‹ Œuvres de SpinozaChapitre 176 sur 204 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Gomment se distinguent l'Être de Raison et l'Être Forgé. — Il faut noter encore que beaucoup confondent l'Etre de Raison avec l'Etre Forg-é ou la Fiction ; ils croient que ce dernier est aussi un Etre de Raison parce qu'il n'a point d'existence hors de l'esprit. Mais si l'on prend garde aux définitions ci-dessus données de l'Etre de Raison et de l'Etre forgé, on trouvera qu'il y a entre eux une grande différence non seulement par rapport à leur cause, mais en conséquence aussi de leur nature et sans avoir égard à leur cause. Nous avons dit en effet qu'une Fiction n'était rien d'autre que deux termes conjoints simplement par la seule volonté non guidée par la Raison ; d'où suit que l'Etre forgé peut être vrai par accident; quant à l'être de Raison, ni il ne dépend de la seule volonté, ni il ne se compose de termes conjoints, comme il est assez évident par sa définition. Donc à qui nous demanderait si l'Etre Forgé est un Être Réel ou un Etre de Raison, nous répéterions et représenterions seulement ce que nous avons déjà dit : que la division de l'Etre en Être Réel et Être de Raison est mauvaise ; et que par suite on demande à tort si un Être Forgé est un Être Réel ou un Être de Raison ; car on suppose que tout l'Être est divisé en Être de Raison et en Être Réel.

Division de l'Être. — Pour revenir à notre objet dont nous semblons nous être quelque peu écartés, on voit facilement par la définition, ou si l'on préfère, la description donnée de l'Etre que l'Etre doit être divisé en Être qui existe ne'cessairement par sa seule nature, c'est-à-dire dont l'essence enveloppe l'existence et en Être dont l'essence n'enveloppe qu'une existence possible. Ce dernier Être est divisé en Substance et Mode,

43i PENSÉES MÉTAPHYSIQUES

les définitions de la substance et du mode étant données dans les Articles 51, 52 et 56 de la partie I des Princij)es de Philosophie, ce pourquoi il est inutile de les répéter ici. Je veux seulement qu'on note au sujet de cette division que nous avons dit expressément : l'Etre se divise en Substance et Mode, mais non en Substance et Accident; car l'Accident n'est rien qu'un mode de penser; attendu qu'il dénote seulement un aspect. Par exemple, quand je dis qu'un triangle est mû, le mouvement n'est pas un mode du triangle, mais bien du corps qui est mû ; à l'égard du triangle le mouvement est un Accident, mais à l'égard du corps le mouvement est un être réel ou un mode; on ne peut en effet concevoir ce mouvement sans le corps mais bien sans le triangle. En outre, pour faire mieux entendre ce qui a déjà été dit et ce qui va suivre, nous nous efforcerons d'expliquerce qu'il fautentendre par V être de l'essence ^Y être de Veccistence.Vètre de Vidée, ei enfin Y être de la puissance. Notre motif est l'ignorance de quelques-uns qui ne connaissent aucune distinction entre l'essence et l'existence, ou, s'ils en reconnaissent une, confondent Vétre de l'essence avec Vêtre deVideeoxxVétre delà puissance. Pour les satisfaire et tirer la question au clair nous expliquerons la chose le plus distinctement que nous pourrons dans le chapitre suivant.

CUAPITItE II

Ce que c'est que VÈtre de V Essence, l'Etre de VExistence, VÈtre de Vidée, VEtre de la Puissance.

Pour que Ton perçoive clairement ce qu'il faut entendre par ces quatre Etres, il est seulement néces-

PREMIÈHE PARTtE 435

saire de mettre sous les yeux ce que nous avons dit de la substance incréée, c'est-à-dire de Dieu, savoir :

Les créatures sont en Dieu éminemment. — 1° Dieu contient éminemment ce qui se trouve formellement dans les choses créées ; c'est-à-dire Dieu a des attributs tels que toutes choses créées y soient contenues de façon plus éminente [voir Partie I, Axiome 8 et Corollaire 1 de la Proposition 12). Par exemple, nous concevons clairement l'étendue sans aucune existence et ainsi, comme elle n'a par soi aucune force d'exister, nous avons démontré qu'elle avait été créée par Dieu {Proposition dernière, partie I). Et parce qu'il doit y avoir dans la cause autant de perfection au moins que dans l'effet, il s'ensuit que toutes les perfections de l'étendue appartiennent à Dieu. Mais, voyant ensuite que la chose étendue est de sa nature divisible, c'est-à-dire contient une imperfection, nous n'avons pu en conséquence attribuer à Dieu l'étendue [Proposition 16, partiel), et il nous a fallu reconnaître ainsi qu'il y a en Dieu quelque attribut qui contient toutes les perfections de la matière de façon plus excellente {Scolie de la Proposition 9, partie I) et qui peut tenir lieu de matière.

2° Dieu se connaît lui-même et connaît toutes choses, c'est-à-dire qu'il a aussi en lui toutes choses objectivement [Proposition 9, partie I).

3^ Dieu est cause de toutes choses et il opère par la liberté absolue de sa volonté.

Ce qu'est l'Être de l'essence, de l'existence, de l'idée, et de la puissance. — On voit clairement par là ce qu'il faut entendre par ces quatre être. En premier lieu.

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Vétre de V Essence n'est rien d'autre que la façon dont les choses créées sont comprises dans les attributs de Dieu; Vctre de Vldée^ en second lieu, se dit en tant que toutes choses sont contenues objectivement dans l'idée de Dieu ; Vètre de la Puissance ensuite se dit en ayant égard à la puissance de Dieu, par laquelle il a pu dans la liberté absolue de sa volonté créer tout ce qui n'existait pas encore; enfin, l'être de V Existence est l'essence même des choses en dehors de Dieu et considérée en elle-même, et il est attribué aux choses après qu'elles ont été créées par Dieu.

Ces quatre « être » ne se distinguent les uns des autres que dans les créatures. — 11 apparaît clairement par là que ces quatre être ne se distinguent que dans les choses créées mais non du tout en Dieu. Car nous ne concevons pas que Dieu ait été en puissance dans un autre être et son existence comme son entendement ne se distinguent pas de son essence.

Réponse à certaines questions sur l'Essence. — Il est facile aussi de répondre aux questions que les gens posent de temps à autre sur l'essence. Ces questions sont les suivantes \si Vessenceesl distincte deV existence ; et siy en cas qu'elle soit distincte, elle est quelque chose de différent deV idée ; et, en cas quelle soit différente de Vidée, si elle a quelque existence en dehors de Venlendement ; ce à.ermeT pointue pouvant d'ailleurs manquer d'être reconnu.

A la première question nous répondons qu'en Dieu l'essence ne se distingue pas de l'existence, puisque sans l'existence l'essence ne peut pas être conçue ; dans les autres êtres l'essence diffère de l'exis-

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