sitôt qu'il a reconnu qu'il avait en lui une idée claire et distincte de Dieu, d'un Dieu qui ne peut pas être trompeur, il suffit : les vérités mathématiques et avec elles toutes les autres sont sauves, la science est reconnue possible. Pour qui veut y réfléchir, toute la doctrine de l'immanence est déjà contenue en germe dans cette simple proposition : je suis capable de connaître avec certitude par cela seul que j'ai de l'être souverainement réel une idée claire ; c'est-à-dire, au fond, la vérité est une qualité intrinsèque de mes pensées, de celles du moins qui sont de vraies pensées ; je n'ai besoin d'aucun garant extérieur ; le fondement de la science n'est pas Y existence d'un Dieu distinct de moi, mais la présence en moi d'une idée de l'être absolu que je n'aurais pas si je n'étais cet être même en quelque manière, Deus quatenus.
Tout cela Spinoza ne le dit pas ; il ne l'indique même pas; il se borne à rectifier sur un point la théorie cartésienne de la certitude pour la rendre inattaquable, mais la façon dont il la rectifie, bien que très cartésienn e elle-même, puisque c'est la première règle de la Méthod e qui est appliquée avec rigueur \ modifie très profondément la théorie exposée et peut entraîner par la suite les plus graves conséquences métaphysiques.
Les Pensées Métaphysiques, outre qu'elles nous renseignent sur le sens attribué par Spinoza aux termes
1. Rien n'est plus cartésien que ce principe : le vrai c'est le clair, quod clare inlellirjilur, et il est encore plus spinoziste que cartésien. En ce sens, le mot de Leibnitz est juste.
qu'il emprunte aux auteurs scolastiques', contiennent une exposition forte et précise de quelques théories importantes concernant, par exemple, les universaux, le temps et la durée, la création continuée, le sens tout mécaniste à donner aux mots tendance et vie, etc. ; sur tous ces points Spinoza est, pourrait-on dire, plus cartésien que Descartes ; son artifice, à supposer le mot juste, consiste à montrer que le cartésianisme même oblige à dépasser Descartes. La discussion enfin de la thèse déterministe soutenue par lieereboord sur la volonté mérite d'être étudiée de très près. Sans que nous devions croire avec Kuno Fischer que cet ouvrage soit destiné à renverser ce qui est édifié dans les Principes -, sans qu'il faille davantage partager l'opinion de JoeP qui voit dans les Pensées Métaphysiques plutôt le fruit des lectures de philosophes Juifs, faites par Spinoza dans sa jeunesse', nous pouvons donc
1. Spinoza parait avoir connu surtout les scolastiques les plus récents (il lui arrive cependant de citer saint Thomas], ceux du xvi" siècle et du xvii". Les ouvrages du Jésuite espagnol Suarez ont directement ou indirectement, à travers d'autres auteurs, contribué à la formation de son esprit et de son vocabulaire. Parmi les scolastiques protestants, Burgersdijck, professeur à Leyde de 1620 à 1635, semble celui à qui il a le plus emprunté de termes et de notions. Peut-être d'ailleurs l'a-t-il surtout connu à travers Heereboord, élève de Burgersdijck ; Heereboord est un demi-cartésien encore très scolastique de langage et d'esprit. Ses Meletemata Philosophica sont textuellement cités dans les Pensées Métaphysiques, et il est certain que ce livre a été un des livres d'étude de Spinoza. Sur tous ces points voir, outre la vie de Spinoza par Freudenthal, la dissertation du même auteur sur Spinoza et la Scolastique {Philosophische Aufsdtze E. Zeller gewidmet).