‹ Œuvres de SpinozaChapitre 73 sur 204 · DE LA VOLONTÉ · texte numérisé non relu

DE LA VOLONTÉ

(1) Sachant maintenant ce qu'est le Bien et le Mal, la Vérité et la Fausseté, comme aussi en quoi consiste la santé d'à me d'un homme parfait, il sera temps d'en venir à l'étude de nous-mêmes et de voir une fois si c'est par libre volonté ou en vertu d'une nécessité que nous arrivons à un tel état de santé.

Pour cela, il faut rechercher ce qu'est la Volonté, pour ceux qui admettent la Volonté, et en quoi elle se distingue du Désir.

(2) Le Désir, avons-nous dit, est l'inclination qu'a l'âme pour quelque chose qu'elle choisit comme bon ; d'où suit qu'avant que notre désir tende extérieurement vers quelque objet, une décision a dû déjà être prise en nous, prononçant que cet objet est bon; cette affirmation donc, ou, pris en général, le pouvoir d'affirmer et de nier est appelé Volonté '.

1. La volonté donc, prise comme Affirmation ou Décision, est distincte de la Croyance Droite en ce qu'elle s'étend aussi àce qui n'est pas vraiment bon; et cela parce que la conviction n'est pas <le telle sorle qu'on voie clairement qu'il ne peut pas en être autrement; comme il arrive toujours et doit nécessairement arriver dans la croyance droite, puiscjuc d'elle ne peut naître que Je bon désir.

Elle diffère de l'Opinion en ce que parfois elle peut bien aussi

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(3) 11 s'agit de voir maintenant si cette affirmation a lieu par notre libre volonté ou par nécessité, c'est-àdire si nous pouvons affirmer ou nier quelque chose d'une chose sans y être contraints par aucune cause extérieure. Comme cependant il a été précédemment démontré par nous qu'une chose qui ne s'explique point par elle-même, ou dont l'existence n'appartient pas à l'essence, doit avoir nécessairement une cause extérieure, et qu'une cause qui doit produire quelque chose ne peut manquer de la produire nécessairement, il s'ensuit aussi que vouloir particulièrement ceci ou cela^, affirmer ou nier particulièrement dune chose

être certaine et infaillihle ; ce qui n'a pas lieu dans l'Opinion qui consiste à conjecturer et à tenir pour probable.

De façon qu'on pourrait l'appeler une Croyance en tant qu'elle peut être ainsi certaine et une Opinion en tant quelle est sujette à l'erreur.

2. Il est certain que le vouloir particulier doit avoir une cause extérieure par laquelle il est; car, puisque à son essence n'appartient pas l'existence, il doit être nécessairement par l'existence de quelque autre chose.

Il yen a qui disent : la cause efficiente d'un vouloir parliculier n'est pas une Idée mais la Volonté même dans l'homme, et l'Entendement est une cause sans laquelle la volonté ne peut rien* ; et ainsi la Volonté prise sans détermination comme aussi V Entendement ne .«ont pas des êtres de Raison, mais des êtres réels. En ce qui me concerne, quand je les considère attentivement, ils me semblent être des notions générales, et je ne puis leur attribuer aucune réalité. Supposons qu'il en soit comme ils le disent: il faut avouer alors que la Volition est un mode de la Volonté, et

* Je traduis le texte donné par vau vjoten et Land d'apiés le manuscrit A (laissant seulement de coté les mot:* mis entre crochets qui l'endent la phrase inintelligible). Je serais cepentlantfort tenté d'admettre la correction do \V. Meijer qui lit : liet verstand een oorzaak zonler welkc de Idca (au lieu de de œil) niet en ;yft(mots ajijutés) kan, en français : l'entendement est une cause sans laquelle l'idée ne peut être. Cette correction me paraitphis satisfaisante que celle que propose Sijjwartqui, d'ailleurs, admet la possibilité d'interpréter le passage, comme le fait W. Meijer. Spinoza réfute ici ceux qui font de la volonté la cause des volitions particulières, et ce sont les mêmes qui font de l'entendement la cause des idées.

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ceci ou cela, que ces opérations, dis-je, doivent provenir de quelque cause extérieure, comme aussi que, d'après la définition que nous avons donnée de la cause, cette cause ne peut être libre.

(4) Cela pourra ne pas satisfaire certains, habitués à occuper leur Entendement plus des êtres de Raison que des choses Particulières qui existent réellement dans la Nature, ensuite de quoi ils les considèrent non' plus comme des étires de Raison, mais comme des êtres réels. Car l'homme ayant tantôt cette volonté-ci, tantôt celle-là, il en fait dans son âme un mode général qu'il appelle Volonté : comme de l'idée de cet homme-ci

que les Idées sont des modes de rEntendement ; d'où suit nécessairement, puisque la substance, et non le mode, est modifiée, que l'Entendemenl et la Volonté sont des substances dilférentes et réellement dislinctes. Si l'on dit alors (lue l'âme gouverne ces deux substances, c'est donc qu'il y a une troisième substance; et tout cela rend les choses si confuses ((u'il est impossible de s'en faire une idée claire et distincte. Car, puisque l'Idée n'est pas dans la Volonté, mais dans l'Entendement, en vertu de cette maxime qu'un mode d'une substance ne peut passer dans un autre, il ne peut naître aucun amour dans la Volonté ; car il y a d'inextricables contradictions à ce que l'on puisse vouloir ce donl il n'existe aucune idée dans le pouvoir qui veut.

Dira-ton que la Volonté, à cause de son union avec l'Entendement, perçoit aussi ce que conçoit l'Entendement et l'aime en conséquence ; [B : nous objectons qu"] une perception étant encore une idée, c'est donc aussi un mode de l'Entendement el que ce mode ne peut, d'après ce qui précède, se trouver dans la Volonté, quand bien mi^me il y aurait une union telle que celle de l'àme et du corps. Car admettons que l'âme soit unie au corps comme l'enseignent habituellement les philosophes, encore le corps ne sent-ilpas et l'âme n'est-elle pas étendue. Autrement unechimère dans laquelle nous réunissons par la pensée deux substances pourrait devenir une chose une, ce qui est faux *. Et si l'on dit que l'àme gouverne à la fois l'Entendement et la Volonté, cela n'est pas seulement impossible à concevoir, mais est contradic-

" Cette phrase, mise entre crochets par van Vloten et Land. no se trouve que dans A.

et de celui-là il fait une Idée de l'homme *, et, ne distinguant pas assez les êtres réels des êtres de Raison, il arrive qu'il considère les êtres de Raison comme des choses qui existent vraiment dans la Nature et se prend lui-même comme cause de certaines choses, comme il n'est point rare qu'on le fasse dans l'étude de la question dont nous parlons. Car, si l'on demande à quelqu'un : pourquoi l'homme veut-il ceci ou cela? la réponse sera : parce qu'il a une volonté. Comme cependant la Volonté, ainsi que nous l'avons dit, n'est qu'une idée [générale] de telle ou telle volition et, par suite, uniquement un mode de penser, un eire de Raison et non un êire réel, rien ne peut aussi être causé par elle, car de rien, rien ne sort. Et je suis aussi d'avis,

toire puisqu'en parlant ainsi on semble nier que la Volonté soit libre.

Et pour terminer ici, car je n'ai pas envie d'ajouter tout ce que j'ai à dire contre l'affirmation d'une substance finie créée, je montrerai seulement en bref que la Liberté de la Volonté ne s'accorde pas du tout avec une création continuée [B : comme celle qu'ils admettent], à savoir: qu'une môme activité est requise en Dieu pour maintenir dans l'existence que pour créer, parce qu'autrement une cbose ne pourrait pas subsister un instant; s'il en est ainsi il ne faut parler de liberté au sujet d'aucune chose. On doit dire que Dieu l'a créée telle qu'elle est; car, si elle n'a aucun pouvoir de se conserver aussi longtemps qu'elle est, encore bien moins peut-elle produire d'elle-même quelque chose. Si l'on disait que l'àme produit la volition d'elle-même, je demanderais : par quelle force ? non par celle qui a été, car celle-là n'est plus; ni par celle qu'elle a maintenant, car elle n'en a absolument aucune, par où elle puisse subsister ou durer le plus petit instant puisqu'elle est continûment créée. N'j' ayant donc aucune chose qui puisse avoir aucune force pour se conserver ou pour produire quelque chose, aucune conclusion n'est possible, sinon que Dieu seul est et doit être cause efficiente de toutes choses et que toutes les volitions sont déterminées par lui.

* Toute cette partie de la phrase depuis : car l'Itomme, etc., mise entre crochets \mv van Vloten et Land, ne se trouve que dans A.

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