LA DECOUVERTE DU COURT TRAITE. — LES MANUSCRITS ET LES ÉDITIONS
L'érudit allemand Th. de Murr entreprit au XVI II" siècle de retrouver les manuscrits de Spinoza non compris dans l'édi-tiondes Œuvres posthumes (faite en 1677) et restés conséquemment inédits.
Il chercha en particulier l'écrit composé par Spinoza pour sa propre justification après sa rupture avec la Synagogue' et ne le trouva point. Par contre, il trouva dans des papiers de famille ayant appartenu à Rieuwerts/- le texte latin des Notes de Spinoza sur le Traité Théolofjico-Poiitique (on ne les connaissait jusque-là que par une traduction française)et les publia (1802) en les accompagnant d'une notice où il faisait
1. Bayle fait mention de cet écrit, rédigé en espagnol, sous ce titre : Apologia para Justificarse de su abdicacion de la St/nagof/a (I60G).
2. Rieuwertsz était, au xvii" siècle, libraire à Amsterdam: il appartenait ù la secte des Collégiants avec laquelle Spinoza eut tant de rapports. C'est chez lui que parurent la plupart des écrits composés par les Collégiants et leurs amis. Il fut également l'éditeur avoué du seul ouvrage de Spinoza publié de son vivant sous son nom : les Principes de la Philosophie de Descaries, avec leur complément : les Pensées métaphysiques^ et l'éditeur vérit'ible, bien «pie dissimulé, du Traité Théologico-Politique (soiilisantparuà Hambourg, chez Kûnraht) cl des lÂùivres posthumes. — Voir Colerus, Vie de Spinoza, et Meinsma. Spinoza en .<ijn kring, pp. 326, 328, 447.
connaître que VEthique avait d'abord été composée par Spinoza en hollandais puis textuellement traduite en latin à l'exception d'un chapitre sur le diable ; plus tard, après la publication des Œuvres posthumes, retraduite en hollandais par Jarig Jelles^
Il est certain que cette indication donnée par Th. de Murr est inexacte. On ne comprendrait pas que Jarig Jelles eût traduit du latin en hollandais un ouvrage primitivement écrit en hollandais ; en outre, nous savons par un témoignage très précis qu'il ignorait le latin. On pouvait supposer toutefois qu'avant de rédiger VEthique en latin, ordine geometrico, Spinoza avait exposé sa doctrine sous une forme différente en hollandais. Cette supposition se trouvait en parfait accord d'ailleurs avec les indications données par Mylius [Bibliolheca Anonymorum, I, 941) en 1740 et par Reimann [Catal. Theol. Bibl.) en 1731 . L'un et l'autre de ces érudits disent formellement : VEthique a d'abord été écrite en hollandais et dans cette première rédaction la doctrine de Spinoza n'était pas exposée suivant l'ordre géométrique. On a retrouvé de nos jours la source où ils
1. Jarig Jelles, collégiant, ami fidèle de Spinoza, commença par tenir une boutique d'épicerie à Amsterdam. 11 abandonna son commerce pour s'élever, par une culture convenable de son esprit, à la plus haute perfection morale où il pût atteindre. Il ignorait le latin, mais se faisait traduire et transcrivait pour son usage tous les ouvrages qu'il pensait devoir lui être utiles (voir Meinsma, 0. c, p. 104). D'après le témoignage de Lefèvre, recueilli par l'allemand Stolle (voir plus loin), il serait l'auteur de la préface des Œuvres posthicmes ; il l'aurait écrite en hollandais, puis Glazemaker, qui traduisit en hollandais les ouvrages de Spinoza, l'aurait mise en latin (Voir Freudenthal, Die Lebensgeschichle Spinoza's, p. 223) D'après le même témoignage, Jarig Jelles fit les frais de la 1" édition et de la 2° des Principes de la Philosophie de Descartes.
NOTICE a
avaient puisé leur connaissance des formes successives de V Ethique. Elle leur venait de SloUe, un Allemand qui fît en 1703-1704, avec un certain Ilallmann, un séjour en Hollande, et y fut en relation avec des personnes ayant connu Spinoza ou tenant de leurs proches des renseignements de première main sur Spinoza, en particulier avec le fils de son éditeur et ami Rieuwertsz. Ce Stolle avait écrit de son voyage un compte rendu, une sorte dejournal, dont des fragments importants ont été publiés par Guhrauer ' et dont Freudenthal, dans son livre déjà cité [Die Lebensgeschichle Spinoza s)^ a donné les passages se rapportant à Spinoza. Voici celui qui concerne la première rédaction de VEthique.
« Il (Rieuwertsz le fils} sortit encore un autre manuscrit que son père avait également transcrit, mais de la propre main de Spinoza. Ce manuscrit était VEthique^ une Ethique en hollandais, idiome dans lequel Spinoza l'avait dabord composée. Celte Ethique était toute différente de celle qui est imprimée : au lieu que, dans celle-ci tout est traité per dif/iciliorem rnethodum mathematicam, dans celle-là le tout est divisé en chapitres et le raisonnement se poursuit continua série (sans probatio singularium arlificiona), comme dans le Traité The'olof/ico-Politique. Rieuwertsz m'assura aussi que dans VEthique imprimée l'exposition était beaucoup meilleure que dans la manuscrite ; il reconnut toutefois que cette dernière contenait différentes choses qui n'étaient pas dans l'imprimée. Il signala en particulier un chapitre (le xxi'= suivant l'ordre) de Diabolo, dont il ne se trouve rien dans VEthique imprimée. Dans ce chapitre Spinoza traitait la ques-
1. Schmidt's Allgemeine Zeilschrift fur Gesc/tichle, Bd. VII.
lion de existentia Biaboli et examinait au début la définition quod sit spirilus essentiae divinae contràrius et qui essentiam suam per se habet (que le diable serait un esprit contraire à l'essence divine et qui tient son essence de lui-même), et il semblait nier rexistenec du diable. Quelques amis de Spinoza auraient, d'après ce que dit Rieuwertsz, copié cet écrit ; mais il n'aurait jamais été imprimé parce qu'il y a une belle édition de l'ouvrage en latin, plus méthodique, tandis que le traité laissé de côté était écrit dune façon bien trop libre ', »
Stolle publia lui-même, plusieurs années après son voyage en Hollande, une Courte introduction à Vhititoire de V Erudition'^, dans laquelle il reproduisit les indications données par Rieuwertsz le fils et de là elles passèrent plus tard dans le Catalogue de Reimann et la Bibliothèque des Anonymes de Mylius.
Bien que l'on n'eût pas encore tiré parti du Journal de voyatje de Stolle, l'existence d'une première rédaction, hollandaise, de VEthique, contenant un chapitre sur le diable, pouvait donc être considérée comme établie quand, en 1851, Ed. Boehmer, professeur à l'Université de Malle, ayant acheté chez le libraire Frederik Muller d'Amsterdam un exemplaire en hollandais de la Vie de Spinoza de Colerus, trouva à la page où il est parlé des ouvrages inédits de Spinoza (art. 12), la note suivante manuscrite.
« Aux mains de quelques amis de la philosophie se trouve un traité manuscrit de Spinoza qui, bien que n'étant pas composé à la manière mathématique,
■1. Freudenthal, 0. c, p. 227.
2. Kurlze Anleiturif) zur Historié der Gelehrtheil. Halle, 1718.
comme son Ethique, contient cependant les mêmes pensées et les mêmes matières ; au style et à la liaison des idées il est facile de voir que ce traité appartient aux tout premiers ouvrages de l'auteur. D'après ce traité, pris comme esquisse de sa doctrine, il a dans la suite des temps disposé son Ethique et, bien que dans ce dernier ouvrage les mêmes matières soient mieux présentées et avec plus de développement, dans l'ordre géométrique, cet ordre même, tout à fait peu commun ou inusité dans les sujets métaphysiques et auquel peu d'hommes sont exercés, fait qu'il est pour la plupart beaucoup plus obscur que ce l^premier' traité, dont V Appendice seul au commencement et pour une petite partie est disposé selon l'ordre mathématique'. )i
En sus de ce document. Boehmer trouva encore, dans son exemplaire de Colerus, un texte hollandais des Notes sur le Traite' The'ologico-Politique et un Sommaire, également écrit en hollandais, de l'ouvraç^e visé dans la note qu'on vient de lire, ouvrage qui est certainement celui-là même dont Stolle avait vu une copie entre les mains de Rieuwertsz. Outre qu'on peut le regarder en effet comme une première esquisse de la doctrine exposée dans VEthique, il est divisé en chapitres et en contient un sur le diable. Après que Boehmer eut publié ce Sommaire '-,en l'accompagnant d'une traduction latine, van der Linde ^, fit bientôt connaître que toutes les additions manuscrites trouvées
1. J'ai traduit cette note daprès le texte donné par \V. Meijer, dans la préface de son édition en hollandais moderne du Court //•fli7^ (Amsterdam, 1899;, p. v.
2. Benedicti île Spinoza Traclatus de Deo et homine ejnsque felicitale tineamenla. Halle. 18r)2.