CHAPITRE I
De VElre Réel., de VEtre Forgé et de tEb^e de Raison
Je ne dis rien de la définition de cette science ni même de l'objet auquel elle a trait; mon intention est seulement d'expliquer ici brièvement les points qui sont plus obscurs et qui sont traités par les auteurs dans leurs écrits métaphysiques.
Définition de l'Etre. — Commençons donc par l'Etre par où j'entends : Tov.t ce que., quand, nous en avons une perception claire et distincte., nous trouvons qui existe nécessairement ou au moins peut exister.
-{-. La traduction hollandaise contient en plus cette indication. Le but et l'objet de celte Partieest de démontrer que la Logique el la Philosophie ordinaires servent seulement à exercer et à fortifier la mémoire; de façon à bien retenir les choses qni, au hasard des rencontres, sans ordre ni enchaînement, sont perçues par les sens et dont nous ne pouvons ainsi être affectés que par les sens; mais ne servent pas à exercer V Entendement.
PHEMIÈHE PAnTIE 429
Une Chimère, un Être forgé, et un Être de Raison ne sont pas des Êtres. — De cette définition ou si l'on préfère, de cette description, il suit qutme Chimère, un Etre forge et un Etre de Raison ne peuvent du tout être rangés parmi les êtres, car une Chimère ' de sa nature ne peut exister. Pour un Etreforge\ il exclut la perception claire et distincte, attendu que l'homme usant simplement de sa liberté, et non, comme dans Terreur, sans le savoir, mais le sachant et à dessein, conjoint les choses qu'il lui plaît de conjoindre et disjoint celles qu'il lui plaît de disjoindre. Un Etre de Raison enfin n'est rien d'autre qu'un mode de penser qui sert à retenir^ expliquer et imaginer plus facilement les choses connues. Et il faut noter ici que par mode de penser, nous entendons ce que nous avons expliqué déjà dans le Scolie do la Proposition 4, partie I, à savoir toutes les affections de la pensée, telles que l'entendement, la joie, l'imagination, etc.
Par quels modes de penser nous retenons les choses. — Que, d'ailleurs, il existe certains modes de penser nous servant à retenir les choses plus fermement et facilement et à nous les rappeler à l'esprit, quand nous voulons, ou à les maintenir dans l'esprit, c'est ce qui est assez certain pour ceux qui usent de cette règle bien connue de la Mémoire : pour retenir une chose tout à fait nouvelle et l'imprimer dans la Mémoire, nous avons recours à une autre chose qui nous est familière et qui s'accorde avec la première soit seulement par le nom, soit en réalité. C'est de semblable façon que les Philosophes
1. On observera que, par le mot de Chimère ici et dans ce qui suit, est entendu ce dont la nature enveloppe une contradition ouverte, ainsi qu'il est plus amplement expliqué au chapitre III.
ont ramené toutes les choses naturelles à de certaines classes auxquelles ils ont recours quand quelque chose de nouveau s'offre à eux et qu'ils appellent genre., espèce^ etc.
Par quels modes de penser nous expliquons les choses. — Pour expliquer une chose, nous avons aussi des modes de penser ; nous la déterminons par comparaison avec une autre. Les modes de penser dont nous usons à cet effet s'appellent temps., nombre, mesure, et peut-être y en a-t-il d'autres.
De ceux que j'indique l'un, le temps, sert à l'explication de la durée; le nombre, à celle de la quantité discrète; la mesure, à celle de la quantité continue.
Par quels modes de penser nous imaginons les choses. — Comme enfin, nous avons accoutumé, toutes les fois que nous connaissons une chose, de la figurer aussi par quelque image dans notre imagination, il arrive que nous imaginons positivement, comme des êtres, des non-êtres. L'âme humaine, en effet, considérée en elle seule, en tant que chose pensante, n'a pas un pouvoir plus grand d'affirmer que de nier; mais comme imaginer n'est rien d'autre que sentir les traces laissées dans le cerveau par le mouvement des esprits, excité lui-même dans les sens par les objets, une telle sensation ne peut être qu'une affirmation confuse. Et ainsi advient-il que nous imaginons comme des êtres tous ces modes dont l'esprit use pour nier, tels par exemple que la cécité^ \ extrémité ou la fin, le terme, les ténèbres, etc.
Pourquoi les Êtres de Raison ne sont pas des Idées de choses et sont cependant tenus pour telles. — 11 est clair
PIŒMlÈnE PAKTIE A3i
par ce qui précède que ces modes de penser ne sont pas des idées de choses et ne peuvent être du tout rangés parmi les idées; aussi n'ont-ils aucun objet qui existe nécessairement ou puisse exister. Mais la cause qui fait que ces modes de penser sont pris pour des idées de choses est qu'ils proviennent et naissent des idées de choses assez immédiatement pourêtre très aisément confondus avec elles à moins de l'attention la plus diligente; c'est pourquoi on leur a appliqué des noms comme pour désigner des êtres situés en dehors de notre esprit et on a appelé ces Êtres, ou plutôt ces Non-Etres, Êtres de Raison.
Fausseté de la division de l'Être en Être réel et Être déraison. — Il est facile de voir par ce qui précède combien déraisonnable est cette division par où l'Être est divisé en Etre réel et Etre de raison : on divise ainsi l'Être en Être et non-Être ou en Être et mode de Penser. Je ne m'étonne pas cependant que les Philosophes attachés aux mots ou à la grammaire soient tombés dans des erreurs semblables ; car ils jugent des choses par les noms, et non des noms par les choses.
Gomment un Être de Raison peut être dit un pur Néant et comment il peut être dit un Être Réel. — Non moins déraisonnable le langage de celui qui dit qu'un Être de raison n'est pas un pur Néant. Car s'il cherche ce qui est signifié par ces noms, en dehors de l'entendement, il trouvera que c'est un pur Néant ; s'il entend au contraire les modes de penser eux-mêmes ce sont des VAves Réels. Quand je demande en effet ce qu'est une espèce, je ne demande rien d'autre que la nature de ce mode de penser qui est réellement un Être et se dis-
tingue de tout autre mode ; mais ces modes de penser ne peuvent être appelés des idées et ne peuvent être dits vrais ou faux, de même que l'amour ne peut être dit vrai ou faux, mais bon ou mauvais. C'est ainsi que Platon, quand il a dit que l'homme était un animal bipède sans plumes n'a pas commis une erreur plus grande que ceux qui ont dit que l'homme était un animal raisonnable. Car Platon a connu que l'homme était un animal raisonnable, tout autant que les autres; mais il a rangé l'homme dans une certaine classe afin que, par la suite, quand il voudrait penser à l'homme, il rencontrât aussitôt la pensée de l'homme en recourant à cette classe qu'il pouvait se rappeler aisément. Bien plus, Aristote est tombé dans l'erreur la plus grande s'il a cru avoir expliqué adéquatement l'essence de l'homme par sa propre définition; quant à savoir si Platon a bien fait, on peut se le demander. Mais ce n'est pas ici le moment.
Dans une recherche relative aux choses, les Êtres Réels ne doivent pas être confondus avec les Êtres de Raison. — De tout ce qui vient d'être dit suit clairement qu'il n'y a aucune concordance entre l'être Réel et les objets auxquels se rapporte l'être de Raison; On voit par là avec quel soin il faut se garder dans l'étude des choses de confondre les êtres Réels et les êtres de Raison. Autre chose en effet est de s'appliquer à l'étude des choses, autre chose d'étudier les modes suivant lesquels nous les percevons. En confondant le tout, nous ne pourrons reconnaître ni les modes de percevoir, ni la nature elle-même; en outre, et c'est le plus grave, nous tomberons dans de grandes erreurs, comme il est advenu à beaucoup jusqu'à présent.