‹ Œuvres de St. Thomas de Villeneuve (volume 2)Chapitre 14 sur 62 · DIMANCHE NAN5 L OCTAVE · texte numérisé non relu

DIMANCHE NAN5 L OCTAVE

croirez-vous clignes de celle qui marche au-devant de l'Agneau ?

Apprends, û homme, à obéir : ô terre, apprends à te soumettre , à poussière, apprends à plier ta volonté. L'Evang»^liste parle de ton Créateur : «c Et il leur était soumis, dit-il. » Et à qui ? Sans aucun doute, à Marie et à Joseph. Rougis donc, cendre orgueilleuse ; Dieu s'humilie et tu fexaltes 1 Dieu se soumet aux hommes et toi, brûlant de dominer les hommes, tu t'élèves au-dessus de ton Auteur ! Car toutes les fois que tu désires commander aux hommes, tu t'efforces de marcher au-devanl de Dieu: et alors en vérité tu n'as plus le sentiment des choses de Dieu, car il est dit du Seigneur : « Et il leur était soumis. » Si tu dédaignes, ô homme, de suivre l'exemple de Thomme, certes il ne sera pas indigne de toi de suivre ton Créateur.

Marie. « sa Mère, conservait toutes ces paroles dans son cœur w. Dire comment elle repassait les Ecritures et les trouvait accomplies en elle. Quelle dignité 1 quelle excellence 1 Et elle ne s'enorgueillit point.

« Et Jésus s'avançait en sagesse, en âge et en grâce de- » vaut Dieu et devant les hommes. » — Comparaison : La lumière du soleil est la même à son lever, au matin et au milieu du jour, mais la chaleur est bien différente; ainsi Jésus-Christ, quant à l'effet extérieur, car il était dans toute sa perfection (1), non-seulement quand on disait : « Un grand prophète s'est levé parmi nous (ï] ": niais encore lorsque dans sa plus tendre enfance, sa Mère réchauffait ses membres délicats, ou le portait dans son sein. Jésus était donc dans toute sa perfection même avant sa naissance ; mais il avait la perfection de la sagesse et non celle de l'âge ; il avait toute la vigueur de l'esprit et non toutes les forces du corps; il avait la maturité des sens et non la plénitude des membres. Jésus n'eut pas moins de sagesse, ou plutôt Jésus ne fut pas moindre en sagesse, au moment de. sa conception qu'au moment de sa naissance , quand il était jeune encore que lorsqu'il eut atteint toute sa croissance.

(1) S. Bero. Hon;. 2, Super Missus e^t, n» 9. — (2) S, Luc. vu, 15.

DE l'Epiphanie 69

Par conséquent, considérez-le soit caché dans le sein maternel, soit vagissant dans la crèche, soit un peu plus grand et interrogeant les docteurs dans le temple, soit à l'âge parfait et enseignant le peuple ; partout, toujours, il est également rempli de l'Esprit- Saint.

Et ne vous préoccupez pas de ces paroles : a Jésus avançait en » sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes ; » car, pour la sagesse et la grâce, ce qu'en dit ici l'Evangéliste ne doit pas être pris dans le sens de la réalité, mais dans le sens de l'apparence extérieure. Rien de nouveau, rien de ce qu'il n'avait pas auparavant ne survenait en lui ; ce progrès nouveau paraissait survenir à mesure qu'il voulait le manifester. Vous, ô homme, quand vous avancez, vous n'avancez ni quand vous le voulez, ni autant que vous le voulez ; c'est à votre insu qu'on règle votre avancement, qu'on dispose votre \ie. Mais lEnfant-Jésus qui dispose votre vie, disposait aussi la sienne, en sorte qu'une certaine sagesse apparaissait en lui, quand il voulait et devant qui il voulait; que, quand il voulait et devant qui il voulait, apparaissait une plus grande sagesse ; que, quand il voulait et devant qui il voulait, apparaissait la suprême sagesse ; et néanmoins cette sagesse suprême ne l'avait jamais quitté. Pareillement il fut toujours rempli de toutes les grâces qu'il devait avoir devant Dieu et devant les hommes, mais il les montrait au gré de sa volonté, tantôt plus, tantôt moins, suivant les mérites ou les besoins spirituels de ceux qui le voyaient.

SECOND DIMANCHE APRES L EPIPHANIE

L^s noceë «pîrituel?es de l'àme.

Xuptir fa. tas sunt in Cana GalUœae.

Des noces eurent lieu a Cana en Galilée. (S. Jean-, n, 1].

Il y a trois sortes de noces mystiques : celles du Christ avec la chair, qu'on célèbre le jour de Noël : celles du Christ avec l'Église, qu'on célèbre le jour deTOctave de TEpiphanie : et celles du Christ avec Tàme chrétienne, dont nous parlerons aujourd'hui.

« La Mère de Jésus était là. » L"Epoux est un agneau, l'Epouse est une colombe. La Mère de Jésus avait été invitée à ces noces. Quand l'àme triste reçoit des consolations. « la Mère de Jésus est » là; » quand le juste se réjouit, " la Mère de Jésus est là; » quand le pécheur se relève, la Mère de Jésus est là ; en un mot, toutes les grâces accordées aux hommes ne sont pas données sans elle. C'est l'enseignement de saint Bernard (1).

Mais Marie n'est point oisive. Que dit-elle ? Mon Fils, « ils n'ont » pas de vin. » Telle est encore la voix quelle élève continuellement en présence de son Fils. « Ils n'ont pas le vin « de la grâce, de la piété, de la charité. — « Qu'est-ce que cela nous fait, à vous » et à moi ? » Que devions-nous leur faire, que nous n'ayons pas fait ? Ce n'est point notre faute. Vous êtes élevée au-dessus des chœurs des anges; qu'est-ce que cela vous fait? — 0 mon Fils, je suis leur Mère, je suis l'avocate des pécheurs ; je ne puis les oublier. Ecoutez ces pécheurs ; remplissez ces âmes, ces urnes spirituelles, de l'eau de l'oraison et de la méditation ; quoique froide, cette eau aune grande vertu ; l'oraison la changera en vin puissant de piété et de ferveur, qui brisera ces vases nouveaux, et ces âmes se répandront en louanges de toutes sortes et elles se consumeront pour

(1} S. Bern.j serm. 3, pour la veille de Noël, u'' 10.

la gloire de Dieu. Vo^z ce que dit le Psalmiste : « Elles répan- » dront le souvenir de vos abondantes douceurs (1). » Voilà le vin qui fait déborder de la bouche d'innombrables louanges en i'hanneur de Dieu; « car la bouche parle de l'abondance du cœur (2). » Accourons donc à elle pour lui demander sa grâce.

Nous parlerons de l'Epoux et de l'Epouse, de la nature, du lieu, du festin et du fruit de leurs noces. — L'Epoux est un agneau, l'Epouse est une colombe. La douceur de l'agneau s'accorde trèsbien avec la simplicité de la colombe; c'est une alliance parfaite. Saint Jean dans l'Apocalypse nous parle des noces de l'Agneau ; ailleurs nous avons parlé longuement du Verbe ; aujourd'hui nous parlerons de l'àme, c'est-à-dire de la colombe.

La dignité, l'excellence de l'àme raisonnable est grande, extrêmement grande ; c'est un immense trésor dans un vase d'argile, suivant le mot de l'Apôtre (3). u Oh î si tu connaissais ta beauté » merveilleuse, si tu savais ton excellence! » L'àme est d'une nature simple, péleste, spirituelle, intelligente, semblable à l'ange, rapprochée de l'ange, puisqu'elle n'a « été mise qu'un peu au-des- » sous de l'ange (4). « Elle est douée de volonté et de liberté, en sorte qu'elle peut s'élever et devenir semblable à Dieu, ou s'abaisser et devenir semblable à la brute.

Qu'est-elle encore? Voulez-vous connaître sa grandeur? Elle peut contenir Dieu, Dieu que les cieux des cieux ne peuvent contenir. « J'habiterai en elle, dit le Seigneur, je marcherai en elle. » 0 vaste étendue de l'àme ! grandeur immense 1 Dieu y marche librement, allant d'une passion à une autre pour les guérir, d'une affliction à une autre pour les consoler.

Donc si vous me demandez la grandeur de l'àme, je réponds : Elle peut contenir Dieu ; si vous demandez de plus quelle est la beauté de l'àme, je reponds : elle ressemble à Dieu ; Dieu l'a créée à son image et à sa ressemblance. Elle peut contenir Dieu, quelle étendue ! elle ressemble à Dieu, quelle beauté 1 Oh ! comme l'image de Dieu, gravée sur cette nature spirituelle, brille et resplendit ! C'est

((1) Ps. cxLiv, T. - (2) S. Mattb., xii, 34, - (3) II Cor., iv, 7. — (4) Ps. vm, G.

i2 SECOND DIMANCHE

une perle enchâssée dans Tor le plus pur. Quelle nature ! quel gage (ramoiir et quelle faveur Dieu lui accorde déjà en gravant en elle son image !

Voulez-vous connaître le prix d'une âme? il est immense, d'une valeur incompréhensible ; Dieu lui-même en a la plus grande estime. Voulez-vous connaître le prix d'une àme? C'est le sang de Jésus-Christ. Voulez-vous voir combien elle est aimée de Dieu? Il est mort pour elle; pour elle il a souffert les derniers supplices, pour elle il a fait toutes choses, pour elle il s'est dépouillé de tout, pour elle il n'est pas de souffrance qu'il n'ait supportée. Le gage d'amour donné à l'âme, cest Dieu ; le prix de l'àme, c'est Dieu ;la récompense de l'àme, c'est Dieu. — C'est pour l'àme que le monde fut créé, c'est pour Tàme que Dieu est mort, c'est Dieu qui est la gloire et la couronne de l'àme, « car vous êtes, Seigneur, disait le Psalmiste, « la gloire de leur vertu (i). »

0 homme, vois, considère, examine ce que tu es ; car tu n'es pas ce qui apparaît ; ce que tu es n'apparaît pas. Que voit-on de toi, sinon le corps? Et cependant tu n'es pas corps, tu es esprit, tu es presque un pur esprit. Lhomme est un ange ou presque un ange. Pourquoi donc, infortuné, es-tu mêlé aux animaux et aux brutes ? Ah 1 tu es aujourd'hui au milieu d'eux, mais tu seras un jour le compagnon des anges. Reconnais donc ta dignité, car l'àme en toi est tout ou presque tout. — Saint Paul : « Si nous vivons » par l'esprit, marchons aussi par l'esprit (2). » Mais qui ne déplorerait de voir cette brillante créature plongée dans la boue de ce corps, collée, cimentée à ce limon fangeux ? Quelle est cette étrange union de l'esprit à la boue, de l'àme à la terre ! Le Psalmiste en pleurs s'écriait : « Mon àme est attachée à la poussière (3). » Et ailleurs : « Je suis enfoncé dans la vase de l'abîme (4). »

Certes, c'est une œuvre admirable de l'Ouvrier divin, que cette union de l'esprit avec la lie affreuse de ce corps terrestre, union qui fait rhomme. Que ne peut faire Celui qui a fait un tel prodige, Celui qui a ainsi mêlé le ciel à la terre? — Néanmoins il a fait

(l) l>s. LxxxYUî, 18. - ^-z) Gai., v, 50. — (3) Ps. cxvm, 25. — (») Ps.

LXVllI, 3.

APRÈS l'épiphame 73

plus encore. Il doubla la noblesse de notre limon, lorsque « le » Verbe se fit chair. » Après cela, je ne m'étonne plus de l'union de Fàme à une chair mortelle...

Mais soit, l'àme est unie au corps par des liens naturels ; cependant une chose augmente mou épouvante et ma douleur, c'est qu'elle y est attachée par les liens de l'amour, non moins que par les liens de la nature. En effet pourquoi souffre-t-elle tant de douleurs, tant de travaux, tant d'angoisses, sinon pour le corps? Elle n'a besoin pour elle-même, ni de vêtement, ni de nourriture, ni de repos, ni de sommeil, ni de richesses, ni de toutes ces choses passagères pour lesquKlles elle supporte des tourments si cruels. 0 àme, qu'y a-t-il de commun entre ce vil bourbier et toi? Si le corps se corrompt, que t'importe? n'es-tu pas immortelle? Si le corps périt, que t'importe ? ton habitation n'est-elle pas aux cieux ? Pourquoi tant aimer, ô malheureuse, ta prison et ta chaîne? Sans le corps, tu serais délivrée de toute souffrance, de toute douleur ; tu serais agile et rapide, tu serais toute intelligence ; pourquoi aimer le poids si lourd et si vil de cette fange terrestre? Xe serait-ce pas mieux pour toi d'être libre et dégagée df tout ? Peut-on aimer sa chaîne, fut-elle d'or? Si un poids écrase, fut-il d'or, qui ne le rejetterait? Et pourtant, vois ce qu'est en réalité l'objet de ton atta-. chement? Sors un instant, sépare-toi de ton corps et vois quel est l'objet de ton ardent amour ; vois comme il est plein de boue, comme il fourmille de vers. Fuis, fuis tant de puanteur, ferme tes sens, couvre tes yeux de peur de le voir.

Voilà, ô malheureuse, voilà ce que. dans ton illusion ou dans ton ignorance, tu aimes avec tant d'ardeur. Si pendant la vie ton corps a quelque beauté, quelque vigueur, cette beauté, cette vigueur ne sont pas à lui, elles sont à toi. Sépare-toi du corps, afin de bien séparer aussi ce qui est à toi, et regarde ensuite ce qui reste à ce corps auquel lu es unie. Tu es toute céleste, pourquoi aimer une chose si terrestre? tu es immortelle, pourquoi aimer une chose si passagère ? tu es spirituelle, pourquoi aimer une chose si matérielle ? tu es belle, pourquoi aimer une chose si immonde, cette lie fétide de la terre ? Qu'y a-t-il de commun entre celte lie ignoble

et toi. entre ces vers et toi? Fille du Très-Haut, fille noble, belle et libre, tu es noble, pourquoi dégénérer de ta noblesse, en te livrant à des œuvres qui sont ta ruine? Tu es libre, pourquoi te faire l'esclave des vices et soumettre ta tète au joug du pécbe? Tu es le temple de Dieu, pourquoi te faire l'etable des pourceaux, Tétable des démous.

'Ohl qu'il est triste, mes frères, qu'il est lamentable de voir une créature noble et belle, faite pour habiter la cité céleste, pour participer à la nature de Dieu, pour être la compagne des anges, de la voir, dis-je, bafouée par les démons, souillée par des pensées et des passions honteuses, couverte de boue et d'ordures fétides ! et elle ne voit rien, et elle ne sent rien. — Oh 1 quelle différence parmi les âmes! L'une est l'autel de Dieu, le temple de Dieu, le sanctuaire du Saint-Esprit, comme un jardin de délices présentant toutes sortes de douceurs, rempli des fleurs les plus suaves, exhalant le parfum des lis et des roses, c'est-à-dire des pensées pures et des saintes affections ; l'autre au contraire est remphe de toutes sortes de pourritures.

Pour faire connaître les liens de cette délectable union du "\'erbe avec l'àme. rappeler ce passage de saint Bernard, sermon cinquième sur le Cantique : Sachez ceci (1^...

Nul esprit ne peut s'unir à l'àme humaine, excepté l'Esprit infini. Le Psalmiste disait : « L'ange du Seigneur descend autour de » ceux qui craignent Dieu ^2;. » L'auge ne peut habiter qu'autour de l'àme, mais le Verbe divin s'unit à elle d'une manière intime ; il descend jusqu'au fond de l'àme, jusqu'à sa moelle, jusqu'à ses entrailles, car cette lumière incréée se mêle par des voies ineffables à la lumière créée de nos âmes. L'ange et l'àme ont une nature plus semblable, plus rapprochée, et néanmoins ces esprits ne peuvent s'unir, comme font l'àme et le Verbe divin. Et cela pour deux raisons : à cause de l'immensité du Verbe qui n'exclut rien, qui ne repousse rien, et à cause de la simihtude, de la ressemblance du Verbe avec l'àme.

(1) Ce passage de saint Bernard est rapporté dans le sermon sur la Dédicace d'une église. Voyez T. I, p. 388. — (2) Ps. xxxui, 7.

Mais, « quand seront ces choses et quel sera le signe de votre » avènement (I' » auprès de votre épouse? Car vous venez à elle, vous qui ne vous retirez jamais ; vous êtes partout, et néanmoins vous venez je ne sais comment ; vous venez, vous n'entrez pas par les fenêtres du corps ; c'est la mort qui entre par les fenêtres et vous êtes la vie. Vous êtes toujours prt'sent à l'ànie, mais votre présence ne lui apparaît pas toujours. Vous venez donc à elle non du dehors, mais du fond même de son être ; et je ne sais de quelle manière vous commencez à être présent, vous qui jamais n'êtes absent.

« Quel sera » donc, Seigneur, « le signe de votre venue (2)? » u Le feu précède ses pas et dévore autour de lui tous ses enne- » mis (3). » Le feu de la piété, de la ferveur, prépare la demeure nuptiale de l'àme ; il dévore toute impureté, il nettoie la maison ; c'est la parole du Psalmiste : « Je purifiais mon àme (4). >> Par conséquent, lorsque toutes les concupiscences se taisent, que toutes les mauvaises pensées se calment ; lorsque dans une àme tout est tranquillité, sécurité complète ; « lorsque tout y fait silence (o), » tout à coup « voilà l'Epoux qui vient, sortez au-devant de lui (6). >» Allez au-devant, car le Verbe divin court avec rapidité. A peine a-t-il comme imprimé un baiser à l'âme, pour la remplir d'ineffables douceurs, qu'il s'enfuit. Sa présence brille tout à coup comme l'éclair, et pendant que l'àme étend pour l'embrasser les bras de ses désirs, il échappe à ses mains et disparaît ; car tant que l'àme est enfermée dans ce corps misérable, elle ne peut fixer son regard sur la divine lumière.

Et l'àme remplie de douceur s'écrie à son Epoux : « Reviens, » mon Bien-aimé j). » Ah 1 si tu ne demeures pas, du moins reviens souvent me visiter ainsi: « Sois semblable au chevreuil et au » faon de la biche sur les monts de Bethel, » c'est-à-dire de la maison de Dieu. Quels sont ces faons célestes, sinon les puissances angéliques? Sois donc dans mon àme ce que tu es sur les monts de

(1) S. Matth., XXIV, 3. - (2) Id. - i3) Ps. xcvi, 3. - (4) Ps. lxxvi, 7. — (o) Sag., xviii, 14. — (6) S. Matih., xxv, 6. - ■') Gant-, n, 17.

Béthel ; là tu résides lougtemps, tu demeures toujours ; arrête eu moi tes pas du moins quelques instants.

Oh ! qu'il connaissait bien les mystères de TEpoux ; celui qui chantait TEpithalame de ses noces ! « Le voilà qui vient bondissant » sur les montagnes, franchissant les collines ! Mon Bien-aimé est » semblable au chevreuil ou au faon de la biche ;i,. » LePsalraiste disait à son tour : « L'Esprit passe sur lui. mais il n'y demeurera » pas et personne ne reconà.iitra le lieu où il est passé (2). ■»

Vous direz peut-être : Mais le Seigneur dit dans l'Evangile : «< Nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure (3). » — Remarquez doûc que, par la grâce, le Seigneur demeure longtemps dans une àme: que, par sa miséricordieuse prédestination, il y demeure toujours : mais que. par sa venue mystique, il n'y demeure qu'un instant. Voilà pourquoi après avoir dit : « L'Esprit passera » en lui 4; , » le Psaimiste ajoute : « Mais la miséricorde du Sei- » gneur demeure de l'éternité à l'éternité (5). » Vous prédestinez dès réternité, et vous glorifiez dans les siècles éternels ; ceux que sa miséricorde a prédestinés dès l'éternité, il les a appelés dans le temps, il les a justifiés dans le temps, et sa miséricorde les magnifie dans les siècles éternels.

Je veux que vous pesiez bien ce qui est dit ici, quoique peutêtre dans un autre sens : « La miséricorde du Seigneur est sur ceux » qui le craignent, et sa justice sur ceux qui observent son testa- » meut (6;. » Ceux qui craignent et espèrent se confient en Dieu, parce qu'il est miséricordieux : ceux qui craignent et observent les commandements se confient en lui, parce qu'il est juste. La justice ne lui manque pas pour récompenser ceux qui travaillent, pas plus que la miséricorde pour pardonner aux coupables, pourvu que les uns et les autres aient la crainte de ses jugements et espèrent en sa misMicorde. — Voyez l'excellente distribution : la miséricorde est pour ceux qui espèrent en lui, et la justice pour ceux qui le servent.

Disons maintenant pourquoi lEpouse de l'Agneau est appelée

(1) Cant.. M. 8. - (2) Ps. cii. 16. - (3; S. Jean, xiv, 23. - (4) Ps. en, 16. - (6)Id. 17. — (6) Ps. cii, 17.

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une colombe ; l'Epoux l'appelle une colombe dans les Cantiques : « Mon Epouse, ma colombe. » La colombe est sans fiel, elle est simple, elle gémit, elle vole avec rapidité. L'Epouse est comme une colombe sans tache, sans amertume du péché ; elle gémit par la pénitence ; dans sa simplicité, elle ne connaît point la ruse et n'a qu'une pensée dans son cœur ; elle doit traverser rapidement les choses de ce siècle et élever toujours son vol, sans s'abaisser vers la terre. « Qui me donnera des ailes comme celles de la colombe. » Je volerai et je me reposerai (1). »

Il y a des oiseaux qui volent près de terre ; il est à craindre pour eux que, dans leur vol, ils n'aperçoivent quelque cadavre ou autre chose semblable, et ne soient entraînés par le désir de s'en repaître ; les chasseurs au dessein meurtrier sont là qui les aperçoivent, les prennent dans les filets qu'ils ont préparés, ou les percent de leurs flèches. Saint Bernard (2) nous en avertit : Il y a là les filets des démons ; ces esprits pervers se tiennent derrière notre muraille, c'est-à-dire derrière notre chair ; « ils ont préparé leurs » flèches dans leur carquois, pour en percer dans l'obscurité ceux >» qui ont le cœur droit (3). »

Le carquois du démon est notre chair ; là sont cachées les flèches des désirs qui percent l'àme avec violence, quand l'âme se livre à la volupté et s'abaisse jusqu'à terre. Il faut donc qu'elle vole d'un vol rapide à travers les choses du temps, l'âme qui veut être une colombe agréable à Dieu ; sans cela elle ne pourra célébrer ses noces avec l'Agneau.

Car, « des noces se firent ; » remarquez où. A Cana de Galilée. Cana veut dire ferveur, Galilée transmigration, par conséquent les noces se firent dans la ferveur de la transmigration ; c'est-à-dire dans son amour pour sa condition d'étranger. Ainsi deux choses sont requises dans l'Epouse; il faut qu'elle aime et il faut qu'elle soit étrangère. Le fils du roi de Sichem voyait beaucoup de filles dans sa capitale et il n'aima que Dina, rétiangère. Le Fils du Roi éternel ne veut pour épouse qu'une âme étrangère ici-bas, c'est

(1) Ps. Liv,, 7. — (2) S. Bern., serm. m, sur le ps. 90, n° 5. — (3) Ps. X, 3.

elle seule qui aura son amour et qu'il regardera digne de lui. 11 ne veut pas pour épouse une fille de Babylone. qui regarde la terre comme sa demeure : il faut que Tépouse puisse dire cette parole de l'Apôtre : « Ils confessaient qu'ils étaient étrangers et voyageurs » sur la terre (i). >»

La meilleure marque d'un citoyen du ciel c'est de se regarder ici-bas comme étranger. Une jeune fille dit à Pierre : Vous aussi, vous êtes de ceux-là. — Mais je t'en prie, ô jeune fille, dis-moi à quoi tu le reconnais? — Ce n'est pas, répond-elle, à son visage ou à son extérieur; c'est uniquement parce qu'il est Galiléen. Voilà le signe qu'il est de ceux-là, c'esi-à-dire des disciples du Seigneur Jésus.

Mais qui pourra dire les mets spirituels servis à ce festin ? Disons au moins quelques mots du vin que l'on y sert. Ah ! on le sert d'une manière bien différente au banquet du démon et au banquet du Christ. L'homme ennemi sert d'abord le meilleur vin, les richesses, les plaisirs ; et, lorsqu'ils sont enivrés, lorsque cette âme malheureuse enivrée par les vapeurs brûlantes de la cupidité, soupire éperdûment après les plaisirs, alors « il sert son plus mauvais » vin. « les douleurs et les tourments de l'enfer. C'est l'ennemi qui précipite dans les tourments, après avoir sollicité au plaisir. Hommes malheureux, vous buvez ce vin avec délices, et vous n'apercevez pas que cette saveur est meurtrière. Malheur à vous !

Au banquet de Jésus-Christ, tout est bien différent. « Pour vous, yy vous avez gardé le meilleur vin jusqu'à présent. » Jésus-Christ envoie d'abord les douleurs, les tentations, la faim, la pauvreté ; mais à la fin il donne la gloire. « Vous aurez des angoisses dans le » monde (2; ; » mais l'eau se changera en vin, parce que « votre » tristesse se changera en joie (3). » Oh ! quel vin que le vin de la gloire! « Ils seront enivrés par l'abondance de yotre maison (4\ »

Par conséquent, mes frères, supportons, à l'exemple de Jésus- Christ, une amertume d'un instant, pour goûter les douceurs éternelles ; accomplissons ces paroles de l'Apôtre : « Courons par la » patience au combat qui nous est proposé, regardant Jésus l'au-

(l) Héh., XI, 10. - (2) S. Jean, xvi, 33. - ^3) Id. 20. — (4) Ps. xxxv, 9.

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» leur et le consommateur de notre foi, qui, au lieu de la félicité w dont il pouvait jouir, a souffert la croix, méprisant la honte et » l'igriorainie (I). » Il voulut être le premier à boire de ce calice et il a bu plus que ne peuvent boire tous les autres ensemble. « Ce vin est excellent, digne d'être bu par mon Bien-aimé et d'être » longtemps savouré entre mes lèvres et mes dents (2). »

Saint Thomas (3} nous dit sur ce passage : Les lèvres sont les apôtres et les docteurs ; les dents sont les martyrs ; car, ainsi que l'écrit Pline (}) dans son livre d'histoire naturelle, quand on brûle les corps, les dents seules résistent aux flammes et ne sont pas consumées par le feu. Ainsi, fruits féconds des noces mystiques, les martyrs ont résisté à tous les feux de la persécution et sont demeurés invincibles. Voilà pourquoi dans le Cantique il est dit des apôtres : « Ses dents sont comme des brebis qui montent du la- » voir (5). » Heureux troupeau ! ils ont déposé leurs toisons entre les mains des persécuteurs et, semblables à des brebis muettes sous la main qui les tond, quand on les maudissait, ils ne maudissaient pas ; aussi l'Eglise a pu dire dans ses chants : On n'entend ni plainte ni murmure. Comme de douces brebis, ces âmes saintes, dépouillées par les persécuteurs de la toison de leur corps, sont montées du lavoir plein de leur sang qui les avait puritiées, plus blanches que la neige.

Revenons maintenant au passage cité plus haut. Le « vin » des souffrances est digne d'être bu par mon Bien-aimé et d'être « sa- » vouré entre ses lèvres et ses dents (6}. >' Le Bien-aimé l'a bu, mais les dents l'ont savouré. Il était Dieu ; aussi dans sa force divine il a avalé les tourments comme l'eau ; dans son brûlant désir de notre rédemption, il s'est offert lui-même à la mort gratuitement, sans qu'il eut la moindre dette à payer, le moindre péché à expier. Les martyrs au contraire ont longtemps savouré les tourments et les souffrances ; car, quoiqu'ils les supportassent vaillamment, il y avait pourtant en eux de plus grandes résistances, la crainte des souffrances, toutes les répugnances des sens.

(0 Hébr., XII, i. — (2) Gant., vu, 9. - (-3) S. ïhom., sur le Gant., ch. 7. — (4) Pline, livr. 7, ch. 16. - (5) Gant., iv, 2. - (6) Gant., vu, 9.

Nous lisons dans le livre de Job : « Quel homme est semblable » à Job qui avale les mépris comme l'eau '!)? » Job dans la douleur est la figure de Jésus-Christ, nous dit saint Grégoire (2^. Quel est donc le martyr semblable à Jésus-Christ qui a bu les mépris et les opprobres comme l'eau ? Après avoir subi tant de tourments, il ne semble pas encore satisfait et il s'écrie : « J'ai soif. » Vous avez soif, ô mon bon Jésus 1 C'est peu pour vous d'avoir bu tant de tourments pour moi, vous avez encore soif de la mort pour nous donner la vie, car « il doit être rassasié d'opprobres (3\ » — Le vin de TEpoux est donc entièrement pur, nous dit saint Bernard '4^, car ses souffrances nétaient ni une dette de sa servitude, ni une peine de ses péchés : quant au martyr, quelles que soient sa force et sa vertu, nous pouvons dire : « Votre vin est mêlé d'eau (5;. »

Ici s'élève une question : pourquoi disons-nous que le Christ a bu sa Passion avec facilité, et les martyrs avec difficulté? Cependant, dans la terreur que lui inspirait la vue de sa Passion, le Christ laissa échapper de son corps une sueur de sang ; tandis qu'on nous dit de quelques martyrs qu'ils allaient à leur passion avec joie et comme à un festin.

Je réponds • Les martyrs n'avaient pas une force plus grande que le Christ, puisqu'il est lui-même la force des martyrs. La crainte du Sauveur avait deux causes. Premièrement, Jésus-Christ voulait montrer qu'il avait la faculté de souffrir, qu'il était véritablement homme et qu'il sentait la douleur des tourments. Et cela était nécessaire à cause des Manichéens, lesquels prétendaient qu'il n'avait pas eu un corps véritable, mais un corps fantastique. Et saint Hilaire 6 , malgré sa haute sainteté, enseignait que Jésus-Christ n'avait pas senti la douleur des tourments ; enseignement qu'il rétracta depuis, comme l'affirme saint Thomas.

(t) Job, x-sxiv, 7. - (2) S. Grcg. Mor., liv. 17, chap. 1. - (3) Law., jii, 30. — (4) S. Bern., sur le ps. 90, serm. 9, n° 3. — (4) Isaïe, i, 22. — (o) On peut lire au sujet de cette erreur attribuée par quelques auteurs à saiut Hilaire, la préface de l'édition de ses œuvres par les PP. de saint Maur, parag. 3' et suivants. Pour la rélraclation de cette erreur, voyez saint Thomas, 3 sent., dist. 6, art. 3.

Secondement, les martyrs, quoique souffrant à l'extérieur dans leurs corps de cruels supplices, recevaient pourtant de Dieu dans leur âme d'abondantes consolations qui les fortifiaient, ainsi qu'ils le disaient eux-mêmes à leurs bourreaux. Le Christ, au contraire, pour que ses souffrances fussent plus violentes, était entièrement abandonné à sa faculté de souffrir; non-seulement l'action de sa gloire qui aurait agi sur sa chair passible était arrêtée, mais il fut encore privé de tout secours intérieur ; il s'en plaint lui-même à son Père : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné (1}? » 0 Père, vous consolez les autres, vous les secourez ; vous n'abandonnez, vous ne délaissez que moi seul. Voilà pourquoi la douleur de Jésus-Christ était une douleur sans mélange, sa tristesse une tristesse sans mélange, tandis que la douleur des martyrs était mêlée de consolation. Votre vin, ô mon Seigneur, est \e\\n pur de la douleur ; pour vous, ô martyrs, « votre vin est mêlé d'eau /2 . »

Oh 1 comme elle était sans mélange, cette tristesse qui lit couler le sang en gouttes de sueur sur tous les membres de notre Dieu 1 Il avait dit : a Mon àme est triste jusqu'à la mort ^3) ; » car, sans un miracle particulier, tout autre aurait succombé sous le poids de tant de tristesse.

Remarquez à ce propos ce que dit le cardinal Hugo sur ces paroles du Psalmiste : « Il a changé leurs fleuves en sang (4). » Ce changement s'est opéré chez les enfants de Babylone ; mais en Galilée il change Teau en vin, et dans les apôtres il change le \iu en sang. L'eau de la sagesse de ce monde a été changée en sang ; l'eau de la crainte divine a été changée eu vin de l'amour aux noces de Cana en Gahlée, car dans les noces de l'àme toute crainte est bannie et l'amour allume ses flammes. L'eau et le vin sont changés eu sang dans le sacrement de l'autel, ainsi que dans les martyrs, car, à cause de leur charité et de la ferveur de leur amour, ils ont versé tout leur sang.

(nS. Mattb ,xxvii, 46. - (2)Isaïe, i, 2?. - (3) S. Mauh., xxvi, 38. — (4) Ps.LxxvH, 44.

APOSTILLE DE L'ÉVANGILE

1° « La Mère de Jésus était là, « Songez combien devaient être honnêtes et saintes des noces auxquelles daigne se trouver la Mère de toute pureté. Là rien d'immodeste, rien d'inconvenant. — S'élever contre les noces d'aujourd'hui. — S'étendre contre ceux qui se gorgent de \iande et de ^^n, qui fout ou disent des choses obscènes. — « Jésus y fut aussi appelé. » On ne désirait pas leurs présents, puisqu'ils étaient pauvres ; on désirait l'autorité de leur présence.

2° « Le vin manquait: la Mère de Jésus lui dit : Ils n'ont pas de » \in. » — Remarquez la foi de la Vierge sainte ; elle ne l'avait pas encore vu opérer des miracles ; cependant elle savait qui il était et comment elle Lavait conçu.

3° « Et Jésus lui dit : Qu'est-ce que cela vous fait, ô femme, à » vous et à moi? Mon heure n'est pas encore venue, » cette heure bénie entre toutes où je m'unirai à mon Eglise sur le lit nuptial de la croix : où je donnerai les arrhes précieuses de mes sacrements ; à ces noces ne manquera pas le vin de l'amour, le vin de la charité; « le Seigneur est comme le puissant enseveli dans le vin (1). » Cette grappe de la terre promise sera exprimée dans le pressoir et donnera un vin abondant qu'on servira à LEglise. Qui ne brûlera d'amour, Seigneur, eu considérant vos afflictions, les douleurs et les opprobres que vous avez endurés pour nous? — Nous avons une ligure de l'immense amour qui enivra l'Epoux céleste dans Jacob servant son oncle pour en obtenir Rachel : « Et ces jours lui ■> paraissaient peu nombreux, à cause de la grandeur de son >» amour (2). » Peu de chose semblèrent les souffrances à notre Rédempteur, peu de chose lui semblèrent les fouets, peu de chose lui sembla le crucifiement, peu de chose lui sembla la mort. Il s'écrie : «' J'ai soif. » Quelle est cette soif, ô mon Seigneur? N'est-il pas écrit : « II sera rassasié d'opprobres (3) ? » — « Faites tout ce qu'il

(1) Ps.Lxxvn, 65. -(2) Gen., xxix, 20. — (-3) Lam., iir, 30.

APRÈS l'épiphame 83

» vous dira. » Voyez la confiance de cette divine Vierge. Elle connaissait la bonté de son Fils et elle savait qu'elle ne pouvait en essuyer un refus.

4° « Tout homme sert d'abord le bon vin, et lorsqu'on a beau- » coup bu, il sert le moindre. » Ainsi font les hommes, ainsi fait le monde. 11 sert d'abord les plaisirs, ensuite les douleurs. « Ils » passent leurs jours dans les délices et dans un moment ils des- » cendent en enfer (P. » — Quelle amertume les mondains trouvent dans cette parole : « Celui qui ne renooce pas à tout ce qu'il » possède, ne peut être mon disciple (2)! » Que d'austérité dans ce breuvage : « Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas, » n'est pas digne de moi. » Mais ils ignorent combien est doux le joug du Seigneur et quelles suavités la piété mêle à cette amertume. — Mais soit, la croix est amère, la pénitence est dure. Qui ne boira ce breuvage d'une amertume momentanée pour s'enivrer du nectar éternel de la béatitude? ^ Les afflictions courtes et lé- » gères de cette vie produisent pour nous le poids éternel d'une sublime et incommensurable gloire ^3). »

o<^ Pour dire un mot de ces deux sortes de vin, remarquons trois qualités du vin de ce siècle et trois qualités du vin du Seigneur. Le vin de ce monde qui enivre les pécheurs leur plaît par sa couleur, par son odeur et par sa saveur ; considérons la couleur dans la suggestion du mal, l'odeur dans le plaisir qu'on peut y trouver, et la saveur dans l'expérience, dans les effets. — Un homme, par exemple, retient le bien d'autrui. sous couleur de soutenir sa famille, sa dignité : un autre fait des contrats illicites, se livre à la fraude, à la simonie ; si vous lui faites des reproches, aussitôt il donne une couleur à ses œuvres mauvaises. Comment pourrais-je vivre? comment nourrirais-je mes enfants, ma femme, ma famille? Sous une telle couleur, les évoques dépouillent les églises ; sous une telle couleur, les seigneurs dépouillent leurs sujets ; sous une telle couleur, les religieux errent hors de leur monastère; avec cette couleur, on pallie des milliers de vices. On peut trouver encore la couleur dans la suggestion, lorsque le démon trompe par

(1) Job, xxr, 13. - (2) S. Luc, xiv, 33. - (3) 11 Cor., iv, T.

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l'apparence du bien ceux qu'il ne peut tromper par l'apparence du mal. — A la suggestion on doit appliquer ces paroles : a Ruben » mou premier né, etc. (1). » Réfléchissez ; cette suggestion est perverse, elle est sanglante, et dites : « Tu ne croîtras pas. »

En second lieu, l'odeur du vin est la délectation; l'esprit attiré par la concupiscence est entraîné à la volupté. En voici la figure : Abraham chassait les oiseaux qui. attirés par l'odeur des animaux immolés, abaissaient leur vol de leur côté ; l'homme spirituel, en voyant les oiseaux, c'est-à-dire en sentant ses désirs s'abaisser vers les cadavres des voluptés, les chasse et leur fait reprendre leur vol vers le ciel. En troisième lieu, la saveur est l'expérience, le résultat de l'action. De là tant de malheureux, tant d'esclaves, tant de captifs retenus dans les fers par la saveur de leurs péchés.

6° « Dans le vin du Seigneur remarquons aussi trois qualités. Premièrement l'âpreté. « Vous avez montré vos rigueurs à votre » peuple ; vous nous avez enivrés d'un \in de douleur (2). » Le vin, pour guérir les blessures, cause de la souffrance. Secondement, la miséricorde : « J'ai bu le vin avec mon lait. » Il boit le \in avec le lait, celui que la ferveur de l'amour convertit au Seigneur et que la douceur de la charité incline vers le prochain ; il de\ient ainsi pieux envers Dieu et bon pour le prochain. Troisièmement, l'ardeur de la dévotion. L'Epouse disait de ce vin : C'est un vin excellent, digne d'être bu par mon « Bien-aimé et d'être savouré entre ses lèvres et ses » dents ^3~. » Tel est le vin que l'Epoux sert dans ses noces avec l'âme chrétienne, quand il change l'eau de la tiédeur en vin de ferveur. Nous ne pouvons que le boire ici-bas, mais là-haut nous en serons enivrés. — « Mangez et buvez, mes amis, et vous, mes » bien-aimés, enivrez-vous (4). » — L'Epoux savoure le vin entre le-s lèvres et les dents. — L'Epoux seul boit un vin pur; les autres ne boivent qu'un vin mêlé de l'eau de leur tiédeur, de leur négligence, de leur ignorance ou de leur fragilité. Dieu sert du vin a ses enfants, il ne donne à ses serviteurs que l'eau de l'outre qu'Abraham autrefois donna à la mère d'ismaél. Abraham était la figure de Dieu récompensant les âmes serviles par l'abondance des

(I) Gen.jXLix, 3. - (2) Ps. lix, 3. - (3) Cant.,vn, 9. — (4) Gant., v, 1.

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richesses terrestres, des honneurs de ce monde ; mais Toutre tarira etismaël aura toujours soif.

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