DE LA SEXAGÉSIME
juste sont une prophétie de la vie future. L'Apôtre indique aussi cette manière de prophétiser : Je veux, dit-il, que vous « parliez tous » diverses langues, et plus encore que vous prophétisiez '1). » Ce genre de prophétiser est le seul qui soit en notre pouvoir.
Donc cette semence de la parole est vivante ; sa vie est Jésus- Christ lui-même qu'elle renferme. Il est la sève dont vit la plante et dont la semence reçoit la vie. Que servirait l'écorce de la parole, si Jésus-Christ n'y était pas renfermé? Comme la chaleur qui, p:irvenant dans le corps jusqu'au principe de la vie, le travaille et l'agite.
Le Psalmiste : « Dès l'abord j'ai reconnu dans vos témoignages >' que vous les aviez appuyés sur l'Eternel (2). » Dès l'abord, c'est-àdire, dès le premier mot, parce que l'Ecriture tout entière est appuyée sur le Christ éternel, car elle ne parle que du Christ. Voilà pourquoi le Psalmiste disait de la synagogue : « Détruisez, délrui- » sez jusqu'au fondement qui est dans son sein. » Le fondement est Jésus-Christ ; « détruisez, détruisez » jusque-là pour que ce fondement soit enlevé de la synagogue.
Les eauxamèressont la figure de ce changement, d'après Origène(3). Les eaux amères, dit-il, sont la lettre de la loi. Moïse jeta du bois'dans ces eaux et l'amertume se changea en douceur (i). Ce bois est celui dont parle le Christ Seigneur lui-même : « Si le bois vert est ainsi » traité (5). » Il est dit encore de ce bois : « La sagesse est le bois » de vie pour ceux qui l'embrassent ,;6\ » Et encore : « Béni est » le bois qui sert à la justice (7}. » Par conséquent, lorsque sous la lettre vous voyez Jésus-Christ, l'amertume se change en douceur.
Donnons plusieurs exemples. — Le premier sera la côte d'Adam. Appliquez ceci à Jesus-Christ et à rEgîise. — Le second sera Josej'h ; sous l'histoire de .Tor^eph se cache Jésus-Christ ; car des deux criminels crucifiés avec lui, il rétablit l'un dans le royaume des cieux, et livre l'autre à la géhenne éternelle. — Le troisième
(1) 1 Cor., XIV, 5. — (3) Ps. cxviii, 153. — (-3) Origène. Hom. 7« sur l'Exode. — (i) Exode, xv, 23. —(5) S. Luc, xxui, 31. — (G) Prov., m, 18. - (7)Sag., XIV, 7.
1?6 DIMANCHE DE LA SEXAGE5IME
exemple sera le serpent qui dévore les autres. Il est la figure de la croix qui était chez les nations un instrument de supplice et qui est devenue une prudence dévorant la prudence des Gentils.
Que sont toutes les cérémonies et tous les sacrifices de l'ancienne loi? Ne sont-ils pas des amertumes, si vous n'y trouvez le Christ qu'elles renferment? Mettez-y Jésus-Christ, quelles douceurs dans ces figures 1 Que de raison se montre à. vous, là où n'apparaissait pas même une omhre de raison ! Oui, dit saint Grégoire [\\ nous avons dépouillé les Egyptiens. Ces Egyptiens sont les Juifs euxmêmes. Ils dépouillèrent les autres, figurant par là leur propre spoliation ; les dépouilles des Juifs sont les richesses des chrétiens. Nous leur avons pris la loi qu'ils ne pouvaient ouvrir ; nous en avons retiré la moelle si douce qu'elle cachait sous cette écorce que les Juifs ne savaient que savourer. <^ Je me réjouirai, disait le Psal- » miste. à cause de vos paroles, comme Ihomme qui a trouvé de » nombreux trésors. »
7" Il faut choisir uu champ fertile ; car. dit l'Apôtre, « celui qui » sème dans la chair, ne recueillera de la chair que la corruption ; » et celui qui sème dans l'esprit recueillera de l'esprit la vie » éternelle [V. » Le bon larron jeta sa semence dans une excellente terre et. le jour même, il recueillait sa moisson. Le Christ était cette terre ; mais il peut être aussi une terre tardive. « L'odeur » qu'exhalent les vêtements de mon fils est comme l'odeur d'un I) champ plein de fleurs ^3). » On sème dans le champ du Christ, quand on fait toutes choses pour la gloire de Dieu.
Remarquez toutefois que le laboureur attend avec patience et longtemps ; ainsi l'homme spirituel ne doit pas recueillir le jour même. « Il rendra à chacun, nous dit l'Apôtre, selon ses œuvres. Il don- » nera la vie éternelle à ceux qui, par la persévérance dans les » bonnes œuvres, cherchent la gloire, l'honneur et l'immorta- » lité (4). >> Et le Seigneur avait dit dans l'Evangile : « Ils portent » des fruits par la patience. >» Remarquez cette figure que nous trouvons aussi dans l'Evangile : « Il en est du royaume de Dieu
(1)S. Grég. Mor. sur Job. livr. l8, chap. 16. — (2) Gai., vi, 8. — (3) Genèse, xxvM, 27. — f4) Rom., u 7.
>> comme d'un homme qui jette sa semence en terre. Qu'il dorme » ou qu'il se lève, nuit et jour la semence germe et croit sans qu'il » sache comment (!}. »
K<es enseignements de la tentation de «Tésus-Ctirist.
Tune Jesm ductus eut in desertum a Spiritu, ut tentaretur a diabolo.
Alors Jésus fut conduit par l'Esprit dans le désert, pour y être tenté par le démon. (S. Matth., IV, Ij.
Dire d'abord le récit évangélique. Parler ensuite de notre tentation.
Des paroles de notre texte, ressortent cinq enseignements. — Grande et belle lecture ; elle peut servir beaucoup à notre instruction; chaque jour elle nous serait nécessaire, dit saint Augustin '2). Une des principales causes pour lesquelles Jésus-Christ voulut être tenté, ce fut notre instruction. Le général voulut être attaqué, pour que le soldat apprit à vaincre. De là cette parole du psaume : « Béni soit Dieu qui forme mon bras à la guerre et mes mains au » combat (.3). » Voici les cinq enseignements que nous fournit cette lecture.
Premièrement : Tout serviteur de Dieu doit être prêt à la tentation, suivant cette parole : « Mon Fils, en L'approchant du service » de Dieu, prépare ton àme à la tentation (4). » Et suivant cette autre de l'Apôtre : « Tous ceux qui veulent \nvre avec piété dans » le Christ Jésus, soyffriront la persécution (5). » Ils seront persécutés par le monde et par le démon. Le monde les insultera, les
(Ij S. Marc, iv, 26. - (2) S. Aug. Traité delà Trinité, livre IV, ch. 13, n» 17. — (3^Ps. cxLiii, 1 . — (4) Eccli.,ii, 1. —(5) II Tiraolh , ni, 12.
428 PREMIER DIMANCUE
railleT-a, parce qu'ils ne se conforment pas à ses amis. Voilà pourquoi le Seigneur disait à ses Apôtres : « Si vous étiez du monde, le » monde aimerait ce qui serait à lui ; mais parce que vous n'êtes » pas du monde, le monde vous hait (T. »
Le démon les persécutera, parce que plus Thomme est bon et juste, plus Is démou s'efforce de le faire tomber. Le démon ne s'occupe pas de tenter ceux qui, détenus dans son esclavage, obéissent à ses volontés. Pourquoi tenter ceux qui s'abandonnent à leurs appétits et à leurs convoitises et se précipitent d'eux-mêmes dans toutes sortes d'iniquités? La tentation est inutile. Mais quand il voit un homme fortement attaché au service de Dieu, c'est lui qu'il attaque avec force. De là cette parole de Job : « Il engloutit un fleuve et » il ne s'étonne pas ; il espère que le Jourdain passera par sa » bouche (2,. » Un autre prophète disait : a Sa nourriture est une » nourriture choisie (3). »
Voilà pourquoi saint Bernard (4) disait : De la même manière que Pharaon aggrava le joug des enfants d'Israël, lorsqu'ils voulaient sortir de l'Egypte, et les affligeait de travaux plus pénibles, ainsi le démon, tant qu'il a quelqu'un en son pouvoir, ne le moleste pas beaucoup de ses attaques '; mais si cet homme veut sortir de son esclavage et servir Dieu, alors il l'opprime cruellement ; il lui suscite mille occasions, mille embarras, pour le retenir.
Tel est l'enseignement qui ressort de ce seul mot : « Tunc^ alors, » c'est-à-dire immédiatement après son baptême, « Jésus fut conduit >> dans le désert, pour y être tenté par le démon ; » il montre à tout chrétien qui s'est enrôlé par le Baptême dans la milice de Jésus-Christ, qu'à l'instant même le tentateur s'apprête contré lui.
Le second enseignement, c'est que nous ne devons pas nous offrir à la tentation, mais la fuir, au contraire, autant que nous pourrons. La tentation peut quelquefois être utile, comme nous le dirons plus loin ; cependant il y aurait toujours un grand orgueil à se présenler soi-même à la tentation ; l'homme qui la recherche ignore sa faiblesse. « Celui qui aime le péril y périra, disait le
(1) S. Jean, xv, 19. - (2) Job, il, 18. - (3) Héb., i, 16. - (4) S. Bftrn. De Convers. aJ Cler. cap. 11. n''2;>.
DE CAREME 129
» Sage (4). » Et l'Apôtre disait de son côté : « Ne donnez aucune » prise au démon (2). » « Fuyez la fornication (3), » s'écrie-t-il dans un autre endroit.
Et saint Augustin (4) parlant de ceux qui recherchent la familiarité des femmes, disant . Je veux avoir des occasions de victoire ; dites plutôt, répond-il : Je veux avoir l'occasion de périr. — Saint Bernard (5) t Qui est plus saint que David, plus sage queSalomon, plus fort que Samson ? — Saint Augustin (6} : Dans le paradis où se trouvait une femme, le démon eut la victoire ; il fut vaincu dans le désert où il n'y en avait aucune. — Saint Jérôme (7) : Il est toujours dangereux de dormir avec un serpent en vie ; il peut bien ne pas mordre, mais il sollicite toujours. — Salomon : « Peut-on « cacher du feu dans son sein, sans voir brûler ses vêtements? » Peut-on marcher sur des charbons ardents, sans consumer ses » pieds? Il en est ainsi de celui qui s'approche de la femme de » son prochain ; celui qui la touchera ne conservera pas sa pu- » reté (8). »
J'ai dit ces choses pour vous montrer le danger et la témérité qu'il y a de s'offrir aux tentations, surtout aux tentations de la chair. De là cette parole du prophète : « Qui aura pitié de Ten- » chanteur piqué par le serpent, et de tous ceux qui s'approchent » des bètes venimeuses (9} ? » Il en sera de même de celui qui cherche la tentation et qui y périt.
Non-seulement l'homme doit fuir les tentations de la chair, mais toutes les autres; c'est pour cela que le Seigneur disait : « Si votre » œil ou votre pied vous scandalise, arrachez-le et jetez-le loin de » vous (10). » Il disait encore : « S'ils vous persécutent dans une » ville, fuyez dans une autre (11). « Il veut par là nous enseigner à faire tout notre possible pour fuir la tentation et l'occasion de la tentation, de peur que nous n'y trouvions notre ruine.
(1) Eccli., m, 2T. - (2) Eph., iv, 27. - (3) I Cor., vi, 18. - (4) S. Aug. Serm. 293, n° 2, appendix. - (5) S. Bern. Epit. I a Robert, n° 4. — (6) S. Aug. Append., serm. 147, n° 3. — (7) S. Jérôme, contre Vigil. vers la tin. - (8) Prov , vi, 27. - (9) Eccli., xii, 13. - (10) S. Malth., xviii, 8. — (ll)Id. X, 23.
Cet enseignement ressort de cette parole : « Jésus fut conduit. » n ne s'offrit pas lui-même à la tentation, ce fut l'Esprit-Saint qui l'y guida.
Le troisième enseignement, c'est que, quoique nous ne devions pas rechercher les tentations, cependant si elles se présentent, nous devons déployer tous nos efforts et tout notre courage pour les vaincre. Point de défaillance, point de découragement, quand nous sommes attaqués. Le Fils unique de Dieu fut tenté, et vous, nés tout entiers dans le péché, vous vous étonnez d'être exposés à la tentation ! Saint Paul, après avoir parcouru les cieux, sentait dans ses membres une loi contraire à la loi de l'esprit ; il était molesté par l'aiguillon de Satan ; et vous, vous voudriez être à l'abri de ses atteintes ! Quel est le saint qui pendant sa vie n'éprouva pas de graves tentations? Lisez saint Jérôme, saint Augustin, saint Bernard, saint Grégoire, et voyez ce qu'ils vous disent d'eux-mêmes, du grand nombre de tentations qu'ils durent essuyer. La pureté de l'àrae ne consiste pas à ne pas sentir de tentation ; cette pureté est celle de l'ange et non celle de l'homme ; la pureté de l'homme consiste à ne pas consentir aux mauvais entraînements. De là cette parole du Psalmiste : « Quand ils ne m'auront pas vaincu (1), » j'entends mes appétits dépravés, « alors je serai sans souillure, »
Ne vous croyez donc pas condamnés, parce que vous aurez souffert de grandes tentations ; la différence entre les bons et les méchants ne consiste pas en ce que les uns sentent l'aiguillon du péché et non pas les autres ; elle consiste en ce que les uns combattent vaillamment et triomphent, tandis que les autres se laissent vaincre lâchement et se courbent sous le joug comme des esclaves. — Saint Augustin (2; : Le même feu qui donne à l'or son éclat fait fumer la paille. La tentation révèle l'homme: dans la tentation le juste se justifie encore, et celui qui est souillé augmente ses souillure<î.
Que d'avantages leju^te ne retire-t-il pas de la tentation : Nous ne pourrions vous les exposer tous dans un sermon entier. Premièrement, la tentation manifeste la justice de l'homme. Nous
(1) Ps. xvm, 14. — (2) S. Aug., sur les psaumes. Enarr. 2, n° 5.
DE CAREME 431
n'aurions jamais su toute la patience de Job, s'il n'avait pas été affligp ; nous n'aurions jamais connu toute la foi d'Abraham, si elle n'avait pas été mise à l'épreuve. — Secondement, la tentation humilie i'homme. Saint Pierre ne se serait pas douté de sa faiblesse, sans l'épreuve du prétoire. Troisièmement, la tentation oblige l'homme à recourir à Dieu. « J'ai rencontré » la tentation et « la )) douleur, et j'ai invoqué le nom du Seigneur (1). » Quatrièmement, elle exerce l'homme à la vertu. Otez la tentation, que deviennent la douceur, la patience, la force, la conslance, la persévérance, l'humilité, tant d'autres vertus que la tentation seule fait éclater?
Cinquièmement, elle agrandit les mérites. Que de gloire la persécution n'a-t-elle pas donnée aux martyrs ! que de sainteté la tentation n'a-t-elle pas donnée aux confesseurs î Oh 1 les belles couronnes qu'ils ont méritées 1 Ils ne voudraient pour rien aujourd'hui ne pas avoir soutenu ces combats. « Nous nous réjouissons, disent- » ils, des jours où vous nous avez humiliés, des années où nous » avons connu le malheur [î]. » « Nous avons passé par l'eau et » par le feu et vous nous avez conduits dans le rafraîchisse- » ment (3). »
Vous voyez que de biens procure la tentation ; et vous vous affligez de ces épreuves ! Ne vous affligez pas, ne vous découragez pas ; mais « attendez le Seigneur, combattez vaillamment, fortifiez votre » cœur, attendez le Seigneur (4). » Le Seigneur vous honore en vous éprouvant ainsi et il vous promet encore une grande récompense. Cl Dieu est fidèle et il ne permettra pas que vous soyez n tentés au-dessus de vos forces ; mais il vous fera profiter de la » tentation [o). »
Cet enseignement ressort de ces paroles : « Jésus fut conduit. » Chose admirable! C'est l'Esprit-Saintqui expose Jésus-Christ et le présente au domon pour ètie tente. De la même manière que Dieu exposa autrefois son Fils unique par nature, ainsi il expose chaque
(1) Ps. CX1V, 3. - (2) Ps. Lxxxix, 15. - (3) Ps. lxv, 12. - (4) Pa. xxYi, 20. — (5) 1 Corinth., x, 13.