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APRÈS l'épiphame 105
» fondeurs du mal, il méprise (1). » Ainsi dit le Sage, et le Psalmisle disait : « Ils se sont livrés aux affections de leur cœur (2). »
Et ce n'est point encore là le dernier degré ; il y en a un septième, c'est la malice qui, en raison de sa perversité, prend le nom général de tout ce qui est mauvais comme son dernier terme. Ou est arrivé à ce degré, lorsque « l'iniquité s'échappe avec abou- >' dance (3) ; « lorsque « le pécheur se glorifie des désirs de son » àme (4) ; » ou bien encore « lorsqu'il se réjouit d'avoir fait Le » mal et qu'il tressaille de joie dans l'iniquité (o). « Il est trèsdifficile de réprimander ceux qui se glorifient ainsi publiquement de leurs ignominies. « Comme Sodome, ils publient leurs » péchés (6). »
Voici les dommages que cause le péché : la culpabilité, la tache, la punition, la faiblesse, le penchant au mal, les ténèbres, et un grand nombre d'autres. — La culpabilité est très-grande; quand tous les êtres observent la loi, l'homme seul la transgresse. — La tache est honteuse ; c'est une noble créature qui est souillée par la privation de la grâce, par le dépouillement des vertus, par le désordre de toutes ses puissances. « Vous êtes pour moi comme » des enfants d'Ethiopie (7). » « Leur visage est devenu plus noir » que le charbon (8). » — La pénalité lui fait encourir une peine éternelle pour la volupté d'un moment. Quelle chute immense ! du ciel à l'abîme infernal !
Jérémie désigne en ces mots la faiblesse : w Jérusalem a péché, » voilà pourquoi elle est devenue chancelante (9). « « Des étrangers » ont dévoré sa force et il ne l'a pas su;10\ » L'entraînement d'une habitude perverse est une chaîne cruelle. « Les chaînes des péchés » m'ont entouré (11); » et chaque acte coupable ajoute à la chaîne un nouveau lien. — Saint Jean nous parle de l'aveuglement : « Il » est dans les ténèbres ; il marche dans les ténèbres et il ne sait où il va <Jî'^, » c< parce que les ténèbres ont aveuglé ses yeux (13).» De
(1) Prov.,xviii,3. — (2)P6. Lxxii. 7. —^3; Id, — ^4} Ps. x, 3. — (5, Prov., u, 14. — (6) Isaie, m, 9. — (7) Osée, ix, 7. — (8) Lament,, iv, 7. — ^9) Lament., i, 8. — (40) Osée, vii, 9. — (41) Ps. cxvni, 61. — (12) S. Jean, xit, 33. — (13) I S. Jean, n, H.
106 CINQUIÈME DIMA-NCHK
là vient qu'il n'a pas le sentimentde sa turpitude ni de son infamie, qu'il ne sent pas le remords, qu'il ne redoute plus les tourments éternels. Du fond de cet abîme, nous devons supplier Dieu d'être notre libérateur. Vous crierez vers moi, je vous délivrerai, vous me glorifierez.
Ici remarquons premièrement que l'histoire de Jacob nous le montre descendant en Egypte. L'Egypte est la figure des ténèbres. Tout pécheur par conséquent descend en Egypte, c'est-à-dire dans les ténèbres ; néanmoins s'il est enfant d'Israël, c'est-à-dire élu de Dieu, il traversera la mer Rouge et arrivera dans la terre de promission, dans la gloire éternelle. — Secondement, s'il est enfant d'Israël, il poussera des cris du milieu de ses péchés : sans cela il ne les sentirait même pas, son âme serait une fille d'Egypte, et c'est un mauvais signe lorsque i'àme au milieu de l'Egypte ne sent pas sa captivité.
Troisièmement, pesons ces paroles : a Les Egyptiens haïssaient » Iss enfants d'Israël et les affligeaient en les insultant (1). » Les démons insultent l'âme pécheresse et la chargent comme une vile bète de somme. — Quatrièmement, remarquons qu'à l'approche du Libérateur l'âme est sous une plus grande oppression ; car lorsque l'homme veut sortir de la captivité de son péché, les démons le retiennent avec plus de force... « Laissez aller mon peuple (2), » mon héritage... Soyez roi sur ce peuple et, faisant pénitence, il vous offrira un sacrifice de louanges.
Tous les signes qui s'accomplirent, lorsque les enfants dT-raël sortirent de l'Egypte, peuvent être moralement appliqués au pécheur, quand il sort de son péché. La verge de ^kloise fut changée en serpent ; l'insensibilité est changée en prudence, quand l'homme commence à s'émouvoir et à sentir les pertes causées par son péché. — L'eau fut changée en sang; ce prodige s'accomplit, lorsque Dieu inspire le dégoût des choses vaines et passagères ; alors on commence à n'éprouver que de la répugnance pour les plaisirs. Dieu répand l'amertume sur les jouissances matérielles et
(0 Exode, 1. n. — (2) Exode, v, 1.
l'àme ne peut plus y porter ses lèvres... « Laissez aller mon peuple, » afin qu'il m'offre ses sacrifices (I)... » On peut dire encore que l'eau se change en sang, lorsque le corps, tranquille jusqu'alors, commence à se troubler ; l'eau des plaisirs grossiers devient le sang de la douleur des fautes commises.
Les moucherons qui piquaient de leurs dards sont les remords qui déchirent l'àme, les angoisses que causent les pèches, les aiguillons de la crainte de Dieu, de la pensée du jugement et de l'enfer. — Il y eut des grêles, des tonnerres, des foudres, des éclairs... « Le voilà qui se tient derrière la muraille [T. » Les tonnerres sont les appels de Dieu ; les éclairs ses inspirations, ses illuminations intérieures ; les tonnerres sont encore les terreurs de la mort ; et si tout cela ne suffit pas, Dieu ajoute les grêles des fléaux, des persécutions, etc.. « Laissez aller mon peuple, pour qu'il « m'offre ses sacrifices. »
La mort des premiers-nés est la mort des affections perverses, des vices les plus profondément enracinés. Ce prodige s'accomplit lorsque, avec le secours de la grâce divine, on immole dans le cœur toute affection aux passions qui sont comme les aînées des œuvres. — « Laissez aller mon peuple, pour qu'il m'offre ses sacri- » fices... » Les premiers-nés sont encore les vices capitaux, la cupidité, l'ambition, l'ardeur de la luxure et autres semblables. Immolez ces vices, et tous les autres perdront de leur force, les vertus se multiplieront et votre âme sortira de sa captivité... « Laissez aller « mon peuple, pour qu'il m'offre ses sacrifices... » Mais non, ô mon Seigneur, il ne le laissera point aller, à moins que vous n'immoliez vous-même de votre propre main, les premiers-nés des Egyptiens. Quels que soient les fléaux qui tombent sur une àme, elle ne retrouvera sa liberté, que lorsque le Seigneur aura immolé en elle ses passions... Voyez saint Augustin sur le psaume 34 et sur ce verset : « Que leurs voies ne soient que ténèbres et abîmes; » que l'ange du Seigneur les poursuive (3?- "
Pesons ici deux choses. Israël est riche, en sortant de l'Egypte. Le pécheur en effet sort de son péché, humble, circonspect, plein
Ci;;Exodo,v,I. —^2: Gant., 11, ?.— ;3)Ps. xxxiV; 6.
108 CINQUIÈME DIMANCHE APRÈS L'ÉPIPHANIE
de prudence pour ne pas tomber de nouveau et de patience pour supporter le châtiment de ses fautes. Il dit avec le saint homme Job : « Je n'ai pas reçu les punitions que je méritais (1). » Le Psalmiste disait aussi : « Faites connaître votre droite, ouvrez notre » cœur à la sagesse (2). »
Pesons en second lieu a\ec Origène (3 cette parole de Pharaon : « Ne vous écartez pas trop loin [i\ » Il faut s'éloigner pendant trois jours de marche, c'est-à-dire il faut quitter le péché, l'occasion du péché et l'habitude du péché; tels sont les trois jours. Vous aurez beau quitter le péché, si vous en conservez loccasionou l'habitude, bientôt Pharaon qui vient sur vos derrières vous remettra dans son esclavage. Ecoutez Cassien : Méfiez-vous ; les vices sont comme les voleurs, ils se cachent dans les cavernes.
Remarquez que quelques-uns, après leur sortie d'Egypte, disaient encore : « Nous étions heureux en Egypte , » et, méprisant la nourriture céleste, ils désiraient les melons, les oignons et les concombres qu'ils n'avaient plus. Ainsi dit saint Grégoire {5} dans ses Morales. Et si ce n'était la mer Rouge, c'est-à-dire le respect humain, peutêtre ils retourneraient sur leurs pas, suivant la parole de saint Bernard (6). »
D'autres pensent être sortis de l'Egypte et ils sont encore au milieu de leur captivité : «' Gardez-vous d'être sans crainte au sujet » du pardon de vos péchés (7). » Il est dit ailleurs : « Il y a des yy impies qui vivent dans la sécurité, comme s'ils avaient fait les )) œuvres des justes (8) ; » et ailleurs, « comme une nation qui » suit la justice (9). »
Comment pourrons-nous connaître notre état? Remarquons qu'on peut être en état de péché mortel de trois manières, soit parce qu'on vient de le commettre, soit parce qu'on est dans le propos de le commettre, soit parce qu'on Ta commis et qu'on ne s'en est pas suffisamment repenti.
(<} Job, xxxm,2". — ;2) Ps. Lxxxix. 12. —(3) Orig., hom. 3 sur l'Exode. — (4) Exode, vm, 28. —(5) S. Grég. Mor. liv. 20, ch. 15. — (6) S. Bern. Serm. 3 sur le ps. Qui habitat, n» dernier. — (7) Eccli., v, 5. — (8) Ecclé., vui, U. — (9) Isaïe, Lvm. 2.
DIMANCHE DE LA SEPTUAGÉSIME 109
DIMANCHE DE LA SEPTUAGESIME
La vigne du Seigneur.
Simile est regnum cϔorum homini patrifamilias, qui exiit primo mane conducere operarios in vineamsuam.
Le royaume des cieux est semblable à un père de famille qui sortit de grand malin, atio de louer des ouvriers pour sa vigne. (S. Mattu., xx, 1).
De tous les maux causés par le péché d'Adam l'un des plus grands, c'est de nous avoir fait perdre la lumière spirituelle de l'àme. Avant la première faute, Adam voyait les choses de la région spirituelle comme celles de la région matérielle ; le péché lui ravit ces yeux de l'âme et maintenant l'homme ne peut comprendre les choses de l'esprit qu'à l'aide d'images sensibles et d'allégories matérielles. Delà cette parole de saint Denis (1) : Il est impossible au rayon divin de briller à nos yeux, si des voiles sacrés ne l'environnent pour en adoucir l'éclat.
Voilà pourquoi le divin Maître qui savait notre aveuglement ne nous parle des grands et spirituels mystères du royaume céleste que comme à de petits enfants, en employant des paraboles, et non pas des paraboles subtiles et difticiles, mais les plus communes, les plus vulgaires, celles que personne ne peut ignorer; de ce nombre est la parabole de la vigne, qui nous est aujourd'hui proposée et que vous avez bien souvent entendue. Le Sauveur disait : « Le » royaume des cieux est semblable etc. » Dire la lettre de l'Evangile.
Ce récit, dans son sens propre et littéral, doit s'entendre de
(1) S. Denis. De la Hiérarchie céleste, chapitre l*'.
l'Eglise; c'est ainsi que l'explique saint Grégoire (1); néanmoins la parabole offrira un meilleur sujet de discours, si on la prend dans son sens moral; c'est dans ce sens que nous la prendrons aujourd'hui, en vous parlant de la vigne spirituelle.
Cette vigne est l'àme chrétienne. le père de famille est Dieu, l'intendant Jésus-Christ, l'ouvrier chacun de nous, le jour du travail la vie présente, l'heure du paiement le moment de la mort, le salaire la gloire éternelle ; telle sera la matière de ce discours. La vigne est donc notre àme. car la vigne et notre âme ont une grande ressemblance. La vigne est la plus fertile de toutes les propriétés, celle qui se ressent le plus du travail qu'on lui donne, en sorte que si vous lui doublez vos soins, elle doublera son fruit. Entrez dans une vigne bien soignée; vous y trouverez un feuillage vigoureux, des fleurs qui répandent un suave parfum, ou des raisins nombreux, pressés, délicieux. Entrez au contraire dans une vigne mal soignée : tout y est désordre et stérilité ; partout des herbes sauvages, des épines et des ronces; vous ne voyez qu'un feuillage exigu, que quelques grappes éparses, que des raisins âpres et sans maturité.
Ainsi est l'âme chrétienne : elle est d'une extrême ferlilité et peut porter les plus grands fruits, mais pour cela il faut la travailler, il faut la cultiver. Voyez l'âme du juste ; le juste lui prodigue ses soins: aussi vous y trouvez des fruits nombreux, une végétation forte comme dans un paradis de Dieu. Voyez au contraire l'âme du pécheur ; le pécheur nela cultive pas ; aussi votreœil n'y rencontre que des épines, des soucis, des angoisses, des désirs sans frein ; vous n'y trouvez qu'un feuillage exigu et pâle, c'est-à-dire des paroles lâches ettiedes, que des grappeschétiveset âpres, c'est-à-dire des œuvres fâcheuses, des soucis continuels, des aversions haineuses; la cause en est dans la tiédeur, dans la vanité, dans la mondanité de ces œuvres. Les raisins ne peuvent point mûrir dans une telle vigne, parce que le travail et la culture spirituelle lui manquent, parce que la chaleur de la charité lui fait défaut. Aussi les raisins
(1) S. Grég. Livre I" des Homélies sur l'Évangile. Hom. 19, n" 1,
DE LA SEPTUAGÉSIME U\
qu'elle produit ne paraîtrout jamais à la table de Dieu ; ils seront la nourriture des bétes sauvages.
Mon âme est doue une vigne; la souche en est la foi, les sarments les vertus, les raisins les bounes œuvres, le vin la dévotion et la pieté. Voilà pourquoi comme le sarment détache du tronc ne peut porter du fruit, ainsi sans la foi les vertus n'ont aucun mérite spirituel, parce que, « sans la foi, il est imposible de plaire à » Dieu (1). » Et comme les branches produisent le fruit, ainsi les vertus pioduisent les fruits des bonnes œuvres. Ajoutons que comme les raisins produisent le vin, ainsi les bonnes œuvres méritent et attirent la piété beaucoup mieux que les prières par lesquelles nous la demandons à Dieu.
C'est pour cultiver cette vigne que nous avons été placés comme des mercenaires dans cette vailée de larmes, et cette vie tout entière n'est pas autre chose qu'un jour de mercenaire, suivant la parole du saint homme Job : « Son jour est comme celui du merce- » uaire (2\ » Et la récompense sera en raison du travail.
Plût à Dieu, plût à Dieu que nous eussions consiamment sous les yeux cette pensée que nous ne sommes que des mercenaires et que nous ne sommes ici-bas que pour travailler! D'où viennent tant de paresse, une si grande oisiveté ? Nous passons toute notre vie dans les joies et dans les plaisirs, à boire et à manger, à nous embarrasser dans les affaires et dans les soucis du monde. Le hoyau demeure à peine quelques instants en nos mains pour cultiver la vigne.
Aussi quelle récompense pouvons-nous attendre à la fin du jour? Si l'homme riche envoyait des ouvriers à sa vigne et que ceux-ci passassent tout le jour à boire et à manger, à jouer et à danser, quelle récompense le soir donnerait l'homme riche ? Les fouets et le bâton. Et nous, pouvons-nous attendre d'autre recompense que la géhenne éternelle? Malheureux que nous sommes 1 notre paresse ne fait porter aucun fruit à la vigne pendant cette vie et, quand viendra la fin, elle nous précipitera dans l'enfer.
Oui, la fin montrera les travaux de l'ouvrier dans la vigne ; le bon (1) Hébr,,xi, 6. — (2) Job, xiv, G.
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ouvrier attend la fin du jour et se réjouit en la voyant arriver, parce que son travail va cesser et qu'il attend sa récompense ; le mauvais ouvrier redoute la venue du soir, parce qu'il craint le châtiment. De là cette parole de Job : « Comme l'esclave désire l'ombre, T) comme le mercenaire attend la tin de son labeur, ainsi j'ati> tends (*}. » «Il n'en est point ainsi des impies, il n'en est point » ainsi (2); » la venue de la nnit les remplit d'épouvante à cause de leur mauvaise conscience ; car ils voient qu'ils ont mal employé toute leur journée et ils redoutent de paraître devant le Père de famille.
Lorsque les mercenaires sont des étrangers et qu'ils travaillent sur les propriétés d'un autre maître, ils reçoivent un salaire ; mais si les ouvriers sont des esclaves, des gens de la maison ou s'ils travaillent sur leurs propres terres, ils n'ont droit à aucune rétribution. 0 immense charité de Dieu pour nous! 0 étonnante munificence! nous sommes ses esclaves, nous travaillons sur nos propriétés et pourtant il récompense nos labeurs.
Le psaume dit : « Je suis votre esclave f3}; » votre esclave parce que vous m'avez créé, votre esclave parce que vous m'avez racheté. Tout ce que je puis faire, je vous le dois et beaucoup plus encore. Quel droit ai-je donc à la récompense? Voilà pourquoi le divin Maître disait aux apôtres : « Quand vous aurez fait tout ce qui vous n est commandé, 'dites : Nous sommes des serviteurs inutiles ; nous >> avons fait ce que nous avons dû faire 'i\ »
De plus nous travaillons sur nos propriétés. A qui appartient la vigne? Elle est à nous. Qui jouit des fruits de la vigne? N'est-ce pas nous? « Qu'importe à Dieu que vous soyez justes (5)? » Si vous êtes bon. cela vous regarde. La vigne esta nous, le fruit est s nous, et pourtant une ri-compense est promise à notre travail. Q'ielU miséricorde 1 quelle bénignité ! Si un homme riche louait des ouvriers, s'il leur donnait la vigne et ses fruits et de plus un salaire pour la travailler, que d'ouvriers s'offriraient à lui sur la place pu-
(I) Jub, VII, 1. - (2) Ps. I, i. — (3} Ps. Lxv, 16. - (4) S. Luc, xvii 10. - (5) Job, XXII, 3.
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bliquel Et vous, Seigneur, vous faites tout cela et vous ne trouvez qu'avec peine un ouvrier pour cultiver votre vigne.
Tout le temps de la vie, Dieu ne cesse d'appeler des ouvriers à sa vigne. Depuis le premier moment ou vous avez joui de la raison jusqu'à la mort, sans cesse il vous invite, sans cesse il vous appelle : « .le me tiens à la porte et je frappe (1). » Il ne se fatigue point; malgré nos mépris, il ne méprise point ; à cause de son amour pour nous, sans cesse il répète ses cris pour nous faire aller à sa vigne. Quelques-uns y vont des le grand matin, dès la plus tendre enfance ; d'autres y vont à la troisième heure, dans leur adolescence ; d'autres à la sixième heure, dans leur jeunesse : d'autres à la neuvième heure, dans leur maturité ; d'autres entin à la onzième heure, dans leur vieillesse, à l'âge de la décrépitude. Et, à quelque heure qu'ils viennent, serait-ce au dernier instant, il ne les repousse point ; c'est lui-même qui nous laffirme : « Je ne rejette point celui qui » \ient à moi (2). »
Grande consolation! il n'adresse pas même de reproches ; il ne dit point : Pourquoi venez-vous maintenant ? Voilà que vous avez passé toute votre vie dans les plaisirs, et aujourd'hui qu'on vous repousse, vous venez à moi ; vous ne me donnez que vos restes; allez, donnez le son à qui vous avez donné la farine... Non, il ne parle point ainsi ; il accueille avec joie et le sourire sur les lèvres, tout homme qui vient à lui. N'arrivàt-il qu'à la dernière heure, s'il travaille avec fidélité pendant ces quelques instants, il recevra sa récompense comme les premiers arrivés.
Cependant bienheureux ceux qui, appelés dès le matin, se rendent à cet appel et passent toute leur ^ie au service de Dieu ! Oh! quel bonheur pour ces jeunes gens et pour ces jeunes filles qui à l'âge où ils se livreraient dans le monde aux jeux, aux vanités et aux plaisirs, quittent le siècle pour se consacrer à la prière, aux veilles, aux jeûnes, et aux cantiques de louange! Dieu les a prévenus des bénédictions de sa clémence, pour les préserver de la vue et des atteintes de la corruption et de la vanité, afin que, comme les anges du ciel, ils passent loin du monde, dans le silence
(1) Apoc, m, 20. - (2) S. Jean, vi, 37.
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du cloître, une vie de simplicité et de pureté et n'en sortent que pour s'envoler dans les demeures célestes. Grande, très-grande est pour eux la miséricorde du Seigneur. C'est d'eux que parlait le propiiete : « Heureux Ihomme, dit-il, qui porte le joug des sa jeu- " netse ! Il s'assiéra solitaire et il se taiera et il s'élèvera au-dessus » de lui-même (1). »
Celui qui tarde à venir ne s'élèvera pas au-dessus de lui-même avec cette facilité. Il lui faudra passer tout son temps à pleurer ses péchés, à se dépouiller du vieil homme, à corriger ses mœurs dépravées, à mettre un frein aux habitudes mauvaises, à résister aux passions; néanmoins si son activité compense ses retards, il pourra, lui aussi, porter des fruits abondants; mais plus il aura tardé à se rendre, plus il doit redoubler sa ferveur et son activité.
Disons maintenant ce que doit être la culture de la vigne spirituelle, pour que l'ouvrier jouisse du fruit de son travail et reçoive sa récompense. Cette culture doit être celle des vignes matérielles, car la comparaison est juste presque sous tous les rapports. Or la culture de la vigne demande quatre sortes de soins. Premièrement, on ouvre le sein de la terre, pour lui faire recevoir la pluie, la rosée et le rayon du soleil. Serondemenl, on d<^chausse les pieds à plusieurs reprises et Ton ameublit la terre tout autour, afin qu'elle ne produise pas des roDces et des épines. Troisièmement, on coupe les sarments secs et inutiles, pour que la sève ne se porte pas aux branches au lieu de se porter au fruit. Quatrièmement, on renouvelle la vigne, en faisant des provins, car les souches vieillissent vite et meurent en peu de temps.
Apportons à la culture de notre vigne spirituelle ces quatre sortes de soins. Premièrement, ouvrons-en la terre du côté du ciel, atin qu'elle reçoive la pluie des grâces, la rosée de la miséricorde, la chaleur de la charité ; on l'ouvre par les bonsdosirs. Lorsque l'àme, méprisant les choses du temps, tourne tous ses désirs et toutes ses aspirations vers les choses du ciel et de l'éternité, elle est ouverte pour le ciel. Tel est le premier soin. Une àmesans désir n'est pas propre à la grâce, et, sans la pluie des grâces, poussera-t-elle des
(1) Lament., ui, 27.
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bourgeons? Une âme pleine de désirs, au contraire, est une âme vigoureuse dont on peut espérer bpaucoiip de fruits; mais si elle se tourne vers la terre et n'a aucun désir des choses spirituelles, elle ne portera que des fruits tardifs. Le Seigneur disait par sou prophète : « Ouvre ta bouche et je la remplirai (1}; » il disait encore : « J'ai ouvert la bouche et j'ai attiré l'esprit (2). » La bouche de l'àme est le désir qui attire l'Esprit-Saiut ; de là cette parole : «< J'ai désiré, et le sentiment m'a été donné; j'ai prié et l'Esprit de » Sagesse est venu à moi (3). » Un ange dit à Daniel : « Je suis venu » pour te dire que tu es un homme de désirs (4). »
Mais le bon désir ne suffit pas pour porter du fruit. Combien qui sont pleins de désirs et demeurent stériles î Aussi faut-il en second lieu ameublir la terre, la labourer, la remuer continuellement par des exhortations, par des censures, par la contrition, par la contrition surtout, ainsi nommée parce qu'elle brise le cœur et amollitsa dureté par le repentir, afin de le rendre propre à l'obéissance, à l'humilité, à la pénitence. L'Apôtre disait: « Exhorlez- >» vous chaque jour les uns les autres, de peur que quelqu'un de » vous ne s'endurcisse par la séduction du péché (5). » u Chaque «jour; » souvent eu efll^t il faut remuer la terre de la vigne, car elle durcit rapidement et ne porte ensuite que des épines. Et si ceux qui le font ne peuvent qu'avec peine en arracher les épines, les négligents le pourront beaucoup moins.
Le troisième soin consiste à couper les branches putréfiées, les \ices, les passions, les cupidités charnelles, les ambitions, les désirs dépravés ; non-seulement les branches putréfiées, mais les branches inutiles, les affaires, les soins et les occupations mondaines; ce n'est pas assez, il faut encore couper un certain nombre de branches fortes et utiles, mais qui attireraient la sève dans les sarments et diminueraient les fruits. Tout cela se pratique dans la culture de la vigne.
Vous êtes bienheureuses, vous mes sœurs, qui avez entièrement coupé toutes ces branches et avez renoncé à tous les soucis, à
(i) Ps.Lxxx, 11. - (2) Ps. csviii, 131. - (3; Sag., vu, 7. - '4) Dan., IX, 23. - (5) Hébr., n, 13.
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toutes les affaires du temps. Vous ne vous êtes réservé que la seule chose nécessaire, et vous y consacrez toute votre vie, vous en faites l'unique soin de vos âmes, l'unique emploi de toutes vos facultés, suivant ces paroles de l'Apôtre : « Une femme qui n'est point ma- » riée et une vierge s'occupent du soin des choses du Seigneur, » afin d'être saintes de corps et d"esprit (i). » Ainsi ne peuvent ^ivre les personnes du siècle, quelle que soit leur vertu; car « celle » qui est mariée s'occupe du soin des choses du monde et de plaire » à son mari, et elle est divisée ;2}. » Plaire à son mari, c'est sans doute une bonne branche de la vigne ; mais de telles branches prennent une sève abondante qui ailleurs formerait des fruits ; voilà pourquoi il est mieux de les couper malgré leur bonté et de ne laisser qu'une seule branche, la meilleure de toutes, la seule nécessaire, celle dont le Seigneur disait : « Or une seule chose est » nécessaire '3). » Mais il faut porter de ce côté tous vos efforts.
Le quatrième soin à portera la vigne, c'est le renouvellement; l'Apôtre nous l'indique en ces termes : « Renouvelez-vous dans y l'esprit intérieur (4^ ; et dans ces autres : « quoique dans nous ^) l'homme extérieur se détruise, néanmoins l'homme intérieur se » renouvelle de jour en jour 'o\ » Les vertus sont tout intérieures et très-délicates ; elles vieillissent et tombent rapidement, si on n'a pas le soin de les renouveler. Voyez cet homme plein de ferveur, d'humilité et de mansuétude ; une longue maladie le saisit, ou bien il lui sursient quelque tribulation, quelque grave affaire qui le préoccupe ; au bout d'un mois il se trouve tiède, aride, tout changé, dominé par la négligence, comme si jamais il ne s'était livré à l'oraison.
Ce renouvellement se fait par une bonne retraite, par de saintes lectures, par la méditation, par l'oraisou, par la contemplation, par la considération des exemples des saints, par le chant des louanges sacrées. Voilà ce qui renouvelle l'esprit intérieur, ce qui lui conserve toute sa fertilité et lui fait pousser sans cesse de nouveaux rejetons et de nouvelles branches. Et l'on ne doit jamais ces-
(l) I Corinth., vu, 34. - (2) Id. — (3) S. Luc, x, 42. - (4) Eph., iv, 23. — (5) II Corinih., iv, IG.
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ser ces pieux exercices. De la même manière que l'exercice de la pénitence est nécessaire pour assouplir le cœur, ainsi Texercice de roraison et de la contemplation est nécessaire pour renouveler l'esprit intérieur, pour réparer les forces, pour affermir les vertus, pour les empêcher de vieillir et de se perdre. Telle est la culture de la vigne spirituelle.
Heureux l'ouvrier qui apporte à cette culture toute sa vigilance et tous ses soins ! Quels beaux fruits il lui sera donné de cueillir même dès cette vie! quels raisins délicieux, c'est-à-dire quelles joies et quelles consolations spirituelles et quelles bonnes œuvres! Quel vin généreux et puissant lui donnera sa vigne, c'est-à-dire quelle ardente piété brûlera son cœur ! Ce « vin est excellent, digne » d'être bu par le Bien-Aimé (1). » C'est le vin dont les anges s'enivrent dans le ciel ; c'est le vin dont les Apôtres étaient enivrés à leur manière au jour de la Pentecôte ; c'est le vin dont il est dit dans les Cantiques : « Mangez, ô mes amis, buvez, enivrez-vous, » mesbien-aimés [i\ »t Ce vin leur est donné dans sa pureté ; voilà pourquoi il les enivre ; pour nous, nous ne l'avons qu'avec un mélange; aussi contentons-nous de le boire, de le goûter, de le savourer.
C'est encore ce vin dont parle le prophète, disant : « Quel est le » bien de Dieu, quelle est sa gloire, sinon le froment des élus et » le vin qui fait germer les vierges (3)? » Le froment des élus est le pain de la doctrine, le pain del'intelligence ; le vin qui fait germer les vierges est une ardente piété. Là où est ce vin, ne peut être l'amour des plaisirs charnels ; rien ne purifie de ces grossiers appétits le corps et l'àme comme la piété et l'esprit intérieur ; tel est le bien que ce vin produit en nous. Les saints religieux, les saintes religieuses, voilà son fruit ; son fruit n'est pas les œuvres de la vie active ; au contraire ce sont ces œuvres qui produiront ce bien, qui donneront la sagesse, l'amour, la lumière, la charité, l'intelligence, la dévotion ; n'en cherchons pas, mes frères, d'autre cause. Si ce vin nous manque, ainsi que les autres fruits, ce n'est pas que la vigne soit stérile par elle-même, c'est nous
(1) Cant., VII, 9. — (2) Cant., v, 1, — (3) Zach., ix, 17.
qui la rendons stérile, parce que nous ne la cultivons pas. De là cette parole du Psalmiste : Par les vices et parles péchés, « ils ont » rendu mon âme stérile I), » et, semblables aux buissons sauvages, ils aimaient cette st Tililé
Mais qu'importe que la vigne porte des fruits, si on ne les conserve pas, s'ils deviennent la nourriture des animaux? Que d'animaux voraces sont la autour de cette vigne, épiaut ses fruits pour les dévorer 1
Deux choses sont nécessaires pour faire une bonne garde : une haie vive et une porte fermée. La haie est la garde des sens, la porte fermée le silence. Notre vigne serait suftisamment entourée par la haie du corps, s'il n'avait pas les portes des sens. Si l'àme ne voyait pas. si elle n'entendait pas, si elle ne goûtait pas, qui entrerait en elle? C'est par ces fenêtres qu'entre la mort : c'est par ces portes qu'entrent les bêtes sauvages, pour dévorer les fruits. Il est nécessaire de les bien fermer.
Que vous avez bie.n fait, vous, mes sœurs,- qui, pour garder votre vigne, avez fermé ces portes! Je vous en conjure; si vous voulez la conserver intacte, tenez-les toujours fermées et demeurez toujours dans cette clôture, de peur qu'il ne vous arrive le malheur dont se plaint le prophète disant : «Mon œil a ravagé mon âme (2). » La chair, en effet, ne convoite pas ce que l'œil ne voit pas.
Les gardiens de la vigne sont les prélats et l'un d'eux s'en plaint dans les cantiques par ces paroles : « Les fils de ma mère ont com- » battu contre moi et ils m'ont placé à la garde de leur vigne (3): » et puis hélas ! hélas 1 « je n'ai pas gardé la mienne. » Sa plainte n'est elle pas légitime? A peine pouvait-il garder sa propre vigne, et malgré lui il a été placé à la garde des autres, et il lui faudra rendre compte de leur perte au Père de famille, et, chose plus grave encore 1 en s'occupant de la garde des autres, mille affaires l'ont absorbé et il n'a pas gardé sa propre vigne. 0 joug redoutable ! qu'il est diflicile de s'y soumettre I Oui, il avait raison de dire : « Ils ont combattu contre moi, » car il a été élevé malgré
(1) Ps. xxxiv, 12. — '2) Lamenî., m, 51. — (3) Gant., i, 6.
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lui, malgré ses résistances, malgré sa crainte des dangers. Malheur aux ambitieux qui recherchent ces honneurs !
Entre tous les maux qui peuvent affliger notre vigne, il y en a quatre surtout dont nous devons la préserver : le dessèchement, les renards, les sauterelles et la grêle ; le premier attaque les novices, le second les parfaits, mais les uns et les autres sont exposés au troisième et au quatrième. Vous trouvez quelquefois des novices pleines de ferveur, de régularité, de piété; le service de Dieu ne leur inspire que de la joie, elles s'y consacrent tout entières. La vigne est en fleurs ; mais craignez l'aquilon ; craignez que le vent de quelque tentation ne vienne du siècle jusqu'à elles; ce sera le souvenir des plaisirs, des amusements, des vanités d'autrefois ; et cette àme se prendra peut-être à regretter les oignons de l'Egypte. Ah ! quand ce vent vient à souffler, bientôt les fleurs gèlent et se flétrissent; on voit cette àme se troubler et s affliger; la tristesse la gagne, elle tombe dans la tiédeur et dans la négligence, le§ choses de la piété ne lui inspirent que du dégoût ; la vigne a perdu toute sa vigueur et toute sa beauté.
Les âmes parfaites qui déjà ont porté peut-être de grands fruits, n'ont pas à craindre l'aquilon ; elles se sont durcies contre ses atteintes ; l'aquilon ne peut pas les geler ; car tous les plaisirs et toutes les joies du monde ne sont pour elles que du fumier. Ce qu'elles ont à craindre, ce sont les bêtes sauvages et surtout les renards. De là cette parole du Cantique : « Prenez les petits re- » nards qui ravagent les vignes, car notre vigne a fleuri (1). » Sans doute il n'y avait rien à craindre pour les fleurs, car les renards mangent les fruits et non les fleurs; mais il fallait écarter les renards de bonne heure, avant la saison des fiuits.
Ces renards sont certains vices artiflcieux et secrets qui prennent le déguisement de la vertu ; sous des apparences de piété et de sainteté, ils trompent les âmes parfaites; c'est l'ange de Satan qui se transforme en ange de lumière. Si c'était d'autres animaux faciles à découvrir, il serait plus facile de les chasser. Oh ! que d'àmes justes et saintes ont péri victimes des ruses de ces renards !
(1) Gant., II, 15.
Quels ravages ne font-ils pas dans les vignes du Seigneur ! Je vous en citerais de nombreux exemples, si le temps me le permettait. « Prenez-les, » c'est-à-dire connaissez leurs stratagèmes et ils ne pourront vous nuire.
Pour les prendre, deux moyens doivent être employés. Premièrement, il ne faut jamais perdre de vue et il faut pratiquer cet avertissement d'un apôtre : « Ne croyez pas à tout esprit : mais » éprouvez si les esprits sont de Dieu (1\ » — Secondement, ne vous appuyez pas sur votre sagesse, mais consultez les vieillards avancés dans la spiritualité, ceux qui, par l'effet de l'habitude et d un long exercice, discernent facilement le bien du mal et qui, après une longue expérienceetaussiparle don de Dieu, ont appris à reconnaître les esprits. Souvent, en effet, par un juste jugement de Dieu, à cause de leur orgueil et parce qu'elles sappuyaient sur leur propre sagesse, des âmes parfaites se sont perdues, victimes de leurs erreurs et de leur refus de consulter Dieu dans la prière.
Le troisième danger à écarter de la vigne est les sauterelles. C'est là ce rongeur funeste qui. naissant de la vigne elle-même, en consume le feuillage et les fruits et lui cause un dommage plus déplorable que tous les autres. Il est absolument nécessaire de le tuer, pour l'empêcher de croître. Cet ennemi est la luxure.
Le quatrième est la grêle, c'est-à-dire la tentation de l'esprit, tentation violente qui. par un secret jugement de Dieu, afflige quelquefois les âmes les plus parfaites et qui, à moins d'une vigilance prudente et attentive, consume tout le fruit de la vigne. Combien d'âmes ne voyons-nous pas affligées de ces tempêtes ! La tentation de l'esprit est bien plus grave que la tentation du corps.
Nous vous avons parlé de la vigne, des ouvriers qui doivent la travailler, de la culture qu'il faut lui donner, des dommages qu'elle peut recevoir; nous vous dirons en unissant le salaire des travaux. Mais peut-être ferions-nous mieux de garder le silence sur ce point; que pouvons-nous en dire sinon cette parole de l'Apôtre : a L'œil n'a pas vu, l'oreille n'a pas entendu, le cœur ne peut con-
(1) S. Jean, iv, 1,
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» cevoir ce que Dieu prépare à ceux qui l'aiment (1)? » Quand les anges eux-mêmes, descendant vers nous, passeraient tout le long du jour à nous en parler, ils ne pourraient exprimer tant de merveilles. « Personne ne peut les connaître, excepté ceux qui les ont » reçues (2). » Et vous-mêmes, après les avoir reçues, vous direz : Jamais je ne les ai connues, jamais on ne m'en a parlé. Oh î si je les avais connues, nuit et jour je me serais consumé dans les travaux, j'aurais méprisé pour elles et le fer et le feu. Que serait un travail sans relâche commencé dès les jours de Noé et poursuivi jusqu'à ce jour même au milieu des plus cruelles fatigues? Imaginez, dit saint Bernard, tout ce que vous voudrez, désirez tout ce que vous voudrez, la récompense est plus grande encore, les biens qui nous sont préparés sont bien plus magnifiques.
Cette récompense est un denier, nous dit lEvangile; le denier porte gravée l'effigie du roi ; et voilà pourquoi « lorsqu'il apparaî- » tra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel » qu'il est (3), » nous serons tout divins, tout déifiés, comme un charbon embrasé qui devient du feu.
Mais quel est le métal de ce denier? Ce n'est point de l'or ou de l'argent, ce n'est pas une substance céleste, une nature angélique. <}u'est-ce donc? C'est Dieu même. Réjouis-toi, ô mercenaire, d'un tel denier. Dieu lui-même est le salaire de ton travail; nul autre métal que Dieu même ne sera la récompense de tes labeurs. Il le disait lui-même à Abraham. « Seigneur, mon Dieu, » que me donnerez-vous (4)? » Voilà que vous m'avez fait sortir de la maison de mon père, qu'à cause de vous, pèlerin et exilé, je suis épuisé de fatigue ; que me donnerez-vous? « Je serai moi- » même, répond le Seigneur, ta surabondante récompense (5). » Le prophète royal disait : « Qu'y a-t-il pour moi dans le ciel? Et » hors de vous qu'ai-je voulu sur la terre ? Mon cœur et ma chair » ont défailli ; vous êtes le Dieu de mon cœur ; vous êtes mon par- >» tage, ô mon Dieu, pendant l'éternité (6). »
(1) I Cor., n, 9. - (2) Apoc, ii, 17. — (3) I S. Jean, m, 2. - (4) Genèse, XV, 2. — (5) Genèse, xv, l. — (^6) Ps. lxxii 2t.
C'est pour cela que saint Bernard (t) pouvait dire : Venez maintenant, religieuse pusillanime. considérez vos travaux; dites : mes fatigues et mes sueurs sont grandes : il est pénible de passer tant d'années dans le cloître, dans la pauvreté, dans l'obéissance. — 0 insensée! ne voyez-vous pas la récompense? Ne rougissez-vous pas d'exagérer ainsi vos fatigues, lorsque tant de bonheur vous est réservé? Il agissait beaucoup mieux, le grand Apôtre, cet excellent ouvrier qni, après avoir tant souffert en cultivant non-seulement sa propre vigne, mais celle du monde entier, s'écriait: « Nos tribu- » lations de la vie présente sont courtes et légères, et elles produi- » sent pour nous le poids éternel d'une sublime et incomparable » gloire (2). »
Par conséquent, mes frères, ranimons notre espérance eu voyant la brièveté de nos travaux et la grandeur de notre récompense ; rapi elons-nous que Dieu nous considère ; le Père de famille n'est pas loin de ses ouvriers ; il voit, il examine chacun d'eux. Qui, sous un tel regard, oserait travailler avec lâcheté? Il est près de vous ; lui-même voiis exhorte : Allons, mes filles, vous dit-il, à l'œuvre ! travaillez avec courage, ne détaillez point ; le travail est court et la récompense est grande et éternelle. Déjà le soir arrive ; bientôt, bientôt ce travail finira, bientôt votre fatigue cessera, bientôt vous entrerez en possession avec moi, en présence de mésanges, de votre récompense éternelle et vous posséderez rans tin le bonheur et la gloire. Daigne nous y conduire, Jésus-Christ Notre-Seigneur 1 Ainsi soit-il.
Evangile du Jour*
1° Pourquoi donne-t-on à ces dimanches les noms de Septuagésime, Sexagésime et Quinquagésime? L'Eglise nous rappelle la (1) S. Bern. serra. !•' de Divers. n° 7. — (2) II Cor., iv, 17.