PREMIER D1MA>CHE
jour ses enfants aduptifs. Mais s'il n'y avait pas là pour nous une grande utilité, est-ce qu'il nous exposerait?
Remarquez bien ceci, mes frères. Dieu ne peut pas tenter ses serviteurs de colère, de luxure, d'orgueil, etc. ; car « Dieu ne porte M pas au mal '\]\ » cela ne convient point à la Majesté di\iue. Les saints anges ne peuvent pas tenter non plus. Comment donc l'homme sera-t-il éprouvé? Comment remportera-t-il des victoires? Dieu les présente au démon qui les tente et qui les rend par là glorieux et illustres. Oh ! comme le démon est un gi-and ser\iteur de Dieu 1 comme il sert malgré lui les intérêts divins ! comme il est utile au Seigneur! C'est ainsi qu'il est dit au livre de Job : « Le » garderez-vous pour votre serviteur éternel ? » Oh ! comme, sans le vouloir et malgré lui, le démon a rendu d'importants services aux serviteurs de Dieu 1 comme il leur a été utile ! 0 Dieu toutpuissant qui opérez de si grands biens par un tel ministre !
Le quatrième enseignement, c'est de ne pas présumer de notre intelligence et de nos forces pour vaincre le démon, car « il n'y a » pas de puissance sur la terre, qui puisse lui être comparée' (2). » Mais nous avons pour protecteur Dieu et l'Esprit-Saint. C'est pour cela qu'il n'est pas dit : Jésus s'avança, mais « Jésus fut conduit. » Cet enseignement est le plus grand et le plus important.
Non, mes frères, dans nos tentations ne nous confions pas à notre savoir-faire, ne nous appuyons pas sur nous-mêmes ; ce serait s'appuyer sur un roseau qui se briserait et nous percerait les mains. Recourons à notre Dieu, crions vers lui. mettons en lui toute notre confiance. « Je crierai, disait le prophète, comme les petits de » l'hirondelle ; je gémirai comme la colombe. Mes yeux se sont » lassés en s'élevant vers le ciel. Seigneur, je souffre violence, ré- » pondez pour moi [3]. » Et le Psalmiste disait de son côté : « J'ai » levé mes yeux vers les mor-tagnes d'où me viendra le secours ; » mon secours vient du Seigneur (4). »
O mes frères, le Seigneur connaît notre argile ; il sait qu'auprès du démon nous sommes comme des enfants auprès d'un géant. Pourquoi
(1) S. Jacq., I, (3. — (2) Jo!), xu, 2i. - f3) Isaïe, xxxvim, 14. — (4) Ps. cxx, 1.
doue condamne-t-il nos défaites ? Parce que nous n'avons pas crié, parce que nous n'avons pas demandé le secours du ciel. C'est pour cela que, au jour du jugement, on dira de l'impie : « Voilà l'homme » qui n'a pas mis en Dieu sa force, mais qui s'est confié en la » multitude de ses richesses (1), » c'est-à-dire en ses forces et en sa vertu.
Recourir dès l'abord au Seigneur, voilà le moyen le plus utile et le plus important. « Celui qui repose dans le secret du Très-Haut « ^'affermira à l'ombre du Tout-Puissant (2\ » Ainsi dit le Psalmiste ; il dit encore : « Le Seigneur est ma lumière et ma force, » que puis-je craindre? Le Seigneur est le prolecteur de ma vie, » qui me fera trembler? Des pervers s'approchaient de moi, mais » \0TS même qu'ils dresseraient leur camp autour de moi, lors » même que le signal du combat serait donné, j'espérerais en » lui (3). »
Voyez, mes frères, notre puissant général, considérez les armes de sa victoire ; c'est avec ces mêmes armes que nous devons combattre et vaincre. 11 a vaincu par le jeûne, par la solitude, par la pénitence, par les austérités, par les larmes, par la prière, par les gémissements, par les paroles sacrées. Nous devons prendre ces mêmes armes contre le démon. Ce n'est pas assez du jeûne ; qu'il soit accompagné de la solitude, des austérités, de la pénitence, des larmes, de la prière et de saintes lectures. Que sert le jeûne, si on se livre au jeu, à la joie, à la chasse, à tous les plaisirs ? « Au jour de votre jeûne, dit le Seigneur, on ne voit que » votre volonté 4^. » Que notre jeûne ne consiste pas seulement à écarter h nourriture de notre bouche ; écartons aussi de notre cœur les mauvaises pensées, de notre langue les paroles inutiles, de notre oreille les murmures, de nos mains les œuvres mauvaises, de nos pieds les pas dangereux, de nos yeux les regards curieux, de notre corps ses aises et ses commodités, de notre àme ses satisfactions et ses joies ; et alors notre jeûne sera agréable à Dieu.
Le cinquième enseignement, c'est de nous souvenir, tant que nous serons dans le désert de cette vie, que nous sommes sur un
(l) Ps. u, 7. — (2)Ps. xcx, 1. — (3) Ps. XXVI, 1. - (4) Isaïe, lyiii, 3.
champ de bataille, toujours au moment de combattre. « La vie de )) l'homme sur la terre, dit Job. est une milice '\ . » Pourquoi nous plaindre, s'il nous survient des combats, des tentations, des persécutions? Ne savons-nous pas que nous ne sommes sur un champ de bataille que pour combattre? Qu'un soldat se plaigne du froid, de la fatigue et des veilles que lui causent les attaques de Tennemi, ses alertes continuelles, que lui répondrez-vous? Ne vous plaignez pas, mon frère, tel esl le sort de la guerre.
De la même manière, nous sommes ici-bas pour conquérir le royaume éternel, la couronne éternelle, par nos travaux, par nos sueurs, par nos tentations: car a le royaume des cieux souffre » violence '2;. « Homme ou femme, vieillard ou enfant, personne « ne sera couronné, s'il n'a combattu selon son devoir {3}. » Non, les lâches, les oisifs, les dormeurs, les délicats, les paresseux n'entreront pas dans le royaume des cieux; il n'y aura que ceux qui auront combattu jusqu'à la fin.
Combattons vaillamment pendant les courts instants de cette vie ; à la fin du combat, les anges viendront à nous et se réjouiront avec nous de notre victoire, comme ils le firent avec Jésus-Christ. Oh ! quel triomphe, quelle fête se célèbre dans la céleste Jérusalem, toutes les fuis qu'une àràe. sortant de ce monde, entre dans le paradis éternel 1 Avec quel empressement les anges accourent audevant d'elle, lintroduisent et la présentent avec les plus grands honneurs au Dieu de toute majesté! C'est là ce qui faisait dire au prophète : « Le vainqueur me conduira sur les hauteurs, je chan- » terai des hymnes à sa gloire \i\ » Et le Seigneur disait dans l'Apocalypse : « A celui qui sera victorieux j'accorderai la faveur » de s'asseoir avec moi sur mon trône, comme, après avoir vaincu w moi-même, je me suis assis avec mon Père sur son trône 5;. » Telle est aus^i la prière qu'il avait faite à son Père : « Mon Père, n je veux que là ou je suis, mon serviteur soit avec moi 6^ » et par conséquent avec vous, ô Père, dans le sein de celte gloire éternelle, à laquelle nous conduise ce même Jesus-Christ! Ainsi soit-il.
(1) Job, vil, 1. - (2) S. Mauh., xi, 12, - (3) II Timoth., n, 5. — (4) Habacuc, m, 19. — (5) Apoc, lu, 21, — (6) S. Jean, xvii, 24.
DEUXIEME DEVIANCHE DE CAREME
Evangile du Jour.
Et post dies sex, assuffiit Jésus Petrum, et Jacobum, et Juannem frairem ejus, et duxit illos in montem excelsumseonum ; et transfi'juratus est anfe eos.
Six jours après, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques, et Jean, frère de Jacques et les conduisit à l'écart sur une montagne élevée, et il se transfigura devant eux. (S. Matth., XVII, 1).
Déjà le Seigneur, par plusieurs signes et plusieurs miracles, avait montré qui il était à ses disciples et au monde; il avait commandé aux éléments, guéri les malades, ressuscité les morts ; néanmoins comme on approchait du moment de la Passion qui. suivant la prédiction du Sauveur aux apôlres, devail être pour beaucoup une occasion de scandale, il voulut montrer clairement qu'il était Dieu, en apparaissant dans sa gloire visible à quelques apôtres par qui les autres pouvaient être confirmés dans la foi. Il en pris trois, ceux qui jouissaient d'une plus grande autorité et d'un plus grand crédit, « et il les conduisit à l'écart sur une haute montagne et il » se transfigura devant eux. » Les oracles des prophètes, les prodiges de sa puissance, le témoignage du ciel, la parole des anges avaient attesté sa Divinité ; il veut la confirmer aujourd'hui par un témoignage visible et par les paroles de son Père, afin d'ôter tout prétexte d'excuse aux infidèles qui refusent obstinément leur foi à une vérité si bien attestée, afin de détruire encore toute possibilité d'erreur.
Il y a ici un mystère qui n'est pas sans profondeur; on peut faire une question qui n'est pas sans gravité. Pourquoi le Seigneur qui,
pendant '-^ette vie, avait embrassé l'abjection et la pauvreté, qui avait toujours voulu paraître méprisable aux yeux du peuple, découvrit-il aujourd'hui aux yeux de trois apôtres les trésors de sa Majesté? Il le lit pour»nous exciter à supporter les tribulations de ce monde par la vue de la récompense. — Dire que l'espoir de la récompense diminue la fatigue. Le mercenaire supporte la fatigue pour gagner un denier, et le soldat pour sa solde.
Le nouvel homme, Jésus-Christ, venant dans le monde lui a donné des préceptes nouveaux. Il est difficile de mépriser ce que l'on est pour espérer ce qu'on n'est pas, les fatigues du présent pour les récompenses de lavenir. L'insensé disait dans l'Ecclésiaste : « Il vaut mieux voir ce qu'on désire que de désirer ce » qu'on ignore (1). » C'est pourquoi Jésus-Christ a^voulu qu'on vit la récompense, autant que cela est possible à notre faiblesse. Car, dit le Psalmiste, a à cause des paroles de vos lèvres, j'ai marché » dans des voies difficiles '2). »
Isaie nous montre quelle est cette gloire dans son chapitre trentetroisième presque tout entier. L'Apôtre loue la liberté, apanage de cette gloire, disant : « La Jérusalem d'eu haut est libre ; elle est » notre mère [3\ » « Là, disait Job, sont les grands et les petits et » lesclave que le Seigneur a affranchi (4} ; » je ne dis pas l'esclave de ses péchés, mais l'esclave de la crainte, Ihomme affranchi de la crainte, ainsi que l'explique saint Grégoire (5). — Un autre prophète vante la société qu'on trouve aux cieux ; c'est Habacuc. « Que la pourriture entre dans mes os; qu'elle soit le lit *de mon r> repos, pourvu que je me repose au jour de la tribulation, pourvu » que je monte vers notre peuple si brillant (6" ! » Un autre en vante le rassasiement ; c'est le Psalmiste : « Ils seront enivrés dans r> l'abondance de votre maison; vous les ferezboire au torrent de vos » délices [1]. » Mais on ne pouvait en rien dire de mieux que ces paroles de l'Apôtre : « L'œil n'a pas vu. l'oreille n'a pas entendu, » le coeur de l'homme ne peut concevoir ce que Dieu prépare à
(1) Ecci., VI, 9. - (2) Ps. XVI, 5. - (3, Galat., iv, 26. - (4) Job, m, 19. — (6) S. Grég. Mor., Uv. '». cbap. dernier, u" 7l. — (6) Habacuc, m, 16. — (7) Ps. XXXV,
DE CAREME 137
» ceux qui l'aiment (i). » Saint Bernard (2) explique ces paroles : Imaginez tout ce que vous pourrez... etc.
« Il les conduisit sur une haute montagne. » Dire comment il dût parler à ses apôtres : Afin que vous me connaissiez bien, afin que vous sachiez que je suis sorti du Père éternel, remarquez ce que vous allez voir ; vous vous le rappellerez plus tard, au moment de la tentation; je vais vous montrer les merveilles qui se cachent sous ce corps mortel.
Et il ouvrit les trésors de sa gloire, les dons précieux de sa Divinité ; et la splendeur que, par un miracle permanent il retenait captive dans la partie supérieure de son être, afin qu'elle ne s'écoulàt point dans les facultés inférieures et que le corps conservât sa passibilité pour l'accomplissement du mystère de rincarnatioii, cette splendeur, dis-je, ne trouvant plus de digues, déborda sur tous ses membres. Ce n'étaient pas tous les flots de gloire qui auraient pu jaillir, dit saint Chrysostôme (3) ; c'étaient tous ceux dont les yeux du corps pouvaient soutenir l'éclat. Peut-être aussi n'étaientils pas de même nature que la lumière matérielle ; du moins cette lumière ne blessait pas les yeux. — S'appesantir ici sur l'histoire du mystère. Le prophète Joël l'avait annoncé. « En ce jour, disait- » il, des flots de douceurs couleront des montagnes, le lait ruisîel- » lera sur les collines (4). » « Filles de Jérusalem sortez et voyez » le roi Salomon. » Sortez, ô épouse, et voyez votre Epoux, le plus beau des enfants des hommes, celui que les anges désirent contempler.
Laissons maintenant l'histoire du mystère. — Dire en s'adressant au monde : Peux-tu donner, ô monde, de tellesrécompenses ? Astu pour tes amateurs des dons pareils ? Quel est le salaire dont tu paies ceux qui travaillent pour toi? — Dire aussi : Comment, ô mes frères, laissez-vous sortir de votre cœur le souvenir de ces biens éternels? L'éclat d'un vêtement qui vous est étranger enfle votre orgueil ; pourquoi ne pas vous glorifier d'un éclat qui vous serait
(1) TCor., Il, 9. — (2) s, Bern. Declam. de Godefr., n" dernier, — (3) S. Chrys. Epître 5" à Théod. — (4) Joël, m, 18.
propre ? Tous ces biens de la terre sont changeants ; ils ne sont utiles à rien. — S'appesantir sur ce point autant que possible.
Mais pourquoi ce mystère s'accomplit-il sur une montagne? Pourquoi prend -il avec lui Pierre, Jacques et Jean? Nous devons Voir ici l'exemplaire de la tran-(ignralion du cœur qui doit s'accomplir sur.la montagne de la perfection. « Je vous élèverai, dil » Tsaie, sur les hauteurs de la terre (I). » Saint Grégoire (2), expliquant ces paroles, nous dit : 11 est sur la montagne, celui qui foule aux pieds les hauteurs de la terre, c'est-à-dire, les prospérités d'ici-bas, car il est impossible de s'attacher à Dieu, si l'on m s'est pas auparavant arrache à ce siècle. Telle est donc la transfiguration qui doit d'abord s'opérer en Jacob, c'est-à-dire dans 1( lutteur, et il deviendra Jean, c'est-à-dire l'ami de Dieu.
Mais la transfiguration ne sera complète que lorsqu'il sera devenu Pierre, c'est-à-iire conlirmé en grâce. Il faut qu'il puiss( dire : « Qui nous séparera de l'amour de Jésus-Christ? L'affliction « les angoisses, la faim, la nudit^, les périls, les persécutions ou h » glaive? ^elon qu'il est écrit : On nous livre tous les jours à l; » mort à cause de vous, on nous regarde comme des brebis desti » nées à la mort. Mais parmi tous ces maux nous triomphons pa « la vertu de Celui qui nous a aimés. Car je suis assuré que ni 1j >. mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ui les puis » sauces, ui les choses présentes, ni les futures, ni la violence, n » tout ce qu'il y a de haut ou de plus profond, ni aucune autre créa » ture, ne pourra jamais nous séparer de l'amour de Dieu eu Jésus >. Christ Notre-Seigneur (3). » C'étaient les paroles de l'Apôtre, e c'est ainsi qu'il pourra dire : « Je \\s, ce n'est pas moi qui vis » c'est Jesus-Christ qui vit en moi (4). »
Telle est la transfiguration parfaite. « Dépouillez-vous du viei » homme et de ses œuvres, dit l'Apôtre, et revêtez-vous de ce » homme nouveau qui, par la connaissance de la vérité, se renou « velle selon l'image de celui qui l'a créé (5). » « Ne marchez pas » dil-il encore, dans les festins et dans l'ivresse, mais revètez-vou
(I. îsaîe, Lvni, 14. — (2) S. Grég. Regist. Fpit., liv. 1", Ep. 5. - (3} Rom., viii, 35. — (i) Gai., n, 20. - (o) Coloss., m, 9.
» de Notre-Seigneur Jésus-Christ; et ne cherchez point à conten- » ter les désirs de la chair (I). » Spnèque('2) disait aussi dans une Epître : Je suis trop grand et destiné à de trop grandes choses, pour être l'esclave de mes sens.
« Apres six jours, raconte rfivangéliste. » La reformation de l'homme est en harmonie avec sa formation. Le premier jour est la connaissance de soi, la lumière. — Que je vous connaisse et que je me connaisse ("^^l —L'homme reconnait sa condition, sa misère, son péché et par dessus tout sa fin dernière. Le Psalmiste l'avait dit. « Seigneur, faites-moi connaître ma fin, pour savoir ce » qui me manque (4). » Voilà la vraie sagesse. — Voyez saint Augustin (5) sur ce verset. — Quant aux pécheurs. lePsalmiste en disait : Ils habitent dans les ténèbres et « ils marchent dans les té- » nèbres (6). »
Le second jour, c'est la science de discerner les délectations spirituelles des délectations terrestres : « Que le firmament » c'est-àdire le cœur, « soit entre les eaux, et qu'il sépare les eaux d'avec » les eaux (7). » Les eaux supérieures, c'est-à-dire les délectations célestes , des eaux inférieures, c'est-à-dire des voluptés terrestres...
Le troisième jour, c'est la manifestation par les œuvres des pensées du cœur : « Que la terre produise, etc. ; chacun selon son es- » pèce (8). » Rougis, ô homme 1 s'écrie saint Ambroise (9), lorsque tous les autres êtres portent des fruits selon leur espèce, l'homme seul porte des fruits dégénérés.
(Saint Thomas n'a pas fini l explication de ces six jours.)
« Sou visage resplendit comme le soleil et ses vêtements devin- » rent blancs comme la neige. » Quel prince porta jamais de pareils ornements? Quelle gloire! Trois choses font connaître
l'homme noble ; le coloris du visage, la richesse des habits et la noblesse de la race. Et sous ces trois aspects Jésus était mécon-
(I)Rom., xnr, 14. — (2) Sénèque, Epit. G5. — (3) S. Aug. Solilo., liv. 2, ch. !•'. — (4) Ps. xxxvm. 5. — (5^ S. Aug. Enar, sur le ps. 38, n° 10. — (<i) Ps. Lxxxf, 5. — (7) Gen,, i, 6. - (8; Gen., i, 11. - (9) S. Ambr. Exam., liv. 3, ch. T.
liO DEUXIÈME DIMANCHE
naissable. Un prophète a dit de son visage : « Nous l'avons vu et » il était sans beauté ,'1) ; » l'Apôtre a dit de ses vêtements : « Par » son vêtement il semblait un homme du commun '2'; » on disait de sa famille : « Il est Fils d'un ouvrier ^3}. »
Le corps reprend aujourd'hui son éclat et annonce la sublime dignité du Sauveur, car « son visage resplendit comme le soleil. » Que dis-je? Le soleil nest que ténèbres près de cette splendeur ; et il est dit de son vêtement : « Il devint blanc comme la neige. » Le même habit de gloire dont il se couvre dans les cieux le couvrait sur la montagne ; c'est le même vêtement, mais sous une manière d'être différente ; au ciel la gloire est permanente ; ici elle n'était que passagère ; au ciel elle sera son état habituel, ici il la reçoit pour un instant, a II est couvert de la lumière comme d'un vète- » ment '4}. »
Mais si telle est la gloire du corps, quelle était donc la gloire de l'àme qui en était la source ; si un tel éclat revêtait un peu de limon terrestre, quelle beauté devait orner l'âme, cet esprit tout céleste ! Pénétrez plus avant encore et voyez quelle doit être la gloire du Verbe. Le Verbe est tout gloire, tout splendeur. Le Dieu des anges « s'est revêtu de beauté (5). »
Saint Thomas '6; pense que la beauté du corps n'est qu'un rayonnement de la gloire de l'àme, en sorte que plus la gloire de l'âme est éclatante, plus le corps a d'éclat. L'àme est vraiment transparente et sa gloire rejaillit sur le corps. Ainsi dit saint Grégoire (7) expliquant ces paroles : « L'or ou le cristal ne peut lui être com- » paré (8). » Et saint Jean disaitdausl'Apocalypse : « La muraille était » bâtie en pierre de jaspe, mais la ville était d'un or fin semblable w à du cristal pur (9). » L'àme bienheureuse est de l'or et du cristal : de l'or à cause de sa gloire, du cristal à cause de sa transparence. Grand Dieu, quelles richesses étaient cachées dans ce vase de chair 1 Quelle stupeur saisit les Apôtres, quand ils virent tant de
(I) haïe, LUI, ?. — (2) Philip., ii, 7. — (3; S. Matth., xiir, 55. - (4) Ps. ciii, 2. — (5J Ps. xcii, 1. - (é) S. Th. Som. 1, quest. 4, art. 6. — (7) S. Grég. Mor., liv. 18. chap. 48. — (8) Job, xxviii. — (9) Apoc, XXI, 18.
DE CAREME 141
gloire ! — Voyez quel est ce compagnon de notre vie. Quels sont, à cette vue, les sentiments de votre cœur?
Au sujet de sa famille, que disaient les Juifs? a C'est le tils d'un » ouvrier. » F4 il en est ainsi ; oui, son Père est l'ouvrier qui a fait le ciel, la terre, les astres; l'ouvrier qui donna à Moïse la forme du tabernacle et à Noé le plan de l'arche. Ainsi parle saint Ambroise (1). — 0 pharisien, que dis-tu? « Il est le Fils de Joseph. » Ecoute la parole qui lui est adressée : « Celui-ci est mon Fils bien- » aimé, » le Fils du Dieu vivant. Il a pour Père un ouvrier, mais cet ouvrier est Dieu.
« Son visage resplendit comme le soleil et ses vêtements devin- » rent blancs comme la neige. » Observons ici que les prélats sont le visage et que le peuple est les vêtements ; c'est assez pour le peuple d'être blanc comme la neige, mais il faut que le prélat brille comme le soleil. Observons encore que la splendeur du visage produit la blancheur du vêtement.
« Et voilà que deux hommes s'entretenaient avec lui; c'était » Moïse et Elle qui apparaissaient au milieu de cette majesté ; et » ils s'entretenaient de l'excès où il devait tombera Jérusalem (2). »
— Moïse et Elle se trouvaient là pour montrer que Jésus est le Médiateur des deux testaments, puisque la loi et les prophètes lui rendent témoignage. Mais l'apparition de Moïse avait une autre cause. Dieu lui avait fait cette promesse : « Quand passera ma gloire, » tu me verras par derrière (3). »
Pour comprendre cette parole, remarquons que ce Dieu redoutable est le seul être qui soit immuable, invariable. «Vous êtes » toujours le même (4). » En lui il n'y a point de demain ni d'aujourd'hui, de présent ni de passé ; son jour n'a point de déclin ; réternité. voilà son jour ; elle est tout entière dans un point indivisible. De la même manière, le premier homme, tant qu'il fut uni au Seigneur, ne changeait pas avec le temps; il n'y avait de variation que dans les actes de sa nature, il n'y en avait point dans sa vie ; ses facultés n'éprouvaient aucune déperdition ; point de
(1) S. Amhr. Sermon pour Noël, n° 7. Appendix. — (2) S. Luc, ix. 30.
— '3) Exode, xxxiu, 22. - (t) Ps. cr, 28.
faiblesse, point d'infirmité, point de décrépitude par l'effet de la vieillesse. Mais il perdit cette immutabilité et il s'écoula avec le temps. Ce sont les paroles de saint Grégoire ^1). Le Psalmiste avait dit : « Mesjoursont décliné comme lombre, et moi j'ai sèche romme » rherbedrts champs (2). » Ces mots : « mes jours, » doivent s'entendre ici de l'être humain el caduc qui passe et s'écoule au milieu des douleurs et des souffrances. Lors donc que je passerai, c'est-à-dire, lorsque j'aurai la vie qui diminue avec le temps, qui s'écoule et décroit par son accroissement; lorsque je passerai, moi qui suis essentiellement la vie constante et perpétuelle, alors, avant de voir ma face, c'e5t-à-dire ma Divinité, tu me verras par derrière, c'està-dire tu verras mon humanité, ou bien encore l'ombre de ma gloire dans mon corps.
Cependant « deux hommes s'entretenaient avec lui », nous dit l'Evangéliste. J'aimerais à entendre le sujet de leur conversation au milieu de tant de gloire. De quoi parlaient-ils? Certes de tels personnages ne peuvent traiter que quelt]ue grande chose. — « Les princes des peuples se sont assemblés avec le Dieu d'Abra- » ham (3), » ^foise et Elle sont les chefs de la Synagogue; Pierre, Jacques et Jean sont les princes de l'Eglise. — De quoi parlaientils?
Nous devons une grande reconnaissance à l'évangéliste saint Luc qui nous le fait connaître, u Ils parlaient, nous dit-il, de rexcès(4;. » Mais nous lui devrions une plus grande reconnaissance, s'il nous avait rapporté leurs paroles elles-mêmes. Quel est donc cet excès, si ce n'est votre mort? Ils parlaient de l'excès de l'amour du Sauveur. « A cause de l'excessive charité (5) » ou bien à cause de votre souffrance exce:-sive, car une goutte de sang aurait sufli.
u Ils parlaient de l'excès qu'il devait accomplir à Jérusalem. » C mon Seigneur, vous avez tout fait avec mesure, et maintenant voui voulez tomber dans un excès! Vous avez fait avec mesure le ciel la terre, les étoiles et le siible des mers; maintenant vous dépasse; toute mesure. L'excès n'est pas dans l'œuvre de la création, maii
(I) S. Grég. Mor., liv. 9. chap. hO. — {'l) Vs. ci, 12.— (3) Ps. \lvi 10. — (4) S. Luc, IX, 31. — (â) tph., n, i.
dans Tœuvre de la Passion. 0 excès immense ! ou plutôt, ô multitude d'excès I Que l'Apôtre nous les dise : « Il avait la nature de » Dieu, et il n'a pas cru que ce fut pour lui une usurpation de s'é- » galer à Dieu; il s'est pourtant ant^anti lui-même, en prenant la » forme d'esclave, en se rendant semblable aux hommes, en étant » reconnu pour homme dans tout son extérieur. Il s'est humilié » lui-même, se rendant obt^issantjusqu'à la mort (1). »
Saint Augustin reprend tous les degrés indiqués par saint Paul : « Il avait la nature de Dieu et il n'a pas cru que ce fut pour lui une » usurpation de s'égalera Dieu. » Quelle majesté ! « 11 s'est anéanti » lui-même en prenant la forme d'esclave, en se rendant semblable » aux hommes dans tout son extérieur. » Quelle humilité ! « Il » s'est humilié lui-même, en se rendant obéissant. » Tu trouves ici, chrétien, une belle instruction. Le Christ s'est fait obéissant, pourquoi l'enorgueillir? lit jusqu'à quel degré s'est-il fait obéissant? Jusqu'à l'Incarnation du Verbe, jusqu'à la participation à notre mortalité, jusqu'à la triple tentation du diable, jusqu'aux dérisions du peuple juif, jusqu'aux crachats, jusqu'aux chaînes, jusqu'aux soufflets, jusqu'aux fouets. Est-ce assez? non ; jusqu'à la mort, et s'il manque encore quelque chose à son genre de mort, jusqu'à la mort delà croix; il était crucifié non pour prolonger sa vie, mais pour prolonger sa mort ; pour être dans la mort, en étant dans la vie. Voilà un excès.
Mais il y eut aussi un excès de douleur. « 0 vous tous qui pas- » sez par le chemin (2), » je veux dn-e par le chemin de cette vie, « considérez, » arrêtez-vous, regardez au moins et soyez saisis de compassion. Ne passez pas rapidement, ô hommes, devant mes douleurs. Pour tant de tourments, je ne vous demande qu'une chose : regardez et considérez.
« Mais Pierre répondant dit à Jésus. » Eh bien ! que vous en semble, ô Pierre? Qui êles-vous et quel est celui avec qui vous parlez face à face, avec qui vous vous entretenez? Pierreavait dit : « Voilà que nous avons tout abandonné, que sera-t-il de nous ,'3)? » Le voilà, ô Pierre ; voilà quel sera votre partage. Croyez-vous n'a-
(1) Philip., 11, 6. - (2) Laraent., i, 12. - (3) S. Matih., xjx, 27.
Hi DEUXIÈME DIMANCHE
voir pas bien fait de quitter vos tilets ? Mais si le rayou qui brille sur ce corps di>iD te paraît si éclatant, que serait-ce si tu voyais l'âme elle-même ou l'abîme sans fond de la lumière du Verbe! Et si toi-même tu possédais une telle lumière, dis-moi, quel serait ton bonheur! Eh bien, ô Pierre, Jésus-Christ accomplit ce mystère, non-seulement pour que tu voies sa gloire, mais pour que tu puisses la posséder un jour. Par conséquent ce n'est pas à l'ivresse de ce moment que tu dois t'attacher, tu dois rechercher bien autre chose. — Le Psalmiste : ^< Que vos tabernacles sont aimables, Sei- » gneur Dieu des vertus ! Mon âme soupire et défaille dans les « parvis du Seigneur (1). » —Expliquer ces paroles suivant l'exposition de saint Grégoire '2\
Il est nécessaire de descendre ; il ne vous est pas bon d'être là. Car celui que tu vois aujourd'hui entouré d'un nuage, tu le verras plus tard attaché à une colonne ; celui que tu vois rayonnant de lumière, tu le verras couvert de sang ; celui aux pieds duquel les prophètes dans l'adoration fléchissent les genoux, tu le verras fléchir lui-même les genoux aux pieds de cruels bourreaux ; celui que le Père céleste appelle son Fils, Caiphe l'appellera un blasphémateur.
Grand Dieu, que la transfiguration de ce jour est bien différente de celle que vous accomplirez à Jérusalem ! « Nous l'avons vu ; il » n'avait ni éclat ni beauté 3\ » — Pierre dira : « Je ne connais » pas cet homme [i\ » Comment, Pierre ! tu ne connais pas celui qui resplendissait sur la montagne, celui à qui le Père céleste rendait témoignage? Tu ne connais pas celui qui t'a donné les clés du royaume des cieux ? En vérité le sommeil t'a saisi ; que le coq vienne donc t'éveiller. — Je le connais, je le connais. Si je ne le connaissais pas d'abord, c'est qu'il avait changé de visage devant Achis. — « Il se transligura devant eux. »
Racontez cette figure de David devant Achis (5;. — Croyons que Pierre à l'heure du reniement se rappela tant de gloire, c'est pourquoi, « il pleura amèrement (6). » — Saint Grégoire : Oh ! quels
(1) Ps. Lxxxni, 1. — (2) S. Grég. Mor , liv. 4, chap. 33. — (3) Isaïe, Lia, 2. — (4) S. Mallh., \\\\, 72. — (5) I Rois.xxi. - (6; S. Luc, xxii, 62.
remords sentit le cœur de Pierre, lorsque le Seigneur le regarda après son péché et que Pierre se rappela la gloire qu'il avait vue dans la transfiguration !
« Seigneur, il est bon pour nous d'être ici ; faisons-y trois tentes, » une pour vous, une pour Moise et une pour Elle. » Ainsi disait Pierre. Seigneur, si vous acquiescez à mes vœux, je demeurerai ici avec Elie. — « Seigneur il est bon pour nous d'être ici. » Qu'avons-nous à chercher encore ? Il ne savait ce qu'il disait ; il parlait suivant sa faiblesse, car ce qu'il voyait plaisait à son cœur.
0 Pierre, il te faut d'abord travailler, il faut d abord que tu sois crucifié; si vous demeuriez là, ce ne serait utile ni au monde, ni à toi. Comment! tu veux cacher la lumière! le Seigneur n'accomplirait pas l'œuvre pour laquelle il est venu ! « Tu ne comprends pas les » choses de Dieu (i). » Tu ne désires pas le salut du monde, tu n'as pas de zèle pour l'honneur de ton Seigneur. L'amour que tu as pour lui te fait parler de la sorte, mais l'honneur du roi a aime » la justice (2). » Que dis-tu, ô Pierre"? Le monde tout entier est dans les ténèbres et tu veux cacher la lumière ! le monde s'écroule et tu veux renverser la colonne qui le soutient encore ! Non, il n'est pas bon que vous demeuriez là ; si vous y demeuriez, comment les autres et toi seriez-vous délivrés? Comment le pécheur serait-il délivré de ses filets? Non, il n'est pas utile pour toi que Jésus demeure sur la montagne, car comment recevrais-tu le pouvoir des clés qui ouvrent ce trésor caché? Les aveugles n'ont pas encore reçu la lumière, le sang n'a pas encore été répandu, les pouvoirs divins n'ont pas été communiqués. Oh ! comme tu es bien semblable à ton père ! Tu veux sans travail acquérir la gloire ! Comme le premier père, il te faut d'abord mourir.
De plus, admettons que vous demeuriez là. Pourquoi égaler les serviteurs à leur Maître et dire . « Une pour vous, une pour Moïse » et une pour Elie. » Le moindre coin suffit à Moïse dans le tabernacle du Seigneur.
« Il est bon pour nous d'être ici. » Ainsi disent les âmes contemplatives; elles ne voudraient point descendre de la montagne de
(1) S. Matth., x\i, 23. - (2) Ps. xcviii, 4.
i4b DELXlOlt Di.MANCHE
la contemplation, pour rentrer dans la vie active et reprendre la direction de leurs frères. Ainsi disent encore les amateurs de ce siècle qui voudraient y fixer leur destinée.
« Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je me complais, » en sorte que le Fils plait à son Père, sans que rien ne lui déplaise ; en sorte encore que tout être agréable à Dieu lui est agréable dans le Fils. « Il nous a rendus aimables dans son Fils bien-aimé (1). » Le Seigneur avait dit du premier homme : « Je me repens d'avoir fait » l'homme (2). » Que dit-il du second Adam? « Je me complais en » lui. »
Hugues de saint Victor (3), vers la fin de son Didascalon, examine longuement cette parole : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé » en qui je me complais. » Voyez ce passage. Le point principal sur lequel il appuie est dans ces paroles : « En qui je me com- » plais. » Le Père ne dit pas : il me plait. Non, il veut donner à entendre que le Fils a reçu de lui le don de plaire et que dans son Fils il se plait à lui-même ; car tout ce que je possède et qui m'est agréable est absolument ce qu'il possède lui-même et qui me plait ; tout ce qui plait en lui, il le tient de moi ; et la complaisance que je mets en moi, est la même complaisance que je mets en lui, parce iiue nous avons la même Bonté, la même Divinité. En lui je me complais à moi-même, en lui me plaisent tous les êtres que j'ai faits par lui, et rien ne peut me plaire que par lui, parce que c'est par lui que je les ai créés et qu'ils me plaisent uniquement par leur conformité à l'exemplaire d'après lequel ils ont été faits.
« Ecoutez-le, » c'est votre Maître, parce qu'il est votre prototype ; prenez-le pour votre docteur, puisqu'il est votre exemplaire. 0 homme, tu as été fait à l'image de Dieu, mais le péché t'a défiguré. Reconnais ton exemplaire, applique-toi à sa forme divine, pour te reformer sur lui et faire disparaître ce qui te défigure.
«< Ecoutez-le. » Qui est plus digne d'être écouté que la Sagesse infinie? Qui peut vous parler plus utilement que votre exemplaire, plus facilement que votre Créateur ? — « Ecoutez-le, » car il a tout
(1) Eph., I, 6 — (2) Genèse, vi, 7. — (3) Hugues de saint Victor. Didt'iscaiou, liv. 7, ch. 1(J.
hZ C.iRÉMK \ iî
créé avec moi, il a tout fait avec moi. « Lorsque je suspendais les » nuées dans les airs, quand je fermais les sources de l'abîme, » quand je posais les fondements de la terre, il était avec moi (1). » Je ne me suis complu ni dans le ciel, ni dans les astres, ni dans les anges, mais en lui je me suis complu largement à moi-même. Les œuvres n'ont pas les prédilections de mon cœur, j'aime la Sagesse elle-même; néanmoins j'approuve tous mes ouvrages à cause de la Sagesse par laquelle je les ai créés. «< Dieu vit toutes les œu- » vies qu'il avait faites et elles étaient extrêmement bonnes [T, » à cause de leur conformité avec leur exemplaire, la Sagesse ellemême.
Remarquez en dernier lieu qu'au seul son de la voix, ils tombèrent la face contre terre. — Job avait dit : « Ce qu'il nous fait » entendre n'est qu'un léger murmure ; qui pourra soutenir le » tonnerre de sa puissance (3\ » L'oreille de l'homme ne peut soutenir malgré sa douceur cette voix du Père qui nous parle de son Fils ; à plus forte raison, nul ne pourra entendre cette parole terrible condamnant au supplice sans fin : « Allez, maudits, dans le » feu éternel (4). »
» Ils tombèrent la face contre terre. » Pourquoi couvrir ainsi votre visage? — Saint Grégoire '5} à propos de cette parole d'Ezéchiel : « Et je vis et je tombai sur ma face (6), » s'écrie : 0 misère immense ! L'homme, créé pour contempler la gloire de Dieu, ne peut en soutenir la vue. Dès qu'elle apparaît, il se couvre la face pour ne pas la voir, car son œil serait ébloui de tant d'éclat.
Il faut remarquer une seconde transfiguration sur la montagne du sanctuaire et une autre plus profonde opérée dans le sein de la Vierge sacrée, lorsque le Verbe se lit chair, lorsque, avec sa double nature, ce géant, comme l'époux sortant du lit nuptial, s'élança avec une hardiesse incroyable, pour parcourir la carrière de sa vie mortelle. Comme les enfants d'Israël jetèrent leur or dans la fournaise et en retirèrent l'idole, objet de leur adoration, ainsi l'or delà
(1) Prov., viir, 28. - (2) Genèse, i, 31. — (3) Job, xxvi, 14. — (4) S. Matih.,xxv, 41. — (5) S. Grég., sur Ezéch., liv. 1, hom. 8, d° 32. — (6) Ezéch,, II, 1.
Di\inité descendit dans le sein de Marie comme dans une fournaise sacrée, et de cette fournaise sortit « l'Agneau de Dieu qui » ôte les péchés du monde (0- ^
Le prophète Elisée, se rapetissant à la mesure d'un petit enfant, est la figure de cette traustiguratiou. 0 prophète, pourquoi vous appliquer à cette mesure ? A quoi cela sert-il pour le ressusciter? Direz-vous que c'est pour réchauffer ses membres ? Mais approchez-les du feu et vous ^éu^sirez plus vite. Evidemment il y a ici une figure. Ce petit enfant est le genre humain. Dieu a abaissé sa grandeur à la mesure d'un petit enfant ; il a appliqué bouche contre bouche, c'est-à-dire substance contre substance, par l'union hypostatique que demande l'Eglise, disant : « Qu'il me donne un » baiser de sa bouche [i,. » Il a appliqué œil contre œil, c'est-àdire sa sagesse divine à notre sagesse. Il a uni sa main à notre main, c'est à-dire sa puissance à notre intirmité.
Voilà comment le grand Prophète s'est incliné, car, en venant dans le temps, il a été petit enfant. — Le Psalmiste avait dit : << Le Seigneur est grand. » sa vertu est puissante, « sa grandeur est » sans bornes (3). » Il faut donc qu'il s'incline. Voulez-vous savoir jusqu'où? Ecoutez l'Apôtre : « 11 s'est anéanti lui-même, en pre- » nant la forme d'esclave (4). « — Pesez bien cette parole : « Il s'est » anéanti, » afm de voir la profondeur de son abaissement.
Au commencement des temps, Adam voulut se transfigurer, il voulut se transformer en Dieu : « Vous serez comme des dieux. » Et il crut en avoir la puissance, enlevant son r^ai'd jusqu'à Dieu et sa main jusqu'à la main de Dieu, c'est-à-dire en élevant sa puissance jusqu'à la puissance divine. 0 Adam ! ce n'est pas l'homme qui doit se transligurer en Dieu, c'est Dieu qui doit se transfigurer en homme, pour que l'homme puisse ensuite par la grâce se conformer à Dieu. Jamais tu ne pourras monter jusqu'à moi, mais moi, je descendrai, je m'inclinerai jusqu'à toi. Tu auras beau élever l'œil de ta sagesse jusqu'à l'œil de ma sagesse, tu ne l'at-
(l) S. Jean, i, 29, — (2) Cant., i, 1. - (3) Ps. cxliv, 3. — (4) Philip., 11, 7.
teindras jamais. Mais moi, j'abaisserai mes yeux, je les inclinerai pour les faire descendre jusqu'aux yeux de ta sagesse.
Un jour il y eut dans notre substance humaine une autre transfiguration ; elle s'opéra sur la montagne du Calvaire. « Il était le » plus beau parmi les enfants des hommes (* ); " « les anges dési- » ralentie contempler,' 2). » Et on le vit un jour « et il n'avait ni éclat, » ni beauté (3). » Cette image est celle de la corruption, car s'il avait été étonnant de le voir d'abord dans sa nature humaine entre deux animaux, il n'était pas moins étonnant de le voir entre deux larrons ; s'il était étonnant de le voir dans une étable, il ne l'était pas moins de le voir sur la croix ; s'il était étonnant de voir le ciel faire briller une étoile, il ne l'était pas moins de voir le soleil cacher ses rayons ; s'il était étonnant de voirie doux Sauveur nourri de lait dans les bras d'une Mère, il ne l'était pas moins de le voir goûter le fiel sur les bras d'une croix ; s'il était étonnant de le voir posant œil sur œil, bouche contre bouche, main contre main, il ne l'était pas moins de le voir offrant à son Père « œil pour œil, dent » pour dent, main pour main, «blessure pour blessure, suivant le commandement inscrit dans le Deutérouome (4) et dans le Lévi tique (5).
Il a rendu œil pour œil. En effet, » la femme vit que ce fruit était )) bon à manger et beau à voir et d'un aspect désirable, et elle en » prit et en mangea (6). » Dieu vit que le fruit de la croix était amer et il eu but le fiel ; la femme étendit la main, lui aussi étendit les siennes et elles furent percées et il offrit ses mains percées pour des mains criminellement étendues. La femme déchira le commandement divin ; le côté du Christ fut ouvert, et il offrait ainsi déchirement pour déchirement, le déchirement de son côté pour le déchirement du précepte divin.
Cette parole: « il se transfigura devant eux « peut s'appliquer à sa transfiguration devant les martyrs. Car quel est le commandement qu'il ait donné et qu'il n'ait pas accompli lui-même le pre-
(1) Ps. xLiv, 3. — (2) I S. Pierre, i, 12. — (3) Isaïe, un, 2. — (4) Deutér., XIX, 21. — (5) Lévit., xxiv, 19. — (6) Gen., m, 6.
mier ? Il dit : « Allez et vendez tout ce que vous avez (1) ; » mais il la accompli : « Le Fils de l'homme n'a pas un lieu pour y reposer )> sa têle(2}. » Ildit : uNe craignez pas ceux qui tuent le corps (3); » mais il l'a accompli : « Levez-vous, allons (i); » Job : « Il s'avance » au devant d'hommes armés (5). » Il dit : « Priez pour vos persé- » cuteurs (6) ; » il la accompli dès ici-bas : « Pore, pardonnez- » leur (7). » Il dit ; « Que celui qui veut venir après moi porte sa » croix [è); « et saint Jean, que dit-il? a Jésus sortit, portant sa » croix (9). »
0 mon Seigneur, pourquoi prenez-vous cette croix ? Attendez qu'ils la mettent sur vos épaules ; il vous suffit de la porter. Pourquoi vous efforcez-vous de la soulever de terre? Vous ne le pourrez point; vos membres sont trop faibles et trop fatigués; attendez que vos ennemis vous rendent eux-mêmes ce triste service; qu'ils la mettent au moins sur vos épaules. — Oh ! non, non ; cela ne doit pas être ainsi. J'ai dit : « qu'il prenne sa croix ; » il faut que j'accomplisse moi-même ma parole. Si la croix doit être avantageuse, ce n'est pas celle qu'on porte par nécessité ; la mortification doit être acceptée volontairement, pour elle-même.
Par conséquent Jésus-Christ accomplit d'abord lui-même tous les préceptes qu'il donne aux siens. 0 martyrs, suivez votre guide et votre capitaine ; il marche devant vous, ne craignez pas. « Tu as » ouvert à tes coursiers, dit le prophète, une route à travers les mers, » au milieu de la vase des grandes eaux (iO) ; » c'est-à-dire au milieu des supplices et des tourments, il a ouvert un chemin à ses coursiers rapides. Oh ! quel rude chemin que celui du martyre! mais voyez comme il l'a aplani ! Dans ce chemin on voit marcher de délicates jeunes filles, les plus petits enfants. Regardez ; de l'école oii ils apprennent les éléments de la science, saint Juste et saint Pasteur selancent au martyre; mais c'est dans une autre école que l'Esprit de Dieu sans doute leur avait enseigné la véri-
(1) S. Matlh., XIX, 21. - (2) S. Mattli., vm, 20. - (3) S. Matth., x, 28. — (4j S. Mallh., xxvi, 4G. - (h) Job, xxxix, 21. - (6) S. Matlh., V, ». — (7) .S. Lnc, xxiii, 34. ~ (8) S. Luc, «x, 23. - (i)) S. Jean. XIX, 17. — (10) Habacuc, m, 15.
TR0I51ÈMK DIMÂNCnE DE CARÊME 451
table sagesse. Ces drux agneaux sont offerts à un loup dévorant, à l'empereur Dèce; habitués à craindre de légères punitions, les voilà ne redoutant aucun tourment, pas même la mort. Certes il était beau de voir des hommes énergiques mourir avec courage pour Jésus-Christ, mais en eux il y avait au moins la force de la raison qui leur faisait donner sang pour sang, mort pour mort. Mais vous, ô doux enfants, vous êtes d'autant plus beaux, d'autant plus admirables, que la raison n'était pas en vous dans toute sa force. L'Esprit divin supplée à la raison qui vous manque, et votre œuvre en est d'autant plus parfaite. Car Dieu et l'homme concourent toujours à l'accomplissement de celte grande œuvre ; mais plus le concours de Dieu est grand et moindre le concours de l'homme, plus l'œuvre est parfaite.
Le Seigneur s'est donc transfiguré devant les martyrs par sa passion ; il s'est transfiguré en eux par sa grâce, et eux ont été transfigurés en lui par la gloire à laquelle daigne nous conduire le Seigneur Jésus-Christ. Ainsi soit-il.
TROISIÈI\IE DIMANCHE DE CAREI>IE
Evangile da Joui*.
Quidam autem ex eis dixerunt : In Beelzebub principe dœmoniorum ejicitdsemonia.
Quelques-uns d'entre eux dirent : C'est par Béelzébub, prince des démons, qu'il chasse les démons. (S. Luc, xi, 15).
L'Apostille de l'Evangile est courte ; elle a pour sujet la calomnie des Pharisiens contre les œuvres de Jésus-Christ.
Le Seignenr avait guéri un démoniaque aveugle, sourd et muet. — Chaque jour il opère encore ce miiacle. Tout pécheur est aveugle, car il ue voit pas la honte de ses vices, les maux dont il est menacé, le supplice qui lui est préparé, la rigueur du comple qu'il
rendra de ses œuvres. Tout pécheur est sourd ; il est sourd à la voix de Dieu et à ses inspirations ; il est sourd au blâme des hommes ; il est sourd aux cris de sa conscience qui réclame. — 0 pécheur, lève-toi. — Le pécheur pst encore muet ; il est muet pour la louange divine et pour la confession de ses péchés.
Mais dès que le démon fut chassé, le possédé recouvra tous ses sens. Pareil prodige s'opère en nous, mes frères ; quand le démon est chassé de 1 âme, nous n'en avons pas de signe plus évident que le sentiment et le goût des choses de Dieu , les délectations qu'elles nous font éprouver, l'attrait des choses spirituelles, l'audition avec joie de la parole de Dieu, la piété dans la prière.
Mais voyez, mes frères, quelle malice î Ecoutez-moi, je vous prie. Quel acte plus glorieux, plus charitable, plus admirable que celui de chasser le démon, de rendre la vue, de délivrer un esclave? Et pourtant la malice trouve là quelque chose à redire. — Néanmoins que pouvait-elle signaler? que pouvait-elle condamner? Rien; mais la malice ne cherche pas de bonnes raisons ; elle veut accuser.
Les uns disaient qu'il mettait sa gloire dans des faits sans importance, comme si la guérison des malades était peu de chose. — Apprenons de là que nous aurons beau être prudents et circonspects dans nos œuvres, nous ne pourrons éviter la calomnie des méchants. Voilà pourquoi nous devons mépriser les plaintes et les blâmes de l'homme et ne plaire qu'à Dieu ; car, dit le Psalmiste, «' Dieu dispersera les os de ceux qui cherchent à plaire aux hommes ; » ils tomberont dans la confusion, car Dieu les méprisera (1). » Dieu est notre seul juge, c'est à lui seul -que nous devons plaire.
On trouve de nos jours beaucoup de ces Pharisiens. Si l'on mène une vie humble et simple, si l'on a soin de chasser le démon de son âme, aussitôt on vous appelle trompeur et hypocrite. Notre siècle est tombé dans une telle perversion, que plusieurs craignent de bien vivre, de peur d'être méprisés; c'est à peine si dans le monde il est permis d'être honnête ; quant aux œuvres saintes, on les méprise ou on les calomnie.
(Ij Ps. LU, 7.
D'autres attribuaient à Satan la puissance de Jésus-Christ. Le Seigneur ne leur rend pas cette injure, ainsi que font plusieurs aujourd'hui. Il leur montre par trois raisons qu'il ne tient pas sa puissance de Satan et que leurs paroles ne sont qu'une calomnie. Ces raisons sont très-claires dans l'Evangile. La première, c'est que le règne de Satan tomberait en ruines ; la seconde est dans ces paroles : « Et vos enfants, en quel nom le chassent-ils ? » La troisième, c'est que le fort armé garde sa maison, mais moi plus puissant que lui, je sais le vaincre.
Le démon est puissant, mais le Seigneur est plus puissant que lui. Job parlait de la puissance du démon. « Sous lui sont les rayons » du soleil et avec l'or il fait de la boue (1). » Quel est ce rayon de soleil? n'est-ce pas le juste tout brillant de la splendeur de la sagesse? — Prenons pour exemple Salomon courbé devant les idoles. — Une àme rayonnante de l'éclat de la justice, voilà l'or ; le démon en fait de la boue, quand il l'entraîne au péché. — Prendre encore pour exemple le saint roi David.
Triste changement que déplore Jérémie : « Comment l'or s'est-il » obscurci ? comment sa belle couleur a-t-elle été changée (2)? » — Entrer dans le détail de toutes les conditions. L'état religieux a perdu sou antique piété, les rois et les puissants n'ont plus de religion ni de clémence ; il n'y a plus de foi dans le commerce, il n'y a plus de pureté dans l'état ecclésiastique. Pourquoi cela? parce qu'avec cet or le démon a fait de la boue.
Mais, « s'il survient quelqu'un plus puissant que lui. » Ecoutez la puissance de Jésus-Christ. Toutes les perfections des créatures doivent être attribuées à Dieu sans la moindre imperfection ; l'être par exemple, mais l'être sans dépendance, sans mutabilité, sans corruption ; l'Etre divin est indépendant, immuable, éternel. Aussi Dieu disait : « Je suis celui qui suis (3). » Voilà ce que tu diras à Pharaon. Et Pharaon dira : quel est celui qui est sans dépendance et sans changement ?
Revenons à notre dessein. La force de l'homme consiste à sup-
(l)Job, xLi, 21. (La Vulgate porte : Et sternet sibi aurum quasi lutum). — (2) LameDt., iv, 1. — (3) Exode, m, 14.
loi TROISIÈME DIMANCHE
porter tous les périls, à demeurer immobile dans la droite justice au milieu des tourments. Jésus-Christ, selon sa Divinité, ne connaît pas de périls ; voilà pourquoi sa force consiste à être toujours le même, à demeurer immuable, invariable. Mais selon sa chair, Jésus- Christ a une forc*^. semblable à la nôtre.
Or, la force a deux actes, attaquer et attendre ; ce second acte est le plus relevé, et c'est celui quil faut attribuer à Jésus-Christ. Par son attente, il triomphe, il est patient, il meurt, il souffre, et par là il triomphe. Habacuc : « En lui la force est cachée ; la mort )) marchera devant sa face {1\ » Alttends-moi, ô mort, car je suis prêt à mourir. — « Le démon marche devant ses pas (2). » Il est donc vaincu, puisqu'il est à ses pieds; quelqu'un plus puissant que lui est survenu. La mort est vaincue, puisqu'elle fuit devant la face de son adversaire ; le démon est donc vaincu, puisqu'il se relève des pieds de son adversaire et s'enfuit. Il brisera toutes les armes du démon, suivant ces paroles du Psalmiste : « Là il brisera la puissance « de son arc, son bouclier, son glaive et ses attaques (3). «
0 pécheur, depuis la Passion du Sauveur, toutes les armes du démon sont brisées ; pourquoi hésites-tu à l'attaquer ? Adversaire visible, tu pourras vaincre cet ennemi invisible; et toi aussi, tu briseras sa puissance, tu briseras son arc qui lance des flèches rapides, c'est-à-dire les pensées qui frappent tout à coup, en leur opposant le bouclier de la résistance. Tu briseras aussi son glaive qui égorge. Quel est ce glaive ? « Toute iniquité est un glaive à » deux tranchants (i). » — A la flèche légère opposez le bouclier du consentement ; si vous n'opposiez qu'un faible bouclier, la flèche le percerait et Tàme serait égorgée. C'est donc notre faute et notre très-grande faute, si nous nous laissons vaincre par le démon déjà vaincu lui-même et abattu.
« Il garde sa maison. » Quelle maison? — Rappeler la figure de Joseph : « Je te donnerai de plus qu'à tes frères la part de mon « héritage que j'ai conquise par mon arc et mes flèches de la main » des Amorrhéens (.5;. »
(1) Habac, m, 5. - (2) Id. - (.3) Ps. xlv, 10. - (4) Eccli., xxi, 4. — (5) Genèse, xlviii, 22.
Dr CARÈAfE -155
Saint Bernard (1) dans ses petites sentences s'écrie : Nous sommes, ô bon Jésus, cette part de votre héritnge que vous avez conquise par votre arc et vos flèches de la main des Amorrhéens. Votre glaive est la parole vivante et efficace ; votre arc est votre Incarnation. Nous sommes la part de votre héritage et le peuple que vous avez racheté. Le Créateur a racheté sa créature ; pour elle il a donné tout le prix de son sang. Nous lui appartenions, mais par le péché nous nous étions séparés de lui ; notre rachat lui coûte beaucoup plus que notre création. — Le Psalmisle : « Demande- » moi, et je te donnerai les nations pour héritage (2). »
Ainsi nous lui appartenons à double tilre ; nous sommes à lui, parce qu'il nous a faits ; nous sommes à lui, parce qu'il nous a rachetés. Il nous a acquis par le glaive de la parole évangélique et par l'arc de l'Incarnation ; l'humanité est le bois de cet arc et la Divinité en est la corde. Oh ! quelle tension et quelle violence ce corps tendre et délicat dut subir sur la croix ! le bois de l'arc en fut enfin brisé, c'est-à-dire, le corps et l'àme se séparèrent, mais la corde s'attacha aux deux parties de l'arc brisé ; la Divinité demeura unie soit à l'àme dans les limbes, soit au corps dans le sépulcre.
Mais ce nouveau David, pasteur plein de force, arrachait la proie de la gueule du lion et lui brisait la tèle. — « Comme le berger, » dit un prophète, qui n'arrache de la gueule du lion que deux » cuisses ou l'extrémité d'une oreille, ainsi seront sauvés les en- » fants d'Israël (3). » Lorsque le démon, ce lion redoutable, a dévoré dans l'homme tous les biens de la grâce, toutes les vertus de l'àme, le divin pasteur, le Seigneur Jésus-Christ se livre à une grande joie, s'il retrouve au moins deux cuisses de sa brebis et l'extrémité de ses oreilles.
Que sont ces deux cuisses sur lesquelles nous nous appuyons? n'est-ce pas la crainte et l'espérance? Et l'extrémité des oreilles, n'est-ce pas le désir d'entendre la parole de Dieu ? Non, il ne faut pas désespérer d'une âme que le lion a dévorée, pourvu qu'il reste au moins ces deux cuisses et que l'oreille soit saine ; par cette
(I) S. Beroard. Sentences, n° 13. — (2) Ps. ii, 8. —(3) Amos, m, 12,
ib6 TROISIÈME DIMANCHE
oreille une médecine salutaire arrivera jusqu'à l'âme et la sauvera. Cette médecine est la parole, ce glaive perçant de notre Dieu, a plus pénétrante qu'un glaive à deux tranchants (1), «elle nous délivre des mains de l'Amorrhéen.
Lhomme que guérit le Sauveur était sourd et muet ;le démon fut chassé ; la surdité de l'oreille fut guérie et la parole fut rendue au muet. — 0 homme, si tu es sourd, ne néglige pas d'ouvrir l'oreille pour entendre la parole de Dieu. Elle délie les liens de la bouche pour faire avouer les fautes. — Le Psalmiste disait : « Parce que » je me suis tû, mes os ont vieilli, et j'ai crié durant tout le » jour (2). »
Grande contradiction, s'écrie le cardinal Hugo 'S) ! Comment se taisait-il, s'il criait tout le long du jour? Et comment criait-il tout le long du jour, s'il se taisait? Il taisait ses fautes, mais ses fautes criaient : plus le pécheur veut taire ses péchés, plus ses péchés font entendre leurs cris. Quelle force dans les cris que poussent les péchés ! Tel était le cri des abominations de Sodome, tel fut le cri du sang d'Abel. Oui, il y a une grande force dans le cri de l'homicide, dans le cri de l'adultère, etc.
L'hypocrisie, l'oppression des pauvres, tous les vices élèvent leur voix contre vous, et vous vous taisez ! Ils demandent à Dieu vengeance et justice ; voyez tous les témoignages qu'ils déposent contre vous, et vous gardez le silence ! Ah ! criez, vous, plutôt, et eux se tairont. Parce que vous vous taisez, ils élèvent la voix. Couvrez ce bruit de leurs voix par le bruit de vos gémissements. — Ainsi quand la bouche garde le silence, la conscience accablée sous le poids des péchés pousse des cris.
« Mes os ont vieilli; » c'est-à-dire mes vertus se sont affaiblies. Le pécheur, nous dit saint Grégoire [i], sort de l'abîme du péché, comme Jérémie de la citerne, avec des cordes descendues jusqu'à lui, c'est-à-dire avec les saints commandements, et avec des étoffes sur lesquelles il appuie ses bras, c'est-à-dire avec les exemples des
(1) Hébr., IV, 12. — (2) Ps. xxxi, 3. — (3) Ce n'est pas exactement le sens du célèbre cardinal. (Voyez ses Œuvres, p. 31, vers. 3). — (4) S. Grég. Moral j liv. 25, chap. 7. n° 17.
DU CAREME 157
saints. Le précepte peut paraître dur ; entourez-le d'étoffes assouplies par la vieillesse et par l'usage ; appuyez-vous sur des exemples, car n'étaient-ils pas des hommes, ceux qui ont accompli de telles pénitences ?
Après avoir exposé ces raisons, Jésus-Christ ajoute un enseignement qui les attaque et montre leur danger.» C'est pourquoi je vous >) le dis : tout péché, tout blasphème, sera remis aux hommes ; mais >> le blasphème contre le Saint-Esprit ne sera point remis. Et qui- » conque parle contre le Fils de l'homme, en aura la rémission; » mais si quelqu'un parle contre le Saint-Esprit, il n'en aura le » pardon ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir (i). » Voyez plus loin l'explication de ces paroles.
Remarquons avec saint Isidore ['i) qu'il y a deux sortes de pécheurs. Il y en a qui commettent le péché et le haïssent ; c'est ainsi que saint'Paul disait : « Je ne fais pas le bien que je veux et » je fais le mal que je ne veux pas (3). » Ils agissent ainsi sous l'impulsion de la passion ; ils sont vaincus et dominés par la tentation, soit à cause de leur faiblesse, soit à cause de leur ignorance. Le pardon est facilement accordé à ces pécheurs, parce qu'on peut excuser leurs fautes. « Mes ennemis m'ont heurté, ils m'ont poussé » pour hâter ma chute, mais le. Seigneur m'a reçu (4). » Ces pécheurs s'humilient aussitôt, car ils détestent le mal qu'ils ont commis; ils aiment le bien, quoique par faiblesse ou par violence ils opèrent le mal.
Il y a d'autres pécheurs qui non-seulement commettent le mal, mais qui l'aiment, tant l'habitude du péché les a dépravés, tant leur raison s'est corrompue. Que de pécheurs aujourd'hui commettent les crimes les plus détestables par dédain et par plaisir ! ils en rient, ils s'en applaudissent, il en tirent vanité. « Ils se réjouissent » lorsqu'ils ont fait le mal ; les choses les plus perverses les font » tressaillir de joie (5). » Ce mépris de Dieu est pire encore que leur péché. Ils font peu de cas des menaces divines ; ils bravent avec dédain la colère de Dieu, les supplices éternels. C'est une
(1) S. Matth,, XII, 31. — (2) S. Isidore. Du Souverain Bien, liv. 2, ch. 21. — (3) Rom., vn, 15. - (4) Ps. cxvii, 13. — (5) Prov., ii, 14.
4 58 TROISIÈME DIM\NCnE
race de vipères: voilà pourquoi ils répandent dans leurs œuvres le venin de leur malice.
Celle perversité est un signe de réprobation, car ils se corrigent difficilement, étant sans haine et sans détestation pour le péché. Le Seigneur leur dit par son prophète : « Ton front est devenu le front » d'une prostituée ; tu n'as pas voulu rougir (1). »
S'élever ici contre les murmurateurs, contre les détracteurs par plaisir, contre ceux qui se réjouissent de leurs obscénités. — 0 malheureux, quel est ce rire? L'enfer éternel brûle à vos pieds, prêt à vous dévorer. 0 infortunés, que direz-vous, « au jour de la w visite du Seigneur, (juaud le malheur, venant de loin, fondra sur » vous 2;? » Que direz-vous, ô blasphémateurs? Et vous parjures, vous avares qui dépouillez les pauvres, vous libertins qui passez votre vie dans la fange, que direz-vous?» A qui aurez-vous re- " cours ;3; ? » Implorerez-vous le Seigneur votre Dieu ? 11 n'a pour vous que de la colère et du mépris. Vous réfugierez- vous dans votre conscien(;e? Elle vous chassera par ses remords, elle vous remettra entre les mains des vengeurs de Dieu. Voudrez-vous chercher un refuge auprès de Jésus-Christ? ses plaies sacrées rendront témoignage contre vous.
« En quoi placez-vous votre gloire ^4} ?» — Le Psalmiste : « Vous qui aimez le Seigneur, haïssez le mal {5;. » C'est à Dieu de vous préserver du mal, c'est à vous de le haïr. « Pourquoi vous » glorifier de votre malice, dit le prophète royal, vous qui êtes » puissants dans le crime '6) ?» — Poursuivre le psaume en s'y appesantissant jusqu'à ces paroles : « C'est pourquoi le Tout-Puissant » te détruira. »
Aimer la méchanceté, c'est une méchanceté suprême; c'est au point que celui qui voudrait commettre un péché véniel, parce que c'est un péché, commettrait un péché mortel. Ce serait un vrai péché contre l'Esprit-Saint, parce qu'il pécherait par pure malice, sans aucune raison, par pur mépris.
Mais comment faut-il entendre cette parole : « Si quelqu'un
(1) Jérém., m, 3. - (2) Isaïe, x, 3. - (3 Id. -- [ij Id. - (5) Ps. xcvr, 10. - (6) Ps. Li, 3.
» parle contre l'Esprit-Saint, il n'aura point sa rémission ni dans » ce siècle ni dans l'autre (1/? » Voici trois explications. Premièrement, ce péché ne leur sera point remis, parce que Dieu ne permettra pas qu'ils fassent pénitence ; comme ils ont méprisé Dieu, ainsi Dieu les méprisera. — Secondement, le péché commis par ignorance ou par faiblesse sera remis, c'est-à-dire est digne de pardon ; mais un péché commis par pure malice est indigne de pardon. — La troisième explication est de saint Augustin (2) qui dit : le péché contre l'Esprit-Saint est l'impénitence finale et ce péché évidemment ne sera point remis.
« Lorsque le fort armé garde son parvis. » L'homme est fort par son libre arbitre. Voyez quelle force. Le monde entier ne peut faire violence à la liberté. Saint Bernard (3) disait : C'est la prérogative de notre dignité, etc. — Cependant si la volonté n'est pas armée, les défaites qu'elle éprouve lui font changer de rôle.
Il y a dans l'homme trois sortes d'armes, les armes naturelles, les armes acquises et les armes gratuites. Les armes naturelles sont la pudeur, le remords ; la raison en effet aspire à des œuvres excellentes et dans bien des cas nos inclinations sont bonnes. Les armes acquises sont les vertus. L'Apôtre les énumère aux Ephésiens (4) : La cuirasse de la justice, le bouclier de la foi, le casque du salut et le glaive de l'esprit, c'est-à-dire la parole de Dieu. Les armes gratuites sont les dons de l'Esprit-Saint et les vertus infuses. Avec ces armes la liberté repousse les traits brûlants de l'ennemi, suivant l'enseignement du même Apôtre. Mais si elle en est dépourvue, elle ne peut longtemps demeurer debout sans tomber; car sans la grâce, nous dit saint Thomas (5}, l'homme ne peut longtemps éviter le péché. — Rappeler la parole de l'Apôtre aux Ephésiens : « C'est pourquoi prenez les armes de Dieu, afin qu'au » jour mauvais, vous puissiez résister (6). »
(1) S. M'tih., \ii, 32. — (2) S. Aug., serm, 71, sur les paroles de l'Evang. de saint MaUh., chap. 12. — (3) S. Bero. Traité de l'Amour de Dieu, cbap. 2 e» serm. 81 sur les Cant., n° 7. — (A) Eph., vi, J4 et suivants. — (5, S. Thomas. Som. Théol. 1» 2", quest. 109, art. 9. — (6)Ephés., VI, 13.
Le parvis est la première enceinte. Empêchez le premier pas du péché dans votre àme et vous le vaincrez facilement. Mais un premier pas lui donnera sur vous une grande force : « Heureux, di- » sait le Psalmiste, celui qui saisira et brisera ses plus petits en- « fants contre la pierre ^1)! » c'est-à-dire celui qui, à la pensée de Jésus-Christ, arrêtera les premières pensées du mal. Il faut décapiter ces pygmées, de peur qu'ils ne deviennent des géants contre l'àme. — Le Seigneur disait à Gain : « Le péché est à tes » portes (2). >♦
Le parvis de l'àme, ce sont les sens ; il y a là cinq fenêtres par où le poison entre dans l'àme. — « La mort est entrée par les fe- » nêtres (3, ; » les voleurs y montent comme par des échelles, entrent et pillent nos âmes. « Mon œil a dévoré mon àme à cause » des malheurs des filles de Jérusalem (4). »
Non-seulement les démons entrent par les fenêtres et se saisissent de l'àme, mais elle-même s'en va courant au dehors, errante et vagabonde, et là aussi les démons la saisissent. Nous avons une figure de ce malheur en Dina, fille de Jacob. Elle sortit pour voir les femmes de la ville, et Sichem, fils d'Hémos,lui fit violence; ainsi lorsque la curiosité entraîne l'àme au dehors pour considérer les vaines apparences des créatures, quelque appétit honteux, quelque cupidité terrestre la saisit et l'opprime.
Par conséquent l'homme doit garder ses sens et veiller sur eux avec le jilus grand soin. « Je m'attacherai à ma garde, disait le « prophète, je fixerai mes pas sur les remparts (4). » Pesez ces mots : « à ma garde. » Cette garde est bonne ; veiller sur soi est une chose absolument nécessaire. Si l'empereur confiait tous ses trésors au commandant d'une forteresse et que les ennemis vinssent l'entourer pour en forcer les portes et la piller, comme le commandant devrait faire bonne garde ! Mes frères, chacun de nous est le commandant de la forteresse de son àme et le Roi confie à notre garde tous ses trésors.
Comprenez bien ma pensée., ô mes frères. Voyez combien Dieu
(I) Ps. cxxxvi, 9. - (2) Gen., iv, 7. — (3) Jérém , ix, 21. - (4) Lam., ui, SI. - (ô)Hab.,ii, 1.
est puissant ; voyez toute l'opulence de sa nature. Et pourtant il a donné, il a sacritié pour votre âme toutes ses richesses, sa personne elle-même. « Vous avez été achetés à un grand prix (I}, » et vous devez un jour lui rendre votre àme, et dans la citadelle de votre corps vous avez cinq portiques ouverts, c'est-à-dire les cinq sens. — L'Apôtre dit : « Nous portons ce trésor dans des vases fra- » giles (2}. » Il dit encore : « 0 Timothee 1 garde ce dépôt (3'. »
Le prophète ajoute : « Pour attendre ce que me dira le Sei- » gneur (4); » c'est-à-dire pour comprendre ses préceptes atln de les observer. « Donnez-moi l'intelligence, disait le prophète, et je » scruterai votre loi (5). »
■ Le prophète ajoute encore : « Et ce que je répondrai. » C'est-àdire, si je viole les commandements de Dieu, j'examinerai ce que je dois répondre à ses accusations devant son tribunal, c'est-à-dire je préparerai ma pénitence pour chacun de mes péchés.
Voilà, mes frères, la conduite du prudent et du sage : examiner le compte que nous savons devoir rendre plus tard avec rigueur au souverain Juge, se rappeler sa vie, compter ses péchés et faire pénitence pour chacun d'eux en particuher, afin de pouvoir répondre à ses accusations. — Prendre pour exemple ce religieux qui, près de mourir, répondait à toutes les accusations du démon.
Deux considérations : Premièrement pourquoi nul n'est agité comme un possédé du démon ; secondement, pourquoi, quand le démon, aimant mieux posséder l'àme que le corps, abandonne-t-il l'àme si facilement, tandis qu'il n'abandonne le corps qu'avec tant de difûculté?
Il faut répondre à la seconde question : afin que l'on n'ait pas d'excuse pour demeurer dans lepéché, puisqu'on peut s'en délivrer aussi facilement. Et voilà, je crois, la cause de la [lus grande peine des damnés et de leur désespoir. — Oh 1 qu'il y a de puissance dans une seule larme, dans un seul soupir ! — Et nous fuyons ces gémissements, un remède si facile à de si grands maux !
(1) I Cor., VI, 20. - (2) II Cor., iv, 7. — (3j 1 Timoth., vi, 20, - (4) Hab., H, 1. - (5j Ps. cxviii, 34.
46Î 01 ATRIÉME DIMANCHE
■-a miséricorde de Dieu.
Cum subleiasset ergo oculos Jésus, et vidisset quia mullitudo maxima vemt ad eum, dixit ad Philippum : Unde ememus panes, ut manducent ht?
Jésus, ayant levé les yeux et, voyant qu'une grande multitude venait à lui, dit a Philippe : Où achèterons-nous des pains pour donner à manger a ceux-ci? 'S. Jeax, vi, 5).
Tout ce discours traitera de la miséricorde de Dieu, afin d'exciter les pécheurs à faire pénitence dans l'espérance du pardon. — Dieu abaisse sur nous ses regards pour ] lusieurs motifs. Premièrement pour nous convertir, suivant ces paroles du psaume : « Il regarde la terre et la fait trembler (1). » Secondement pour nous punir. « Vos yeux sont sur moi et je ne vivrai pas (2). » Troisièmement pour nous récompenser. « Les yeux de Dieu sont sur » les justes (3\ » « Vos yeux sont plus beaux que le vin (4). » Et encore : « Vos yeux sont comme la flamme fo\ »
Saint Bernard (6; a dit : Tout crie à l'homme que Dieu est plein de miséricorde ; l'étable le crie au pécheur qui, tombé entre les mains des voleurs, désire sa guérison ; la gêne de la crèche où repose le divin Enfant, la croix à laquelle plus tard il fut attaché, les clous qui percèrent ses mains, la vie entière de Jésus nous rrie qu'il est miséricordieux.
a Je suis pauvre (7; , » — Saint Augustin '8) : I*esezbien ces paroles : « Je suis pauvre ; « moi qui ai tout créé, moi qui ai fait
(l; Ps. cm, 32. - (2) Job, vu, 8. — i3) Vs. xxxin, 16. — {\) Genèse. XLix, 12. — ^ô) Ajioc, I, 14. — (G) S. Bcrnanl. Sermon ô sur la Nativité nM.— (7) Ps. Lxxxvn, 16. — (S) S, Aug. Serm. sur le ps. 78, nM.
l'univers, « je suis pauvre , » je suis homme pour toi ! « Je suis « dans les labeurs dès ma jeunesse. »La vie entière de Jésus-Christ fut un travail continuel.
Saint Bernard (1), dans l'un de ses discours, expliquant ces paroles : « Ayez pitié de moi, mon Dieu, selon votre grande misé- » ricorde(2), » enseigne qu'il y a deux actions de la miséricorde : l'une qui préserve, l'autre qui relève. La première est la plus grande, suivant saint Augustin (3). Dieu, en préservant Jean- Baptiste du péché, lui fit une plus grande miséricorde qu'à Magdeleine, en la retirant de ses désordres.
Dieu préserve du péché de trois manières : il guérit les mauvaises inclinations, il accorde le pouvoir de les vaincre, il écarte les occasions de chute. A l'égard de quelques-uns, il n'use que d'un seul moyen ; à l'égard de quelques autres, de tous les trois, du moins en partie. Par exemple : Tel est innocent et juste, parce qu'il a reçu une âme bonne, exempte des mauvaises concupiscences que Dieu a guéries en elle. Il ne tombe pas, parce que les passions corrompues, guéries par la main de Dieu, ne l'entraînent pas avec violence. Tel autre n'a pas reçu des inclinations assez saines pour n'être pas tenté, mais Dieu lui a donné assez de force pour surmonter tous les mouvements désordonnés des passions, et ainsi il ne tombe point. Tel autre enfin est faible et malade, mais, parce que les occasions sont écartées, ses passions impétueuses sont assoupies et il ne tombe point ; c'est de lui qu'il est dit dans l'Ecclésiastique : Tel est bon, parce qu'il n'a pas eu l'occasion d'être mauvais. — La pensée est semblable, mais exprimée en d'autres termes (4).
Dieu relève du péché de trois manières. 11 attend, il châtie, il réprimande. D'abord il attend, pour que son attente amène à la pénitence. Si l'on tarde à se convertir, il châtie; et, si l'on ne sent pas le châtiment, ou si l'on s'endurcit, il réprimande intérieurement et envoie le remords. Ce dernier moyen est le meilleur. — Développer ces trois moyens, comme le fait saint Bernard. —
(1) S. Bern. Serm. sur 1.3 sur divers sujets, n" 4. — (2) Ps. i., 1. — (.3) S. Aug. Conf..ss..livre2. — (^) Ecdi., xxvi, 13.
464 QUATRIÈME DIMA.NCHE
On peut entendre de ces trois actions de la miséricorde ces paroles d'Isaïe : « De trois doigts il soutient la terre (1), » c'est-à-dire, avec trois doigts il empêche la terre, l'homme, de tomber, ou bien il le relève après sa chute.
L'Eglise nous donne aujourd'hui un enseigneriient qui n'est pas sans importance. Plongée jusqu'à ce jour dans le deuil, arrivée au milieu de ce temps de jeûne et de pénitence, elle fait entendre aujourd'hui des paroles d'allégresse et se couvre de joyeux vêtements. Tendre mère, elle veut faire sortir un instant de leur deuil ses bien-aimés enfants, afin que la tristesse ne les plonge point dans un trop grand accablement. Ainsi lorsque nous voyons une âme tomber dans la pusillanimité par la considération de ses fautes et diminuer son espérance du pardon, ne perdons pas courage, rassurons-nous par la considération de la miséricorde divine ; c'est le conseil que nous donne saint Bernard (2) dans un sermon sur les Cantiques. La célèbre pécheresse de lEvangile versa ses parfums non-seulement sur les pieds du Sauveur, mais encore sur sa tète. Rien n'est plus convenable que de verser aux pieds du Seigneur l'huile de la componction et des larmes, puisque « le démon se re- » tire devant ses pas (3). » — Mais il est un autre parfum dont parle le Psalmiste : « C'est pourquoi Dieu a répandu sur vous une » onction de joie (4). » Ce parfum convient à la tète, parce de là « il descend jusque sur son visage et jusqu'aux franges de ses vête- » ments ^5). »
« Je chanterai les miséricordes de Dieu pendant l'éternité (6). » Littéralement ces mots : « pendant l'éternité » signifient « toute ma >» vie, tout le temps de mon existence 7) ; » et après cette vie je chanterai d'autant mieux, que je serai dans une plus grande sécurité, que je connaîtrai avec plus de clarté et que j'éprouverai pleinement les miséricordes inlinies. Aujourd'hui je chante et je crains; alors rien ne retiendra mon cœur, toute crainte sera bannie, et « je chanterai des cantiques en votre honneur, ô vous,
(1) haïe, XL, 12. — (2) S. Bern., sur les Cant., serm. Il, n" 2. — (3) Habacuc, m, 5. - (4) Ps. xliv, 8. - (5) Pg. cxixu, 2. - (6) Ps. Lxxxvni, 1. — (7) P«. cm, 33.
DE CAREME <Gd
» ma gloire/ et nulle tristesse ne me troublera ^1). » Dans mes cantiques je ne dirai ui ma justice, ni mes mérites, ils seront ensevelis alors dans un entier oubli ; mais je dirai, Seigneur les miséricordes que vous avez eues pour moi dès le commencement. Parmi tant de créatures que vous n'avez pas tirées du néant et que vous n'en tirerez jamais, vous m'avez choisi pour me donner l'être, parce que tel a été votre bon plaisir. Vous m'avez fait naître dans le sein de l'Eglise, vous m'avez éclairé des lumières de la foi, vous m'avez régénéré dans votre baptême et de plus vous avez résolu de me magnifier, en m'enseiguant votre loi et en ne me cachant pas les secrets de vos mystères. Vous m'avez mis au nombre de vos enfants, vous m'avez placé dans les rangs de vos prêtres, et, ce qui est le plus grand de tous les privilèges, j'ai la confiance de chanter un jour votre gloire dans lescieux en votre présence, et ma langue ne cessera jamais de dire vos louanges. J'étais couvert des plus grands crimes et livré à des vices détestables ; j'étais une souillure, une abomination à vos yeux, et vous avez agi comme si vous ne saviez rien, comme si vous ne voyiez rien, et vous ne m'avez pas imputé mes crimes. Et dans quel dessein ? je n'en connais pas d'autre que ce profond abîme de votre sagesse qui impute et punit les péchés dans les uns, qui les tait et les dissimule dans les autres, comme si vous ne les voyez pas. Et vous ne vous êtes pas contenté de dissimuler mes fautes, suivant l'immense étendue de votre miséricorde, mais j'ai encore reçu « de votre main des grâces » qui surpassent mes crimes (2), » car « là oùabondait le péché, la «•grâce et la miséricorde ont surabondé (3}. » Je luttais contre vous, Seigneur ; vous, vous ajoutiez miséricorde à miséricorde, bénignité à bénignité; moi j'ajoutais malice à malice, perversité à perversité ; quand mon cœur s'endurcissait, quand mes yeux s'aveuglaient, vous faisiez briller votre gloire devant mon cœur et je fermais les yeux ; vous m'appeliez et je me détournais, vous vous taisiez et je vous irritais. Vous m'avez vaincu, Seigneur , oui, je suis vaincu ; « vous avez été plus fort que moi et vous avez pré- Ci) Ps. XXIX, 13. - (2) Isaïe, xl, 2. — (3) Rom., v, 20.
iCG QlAfï\!EME i.IMA.NCHE
» valu ijj. » Rien n'était plus digne de vous; il fallait que votre sagesse triomphât de ma malice, pour faire éclater ma confusion et votre gloire. Votre bonté a triomphé de ma perversité, votre clémence de mon obstination et de mon endurcissement.
Dans ma défaite je vous bénis, je glorifie votre nom de tout mon cœur; je vous rends les' armes, ô mon vainqueur, je m'abandonne entre vos mains. Vous pouviez vous venger, ô mon Seigneur, vous pouviez me rejeter loin de vous. Combien d'hommes moins coupables, beaucoup moins coupables que moi, ont été saisis à l'improviste et brûlent dans les flammes éternelles? ils sont devenns l'aliment et la proie de l'enfer.
Je n'étais qu'un être immonde et perfide, et vous, sans aucun mérite de ma part, malgré mes démérites, par combien de moyens vous m'attiriez à vous et vous procuriez mon salut ! Que dis-je, Seigneur? vous m'avez entraîné à vous, vous m'avez contraint, vous m'avez, malgré mes résistances, forcé de venir à vous, d'entrer au sein de vos richesses. 0 mon amour, ô ma gloire, ô ma seule espérance, ô tout mon bien, que vous rendrai-je pour cette contrainte digne de votre magnificence, pour cette violence pleine de tendresse ? J'étais plein de corruption et d'opiniâtreté et je préparais ma fuite, et vous, Seigneur, vous m'avez retenu malgré moi ; je ne cessais pas mes offenses, vous ne cessiez pas vos miséricordes ; je redoublais mes fautes, vous redoubliez vos bienfaits, jusqu'à ce que enfin fatigué de mes voies perverses, ô Seigneur mon Dieu, j'ai remis mes mains accablées entre vos mains triomphantes, j'ai courbé mon front si obstiné sous votre joug si suave, sous votre fardeau si léger.
Ah! quand je serai dans votre maison, au sein de votre gloire, je ne cesserai de me rappeler tant de bonté ; ce sera l'éternelle cause de mes tressaillements et de mon admiration ; et, de toutes mes forces, du fond de mon cœur, je chanterai tant de miséricorde et je vous dirai : Je vous bénis. Seigneur, d'avoir ainsi agi avec, moi, de m'avoir regardé, moi votre créature indigne, avec
1^1) Jérémie, xx, 7.
br. CAREME Ib/
tant de clémence et de bouté, et de ne pas m'avoir abandonné à ma perte éternelle.
Je vous en conjure, Seigneur, je vous en conjure ; écoutez votre serviteur. Ah 1 je l'avoue, si vous aviez voulu me condamner à l'enfer, votre sentence eut été ju^te, et votre sévérité contre moi eut été digne de louange, car vous auriez tiré justice d'un être rebelle et pervers. Mais n'est-il pas préférable, ô mon Seigneur, de montrer à vos anges le profond abîme de mes misères, de mes péchés, et la grandeur de votre miséricorde, de votre clémence, de votre tendresse? Les anges seront saisis d'admiration et il vaut mieux qu'ils chantent éternellement avec moi vos miséricordes infinies, que la rigueur et la sévérité de votre justice. Oui, ce" chant vous sera plus glorieux, Seigneur, il vous sera plus glorieux.
Qu'il en soit ainsi, qu'il en soit ainsi 1 que je vous loue, que je vous bénisse, moi abîme de misères que je suis, et que vos élus vous rendent à mon sujet d'éternelles actions de grâces! car en me tirant du néant, vous avez montré eu vérité la grandeur et l'étendue de votre miséricorde envers moi ; c'est dans ce dessein que vous m'avez fait votre créature.
Puisqu'il y a une grande joie dans le ciel, lorsqu'un pécheur fait pénitence, je crois. Seigneur, et j'espère fermement, que lorsque je serai, misérable, pécheur que je suis, introduit dans vos célestes demeures, vos anges qui sauront l'excès de ma malice et de mes iniquités, seront saisis d'une joie incroyable, inénarrable, et chanteront éternellement avec moi vos miséricordes infinies. Et moi, allant des uns aux autres, je leur dirai : Ne savez-vous pas, ô esprits angéliques, ô saints, ô élus de mon Dieu, ne savez-vous pas quelle a été ma vie ? n'avez-vous pas vu mes hontes et mes perversités ? Rèvélez-leur, ô mon Dieu, toutes ces choses, pour qu'ils les sachent. Et pourtant voilà que je suis avec vous, que je règne avec vous, que je me réjouis avec vous. — Comment cela s'est-il fait, diront-ils? comment cela s'est-il fait? — Je n'en sais rien, répondrai-je ; je n'en sais rien. « Il m'a sauvé parce qu'il m'a
<68 QUATRIÈME OniANCHE
» voulu (!}. » Il m'a arraché du fond de l'enfer et de la gueule du dragon, sans aucun mérite de ma part, que dis-je? malgré tous mes démérites. Je navals fait que le péché, mais dans sa profonde sagesse, dans sa tendre compassion , il lui a plu de me sauver. Voilà comment cela s'est fait ; aidez-moi, car je ne puis moi-même le louer dignement. « Prenez votre cithare et vos tambours, et moi <c je chanterai éternellement ses miséricordes (2). »
APOSTILLE DE L'EVANGILE
« Il y a ici un enfant qui a cinq pains d'orge et deux poissons. » Philippe, « où achèterons-nous du pain pour leur donner à man- » ger? » pour nourrir ces fidèles? A qui, Seigneur, en achèteronsnous? Nous irons à l'abondant réservoir des grâces, à l'opulent ceUier de tous les mets spirituels, à Marie, la Vierge votre Mère. Là sont des aliments pour tout peuple, pour toute nation; là l'Ange puise la gloire, le juste la grâce, le pécheur le pardon, l'affligé la consolation et la joie. « Elle est semblable au navire avec lequel le » marchand s'en va au loin chercher son pain '3;. » Achetons-lui donc les pains de la grâce, et pour prix donnons la Salutation Angélique. Ave Maria.
L'Evangile de ce jour nous fait le récit d'un grand festin que la Seigneur donna à la foule. Bien peser quelle devait être la puissance de la parole du Seigneur, la douceur de son commerce, pour qu'une aussi grande multitude oubhàt ses provisions, pour que, sur douze mille personnes, en y comprenant les enfants et les femmes, on n'en trouvât qu'une seule qui eut cinq pains, ainsi quQ nous le rapporte le texte évaugélique.
Il y a dans liinivers trois tables, trois festins. La première est la table des élus, la seconde celle des justes, la troisième celle des pécheurs. Au sujet de la première, dire quelle multitude est assise à la table de Dieu et quelle est son avidité. Plus la nature est parfaite, plus sa capacité est grande et vastes ses désirs. C'est une
(1) Ps. xYii, 20. — (2j Ps. LxxxYiii, 1. - (3) ProY., xxxi, 14.
grande chose de rassasier un ange, à plus forte raison, d'en rassasier une si grande multitude. Prendre pour exemple un roi qui nourrit son armée. — Et quelle est la nourriture qui les rassasie, sinon la présence de Dieu? — « Vous me remplirez de >» joie par l'aspect de votre visage. » Et chaque jour c'est une admiration nouvelle, comme s'ils n'avaient jamais vu. 0 mes frères, quel bonheur de nous asseoir à une telle table! « Heureux celui » qui mange le pain dans la maison du Seigneur (2) ! »
Au sujet de cette table des bienheureux, faire une comparaison et dire que l'invitation à prendre la nourriture est une invitation commune; mais dans leurs festins les princes ne savourent pas seulement la douceur des mets, leurs regards s'y nourrissent encore de la beauté des tentures, leurs oreilles des sons de l'harmonie ; tous les sens y trouvent leur nourriture, la bouche y trouve les mets, la vue la beauté , l'ouïe l'harmonie , l'odorat de suaves odeurs, etc. Dans le banquet divin toutes les facultés intérieures et extérieures de l'âme trouvent leur rassasiement ; la vue y trouve la plénitude et la beauté, le goût des nourritures délicieuses, l'ouïe des sons harmonieux, l'odorat les plus doux parfums. « Dieu est » tout en tous (2). » Il y a là une beauté ravissante et cette beauté est Dieu ; il y a une harmonie sublime, et ce n'est pas un vain son, c'est Dieu. Toutes les facultés de l'àme sont pleines de Dieu, rassasiées de Dieu.
La seconde table est celle des justes. Les cinq pains sont les cinq plaies du Sauveur que tout fidèle doit considérer et méditer. Dire un mot de la méditation de la passion. — Les cinq pains peuvent être aussi les cinq livres de Moïse dans lesquels la venue de Jésus-Christ a montré les sens spirituels que renfermaient un grand nombre de passages. Il y a encore d'autres explications des cinq pains. Il y a le pain sacramentel des anges, le pain spirituel des fervents, le pain de la science pour les savants, le pain matériel pour les indigents et le pain éternel des élus.
Par les deux poissons il faut entendre la dignité sacerdotale et la dignité royale. Elles ont disparu parmi les juifs ; à la venue du
(1) S. Luc, XIV, 15. - (2) I Cor., xv, 28.
i70 O'ATRIÈME DlMANCliE
Messie, toutes les deux devaient cesser d'exister. La fin de la dignité royale avait été prédite en ces ternies : « Le sceptre ne sor- » lira point de Juda, ni le prince de sa postérité; jusqu'à ce que » vienne celui qui doit être envoyé et qui sera l'allente des na- » tions l\ » La fin de la dignité sacerdotale avait été prédite par Daniel : « Quand viendra le Saint des saints, l'oblation et le sacri- " fjce cesseront Y. «
On peut encore entendre les deux poissons de? deux testaments dont il est dit dans une épître : Voilà la nourriture des justes ; car c'est à eux que convient la méditation de la loi divine. Le pécheur doit lire le livre de sa conscience, suivant ces paroles du psaume : « Heureux ceux qui sont immaculés ! ils scruteront vos témoi- >» gnages. » Il làut purifier sa conscience avant de scruter les Ecritures.
La troisième table est celle des pécheurs. Ici les cinq pains sont les cinq bienfaits que Dieu leur accorde, les cinq actes de miséricorde que Dieu opère en leur faveur. Chaque pain a trois fragments. Vous trouverez cette explication tout entière dans un sermon de saint Bernard (3).
Le premier pain est le bienfait de la préservation. — Saint Augustin 4) : Il n'est pas de péché commis par un homme, qu'un autre homme ne puisse commettre, s'il est abandonné du Souverain Régulateur qui a fait Ihomme. C'est pourquoi nous sommes endettés vis à vis de Dieu soit à cause des péchés que nous avons commis, soit à cause des péchés que nous n'avons pas commis. Que personne ne sentie d'orgueil, si. par la grâce de Dieu, il ne fait pas de chute ; car la même miséricorde de Dieu qui relève le pécheur, préserve le juste. Prendre pour exemple un père qui aurait deux enfants ; il soutient l'un pour qu'il ne tombe pas et il relevé l'autre après sa chute. La dette du premier est bien plus grande.
Les trois fragments du jain sont les trois moyens de préservation, savoir : l'eloignement de l'occasion, la force de la vaincre, la
(I) Genèse, xlit. 10. — '2) Daniel, ix, 26. — (3) S. Bern. Scrm. 3* pour le Dira. C« après la PeiUecôie. — (4) S. Aug. Serm. 99 sur les paroles de l'Ëvaagile de saint Luc.
DE CAREME < /)
guérison des mauvaises inclinations. — S'étendre dans l'exposition de ces pensées. Dieu en guérit quelques-uns. pour qu'ils n'aient pas une si violente inclination au mal, et ceux-là sont justes sans fatigue; d'autres le sont au prix de beaucoup de fatigue et d'une grande vigilance sur leur cœur. — Quels sont les meilleurs ? Je réponds : les premiers ont une plus grande gloire, les seconds sont plus louables ; les premiers ont une grâce plus abondante, les seconds plus de mérite ; les premiers ont plus de s-^curité, les seconds auront des palmes plus nombreuses, parce qu'ils auront remporté de plus belles victoires. — Parfois encore on trouve de mauvaises inclinations sans aucune force pour résister, mais Dieu éloigne les occasions ; on peut comparer ces hommes à un vase de verre sur la table du Seigneur. Dieu ne permet pas qu'on le touche, parce qu'il est fragile.
Le second pain, c'est l'attente divine qui conduit à la pénitence. — Voir ici le passage de saint Bernard (1) : Je péchais et vous dissimuliez. — Bienfait immense! Si Dieu punissait aussitôt après le péché, qui pourrait être sauvé? Combien moins coupables que moi brûlent dans les enfers et sont condamnés aux pleurs et aux supplices éternels! Et si ce n'était votre grande miséricorde, ômon Dieu, en ce moment, oui, en ce moment je brûlerais aussi et je gémirais pour toujours î Gardez-vous, mes frères de négligerle temps de la pénitence qui vous est accordé. Job disait : « Dieu lui a » accordé le temps de la pénitence et il en abuse par son or- » gueil (2). » Pendant ce temps, il commet de nouveaux péchés, il ajoute iniquité à iniquité. — Les trois fragments du pain de l'attente sont la bonté, l'amour, l'élection.
Le troisième pain, c'est la grâce du repentir. Sans cette grâce l'attente serait une chose funeste. Les trois fragments de ce pain sont les trois choses qui provoquent la contrition, savoir : la considération des péchés et de la honte dont ils nous couvrent, la crainte des tourments, l'espérance du pardon.
Le quatrième pain est le pardon. A quoi servirait le repentir, s'il
(1) S. Bern. Serni. *2 sur le 6' dimanche après la Pentecôte. — (2) Job, XXIV, 23.
Mi QUATRIÈME DIMAN'CHE DE CARÊME
ne devait être suivi du pardon ? Les trois fragments sont l'absence de vengeance dans le pardon, Tabsence d'injure et l'absence d'inimitié. — Dire avec saint Bernard : Tel accorde son pardon, mais laisse toujours dans une triste prison ; tel autre au lieu de vengeance, profère des injures ; tel autre enfin se tait, mais conserve sa haine.
Le pardon que Dieu accorde est entier et complet. Lorsque parmi nous quelqu'un, après avoir rendu son amitié, reproche encore les offenses passées, il fait paraître un certain mépris. Quand Dieu remet le péché, par ce pardon le péché devient comme s'il n'avait pas été commis. Saint Bernard ajoute : Bien plus, pour ôter toute crainte au cœur du pécheur, pour lui inspirer le courage de s'approcher de lui avec confiance. Dieu bien souvent lui accorde les plus grandes consolations, en sorte que « là où abondait le » péché, la grâce surabonde (1). » Témoins saint Paul, saint Matthieu, saint Pierre: témoin encore la femme pécheresse. Marthe était une vierge vertueuse : elle recevait le Sauveur dans sa maison et pourtant le Seigneur accordait une plus grande amitié à Marie- Magdeleine. Il ne se souvenait plus des anciens désordres de cette pécheresse.
Le cinquième pain est la persévérance. — S'élever contre ceux qui reviennent aussitôt à leurs péchés ; ils n'ont pas une vraie pénitence. Les trois fragments sont les trois sortes de force pour résister : la force de résister aux attaques de la chair, aux vanités du monde, aux mensonges du démon. Avec ces trois forces, on pourra persévérer. Il y en a qui résistent à la chair, mais qui sont ambitieux ; d'autres ne sont ni ambitieux ni charnels , mais ils se laissent prendre dans les filets spirituels du démon. Il est difficile d'éviter toutes ces tentations.
Les trois fragments peuvent encore être entendus de la guérison des mauvaises inclinations, de l'éloignement des occasions, de la force de vaincre les tentations. En accordant l'une de ces trois grâces. Dieu donne la persévérance, ainsi que l'enseigne saint Bernard (2). « Amassez les morceaux de pain qui restent encore, pour
(1) Rom., v,20. — (2) S. Bern. Serra. 3« sur le 6* dira, après la Pent.
» qu'ils ne périssent point. Et ils les amassèrent et ils remplirent » douze corbeilles des morceaux qui restaient des cinq pains » d'orge (1). » Douze corbeilles furent remplies. Par ces corbeilles nous devons entendre les diverses Eglises.
La vérité.
Ego veritatem dico vobis.
Je vous dis la vérité.
(S. Jean, vni, 45),
Le Seigneur remet aujourd'hui sa conscience entre les mains de ses ennemis. Ce ne sont pas mes disciples que je veux citer comme les témoins de mon innocence ; vous-mêmes, ô mes ennemis, soyez mes juges. — a Qui d'entre vous me convaincra de péché? » — Saint Chrysostôme (2) : La vérité est si puissante, que les ennemis eux-mêmes ne peuvent l'obscurcir, puisque, d'après le jugement de l'échanson de Darius, la vérité est la plus grande detoutes les forces. — Ces pervers gardèrent le silence.
Le Seigneur ajoute : « Si je vous dis la vérité, pourquoi ne me » croyez-vous pas? » « Seigneur, Dieu des vertus, disait le Psal- » miste, qui est semblable à vous ? Vous êtes puissant, Seigneur, » et la vérité vous environne (3). » — « Dieu des vertus, » car le vice est le dieu de ceux dont il est dit : « Celui qui fait le péché » est esclave du péché (4). » « Ils font un dieu de leur ventre ; ils » mettent leur gloire dans leur déshonneur et n'ont de goût que » pour les choses de la terre (5}. » — « Qui est comme vous, » nonseulement parmi les créatures raisonnables comme l'homme, mais
(1;S. Jean, vi, 13. — (2) Comment, sur la !"• Epître de saint Paul à Timothée, chap. 2, homélie 10. — (2) Ps. Lxxxvm, 9. — (4) S. Jean, viii, 34. — (5) PhiUpp., ui, 19.
même parmi les Puissances angéliques ? Les plus hauts chérubins sont comme un uéant devant vous.
« Vous êtes puissant, Seigneur, » et, ce qui donne une grande joie à mon àrae, c'est que vous n'exercez pas votre puissance, suivant le bon plaisir de l'homme; « la vérité vous environne. » « En » vérité, disait saint Pierre, je sais que Dieu ne fait pas acception « des personnes (1). » Vous êtes puissant et véritable. La vérité est la brillante couronne de la puissance.
« Instruisez-vous, vous qui jugez la terre (2) ; » apprenez à ne pas vous laisser fléchir pour accomplir la vérité. Malheur aux puissants qui s'appuient sur des flatteurs 1 Ils aiment la parole qui les trompe, le mensonge qui les glorifie, et ils haïssent ceux qui veulent les éclairer. Pilale, président de ce tribunal solennel où un Dieu allait être jugé, entend le Seigneur lui parlant de la vérité, a Je » suis venu dans le monde, disait le Sauveur, pour rendre témoi- » gnage à la vérité* (3). » Et Pilate demande : « Qu'est-ce que la » vérité? »
Juge insensé, tu ignores ce qu'est la vérité ! Comment pourrastu donc poiter un jugement conforme à l'équité? L'erreur a-t-elle plongé l'univers dans les ténèbres, au point de te faire demander ce qu'est la vérité? Et ce qui est plus triste encore! il ne sait ce qu'est la vérité, et il ne souffre pas qu'on l'en instruise. Pourquoi te retirer ainsi? attends un moment ; écoute la détinition de la vérité par celui qui est la Vérité même. Mais les « pierres précieuses » ne doivent pas être jetées aux pourceaux (4). »
Saint Bernard '5) : « Pourquoi, ô Pilate, interroger à partie Sei- » gneur, afin qu'il te dise à l'oreille ce qu'est la vérité? » C'est trop haut pour loi ; « on ne donne pas aux chiens les choses saintes, n on ne jette pas aux pourceaux les pierres précieuses. » — Il fallait donc que le souverain Juge de toutes choses fut environné de la vérité, afin de juger selon la justice.
Mais comment la vérité peut-elle l'environner? N'est-il pas luimême la vérité ? — Réponse : Il faut entendre ces paroles de la
(1) Act., X, 34. - (2) Ps. Il, 10. - (3) S. Jean, xvui, 37. - (4) S. Matth., vu, 6. — (5) S. Bern. Serm. 15 de divers., n" 3.
vérité créée. — Mais comment est-elle autour de lui, puisque c'est lui plutôt qui environne toutes choses? — Réponse : L'intelligence divine diffère de l'intelligence créée. L'intelligence créée reçoit la vérité de la réalité des choses ; l'intelligence divine ne reçoit pas la vérité, elle la produit. Ce n'est pas, en effet, parce qu'elle est conforme aux choses, qu'elle possède la vérité ; c'est au contraire parce que les choses sont conformes à l'intelligence divine, que les choses possèdent la vérité ; c'est parce qu'elles ne sont pas en désaccord avec la vérité première. Par conséquent comme Dieu est plus intime aux choses que les choses ne le sont pas à elles-mêmes, il s'ensuit que la créature est comme un certain dehors dont elle entoure Dieu qui est au fond de son être. Ainsi le prophète a eu raison de dire : « Votre vérité vous environne. »
Quand Dieu habite dans le cœur, tout l'extérieur de l'homme est vrai ; car la vérité intérieure qui possède le cœur ne permet pas l'hypocrisie, ni aucune tromperie dans les œuvres de l'homme. — Saint Anselme (1) . Si Dieu habite dans le cœur, c'est à lui que sont les yeux, c'est à lui qu'est la langue, c'est à lui que sont les oreilles ; l'homme ne s'appartient plus, il appartient à Dieu. « Ne »> savez-vous pas, dit l'Apôtre, que vous êtes les membres de Jésusw Christ (2;, » « que vous n'êtes pas à vous? » Si la vérité possède tout notre être, tout ce qui nous entoure est vrai. « Vous êtes » donc puissant et votre vérité vous environne. » <^ Votre vérité, >» car par là même qu'elle est vérité, elle est à vous et non à nous.
Saint Bernard (3) explique ainsi cette figure de l'Ecriture : Isaac fut trompé, en touchant son fils et en sentant le parfum qu'exhalaient ses vêtements. Il était la figure des Juifs qui reçurent avec joie les parfums des oracles prophétiques concernant le Messie qu'ils attendaient avec ardeur, mais qui, trompés par ses vêtements, ne reconnurent point son visage. — La lettre est le vêtement de l'esprit ; la chair est le vêtement du Verbe; l'Ecriture est le vêtement dont l'esprit s'entoure pour s'y enfermer. Les Juifs sentirent le parfum de ce vêtement, mais, trompés par les apparences
0) S. Anselme, Médit. 5«. — (2) I Cor., vi, 15. - (3) S. Bern. aux Chev. du Temple, chap. 7.
de la mortalité, ils ne reconnurent pas Jésus-Christ, le nouveau Jacob qu'elles recouvraient. Us le touchèrent en le flagellant, ils le touchèrent eu le couronnant, ils le touchèreut en le crucifiant. Mais que disaient-ils? C'est le vêtement d'Esau.
Le Christ en effet portait les vêtements du vieil Adam, son frère et notre père ; il était revêtu d'une chair passible et mortelle. Ne vous laissez pas tromper, ô Juifs, par ce vêtement, ne le croyez pas purement homme, enfant d'Adam ; sous la vétusté de ce vêtement, reconnaissez le nouveau Jacob, le Verbe de Dieu. Entendez sa doctrine ; il est plus qu'un homme. Vous le dites vous-mêmes : « Ja- » mais homme n'a parlé ainsi (1;. » Il est homme, mais il est plus qu'un homme. Voyez si ce n'est pas la voix de Jacob ; que dit-il ? « Lazare, viens dehors [i.. » Et Lazare, mort depuis quatre jours, sort du tombeau. Que dit-il encore? « Talithe, jeté le dis, lève-toi. » Et la jeune fille se leva (3). » Il dit à un aveugle : « Regarde ; et » l'aveugle voit (4). » Il commande à la mer et la mer se calme. N'est-ce pas là la voix de Jacob ? Et cette autre parole : « 0 « hommes, vos péchés vous sont remis ^^5), « nest-ce pas la voix de Dieu? car qui peut remettre les « péchés, si ce n'est Dieu ? >• Gardez-vous donc, ô Juifs, de considérer ses vêtements, les peaux qui recouvrent ses mains et son cou ; tout cela est d"Esau ; reniarmarquez sa voix, car c'est la voix de Jacob, du Verbe de Dieu, du Fils unique du Père ; c'est la voix du Dieu vivant.
Mais comment avez-vous dit la vérité ? comment avez-vous dissipé l'erreur ? Le voici : Que recherchait le monde d'alors, sinon les honneurs, les pompes, les vanités, les plaisirs ? Comme il fuyait les douleurs, les travaux, la pauvreté ! Qui savait que c'est « par » les tribulations quil nous faut entrer dans le royaume de » Dieu (6)? » Qui croyait la pauvreté préférable aux richesses, les souffrances aux plaisirs, les injures aux honneurs? « Ils passaient » leurs jours dans les jouissances et, en un moment, ils tombaient » dans l'enfer (7). » C'est vous, Seigneur, qui «< nous avez faitcon-
(1) S. Jean, vu, 46. - (2) S. Jean, xi, 43. - (3 S. Marc, v, 4J. — (4) S. Luc, xvui, 42. - (S) S. Luc, v, 20. - (6) Act., xiv, 21. — (7)Job, XXI, 13.
» naître les voies de la \ie (1) ; » vous nous les avez fait connaître non-seulement par votre parole, mais par votre exemple, en souffrant dans vos membres les choses les plus pénibles, les plus cruelles, en passant tous vos jours dans les travaux. Flambeau répandant la lumière, vous avez dissipé les ténèbres et les dangers de la nuit, selon votre parole : « Tant que je suis dans le monde, » je suis la lumière du monde (2;. » Vous nous avez donné une règle de vie que nous nous efforçons d'accomplir. Toutes les anciennes choses ne tendaient qu'à faire conserver la vie ; pour vous, vous nous enseignez à perdre la vie présente, pour trouver la vie éternelle.
« Je vous dis la vérité. ^> Saint Augustin : En lui tout est véritable. Sa Divinité est véritable, sa Chair est véritable, sa Majesté est véritable, sa Résurrection est véritable, sa Doctrine est véritable. — « Mon àme b'est appuyée sur sa parole (3). « Si les martyrs ont accepté les tourments, si les Confesseurs, les Anachorètes, les Pontifes ont accepté les austérités, c'est à cause de votre paroles, c'est à cause de leur confiance dans vos enseignements. A cause de votre parole, « nous sommes tous les jours livrés à la » mort (4) ; » à cause de votre parole nous supportons les souffrances et les mépris ; « à cause des paroles de vos lèvres, j'ai gardé » des voies pénibles (5). » Car quoi de plus puissant que la parole de la Vérité ? « Le ciel et la terre passeront, mais vos paroles ne » passeront point (6). » Votre parole est la pierre ferme, le solide fondement de notre foi et de notre vie. Je ne veux pas de miracles, je ne veux point de raisonnements, je ne veux que votre parole. Je crois en vous, Seigneur, sans autre témoignage que votre parole. « Sur votre parole, je livrerai mon âme (7) ; » « je jetterai le » filet ^8) ; » car, « mon àme s'est appuyée sur votre parole '9). »
Pourquoi dites-vous. Seigneur : « qui d'entre vous me convaincra » de péché, » puisque l'Apôtre nous dit : « A cause de nous il a
(1) Ps. XV, 11. — (2) S.Jean, ix, 5. — (3) Ps. cxxix, 4. — (4) Ps. cxuii, 22. — (5) Ps. XVI, 4. - (6j S. Matth., xxiv, 35. - (7) S. Jean, xiii, 37. — (8) S. Luc, V, 5. - (9) Ps. cxxix, 4.
^17^ DIMANCHE DE LA PASsION
» pris le péché (1), » il s'est fait notre péché? Saint Augustin (2) répond : Péché signifie sacrifice, comme dans ces paroles: ails » raaugeront les péchés de mon peuple (3). >> Il s'est fait péché, pour nous délivrer du pt^ché ; il s'est fait malédiction, pour nous délivrer de la malédiction.
0 pécheur, toi aussi dis à Dieu la vérité, en révélant ton cœur, en ne cachantpastesp^ch^s. Car. suivant saint Augustin '4;, les pèches que tu caches. Dieu les connait. et il ne connaîtra pas au jour du jugement ceux que tu révèles. Veux-tu par conséquent qu'il ne connaisse pas tes péchés? révèles-les maintenant ; ils seront d'autant plus cachés, que tu les auras mieux révélés.
Le Seigneur leur dit encore de lui-même cette vérité : « Je suis n le principe, moi qui vous parle 5}. » Voyez saintAugustin (6) sur la Genèse. — Il dit encore : Lorsque « vous aurez élevé le Fils de y> l'homme, vous saurez qui je suis 7;. » Dans quel sens son crucifiement est-il son exaltation, puisque TApôtre dit : « Il s'est hu- » mille, se faisant obéissant jusqu'à la mort [Syl » — Réponse : Oui, son humiliation même fut son exaltation et les dérisions des Juifs étaient sa louange ; car sur le Calvaire il fut couronné Roi' Ne regardez pas les épines, regardez la couronne. Sur le Calvaire il fut placé sur le trône de son royaume : la croix est son trône véritable : ne regardez pas les tourments. 11 fut donc exalté comme Roi. « Voilà pourquoi Dieu lui donna un nom au-dessus de tout » nom 9,. »
Et voici comment se fit l'exaltation : « Alors, dit-il, vous con- » naîtrez qui je suis (10). Saint Augustin IL rappelle ici la parole dite à Moïse : « Je suis Celui qui suis [\%]. » Mais comment fut-il reconnu? Le bon larron disait : « Seigneur, souvenez-vous de r> moi (13^ ; » le centurion disait : « Vraiment celui-ci était le Fils » de Dieu ^li) ; » d'autres « s'en retournaient, frappant leur poi-
(1) II Cor., V, 21. - (2) S. Aug. Enchir., ch. -il. - (3) Osée, iv, 8. — (■iy s. Aug. Kiiar. sur le ps. CG, n° G. — (5) S. Jean, vin, 25 — (6) S. Aug., sur la Gen., liv. !«', chap. 5, n" 10. — (7) S. Jean, vm, 28. — (8; l^hilipp., Il, 8. — (9) Id. ii, 9. — (lO) S. Jean, viii, '28. - ri 1) S. Aug. sur saini Jean, irailé 40, n° 3. — (12', Exode, ni, 14. — (I3j S. Luc, xïiii. 42. — (14) S. Matlli.. xxvii. 54.
DiMAMlIIE i.E PAQUES i79
trine ■ 1). » Comment, Seigneur, connurent-ils que vous êtes Celui qui est? N'est-ce pas uniquement parce que tous les êtres eurent le sentiment de votre mort el proclamèrent par d'éclatants témoignages que vous êtes le Principe de tous les êtres?
A ce sujet Scot 'X soulève cette question : L'homme peut-il, sans une inspiration particulière de l'Esprit-Saint, dire une seule vérité? Il semble qu'il faut répondre affirmativement, puisque, dans leurs écrits, les philosophes et les païens ont'quelques vérités, et cependant ils ne possédaient pas le Saint-Esprit. Henri tient une opinion contraire et il en donne deux raisons. La première, c'est que l'âme par elle-même est capable d'erreur et ne peut se fixer dans la vérité. La seconde, c'est que la vérité est une, immuable; elle est toujours, tandis que tous les êtres changent continuellement. Doue la créature par elle-même ne peut avoir la vérité. — Par conséquent a Moi je vous dis la vérité (3), » et le démon mentait quand il disait : « Vous serez comme des dieux (4), » car le coursier est un espoir trompeur du salut. « Les charmes sont trompeurs et la » beauté est vaine (o\ » — « Moi je vous dis la vérité. »
Mystère du Jour.
Surrexit Dominus verè.
Le Seigneur est vraiment ressuscité.
(S. Luc, XXIV, 34).
Dès que l'âme très-sainte du Sauveur fut dégagée sur la croix des liens de la chair, elle descendit dans les limbes, pour y délivrer les âmes des saints qui y étaient détenues. Il avait fait luimême cette demande à son Père, disant : « Faites sortir, ô Dieu,
(1) S. Luc, xxin, 48. — (2) Scot. Sur la l«'*sent, dis t. Z, ijutst. o. (3) Gen., m, 5.— (4) Ps. xxxii.. 17. — (5) Prov., xxxi, 50.
» mon âme de sa prison (0, » c'est-à-dire, délivrez-la des liens qui la retiennent dans cette prison de chair, « afin que votre nom » soit glorifié, » c'est-à-dire afin que votre nom, connu encore seulement dans la Judée, soit publié dans toutes les nations. « Dieu » est connu dans la Judée, son nom est grand en Israël (2). » Il n'est pas convenable qu'un nom si grand soit enfermé dans des confins si resserrés. « Faites sortir mon âme de sa prison, » et votre nom se répandra comme l'huile, « d'une mer jusqu'à la mer, » du fleuve jusqu'aux extrémités de la terre (3). » Telle est la première raison de faire sortir mon âme.
En est-il d'autres ? Certainement. « Les justes m'attendent » dans les limbes ; « ils attendent votre jugement sur moi (4). » Es ne recevront la récompense de leurs travaux, que lorsque j'aurai reçu la mienne.
Par conséquent, dès que lame du Sauveur fut dégagée de son corps, aussitôt comme une flèche lancée par un arc puissant, ou plutôt comme un soleil qui tomberait, elle pénétra dans les limbes. A l'instant toutes ces régions inférieures resplendissent d'une lumière inconnue, et, sous l'éclat de ses rayons, on voit se dissiper ces ténèbres palpables. Les seuils puissants s'ébranlent, les barrières de feu tombent, les gonds de fer sont brisés, les portes d'airain s'abattent, et, dans Lenceinte immense, on entend de toutes parts les cris des âmes tressaillant de joie et des démons tremblant d'épouvante. Le Roi de toute majesté entre ; les pâles ombres s'enfuient de tous côtés, les princes des ténèbres se troublent, l'horreur se répand dans ces infernales demeures et tous les habitants, saisis de stupeur et d'effroi, se prosternent en présence de tant de majesté. Dans leur admiration, ils se demandent, ainsi que nous le lisons dans saint Augustin (5) : Qu'esl-ce que ceci? D'où vient cette lumière nouvelle? Pourquoi ces rayons inconnus dans ces lieux ténébreux ? Jamais depuis le commencement du monde pareille chose ne s'est vue parmi nous. Quelle est cette joie nouvelle qui éclate parmi ces captifs? Quel est celui qui entre et se précipite dans
(1) Ps. CXLl, 8. - (2) Ps. LXXV, 1. - (3) Ps. LXXl, 8. - (4) P». CXLl, 8.
— (5) S. Aug. Append. Serm. 160, n" 2.
DBIANCIIE DE PAQUES 181
ces lieux redoutables ? Celui qui eulre avec tant de puissance ne doit rien à la justice divine ; ce n'est pas un oppresseur des peuples, ce n'est pas un pécheur ; loi» d'être un suppliant, il nous paraît un juge. S'il est Dieu, pourquoi vient-il? S'il est homme, que prétend-ii ? S'il est Dieu, que fait-il dans un sépulcre ? S'il est homme, pourquoi délivre-t-il les pécheurs 'f D'où lui viennent tant d'éclat, tant de puissance et tant de gloire? Pourquoi cette terreur qui l'environne? Jamais depuis le commencement des siècles la terre n'envoya ici son semblable. Tous ceux qui entrent dans ces lieux ténébreux y viennent pleurant et gémissant ; celui-ci entre en faisant éclater sa puissance et sa force, comme s'il ne devait pas rester parmi nous, comme s'il devait au contraire nous en délivrer. — Et mille choses de ce genre.
Le divin Sauveur arrive au milieu des âmes saintes et celles-ci transportées de joie, livrées à une allégresse inénarrable, entonnent ses louanges et s'écrient : a 11 est digne, l'Agneau qui a été im- » mole, de recevoir la vertu, la Divinité, la sagesse, la force, l'hon- » neur, la gloire et la béu'^'diction (I). » Mais comment l'a-t-il mérité ? Jésus-Christ n'a mérité ni la Divinité, ni la sagesse, ni la gloire, parce que le mérite précède la récompense. — Réponse. — « Il a mérité que toutes ces choses fussent montrées et manifestées au monde ; on doit donc entendre ce passage dans le sens que ces attributs ont été révélés aux hommes, et cela était équitable et juste. La justice de Dieu demandait que si, par amour pour son Père, le Fils s'était humilié, il fut relevé et exalté par son Père. « Il a » abaissé les puissants et il a élevé les humbles (2), « les vrais humbles, ceux qui s'humilient par amour pour Dieu ; car celui qui s'humilie dans le désir de son élévation n'a pas l'humilité véritable ; la gloire, l'élévation sont la récompense de l'humilité, mais l'humble ne les recherche pas; s'il les recherchait, loin d'être humble, il ne serait qu'un ambitieux.
Jésus-Christ, s'étant humilié pour Dieu jusqu'au dernier degré de l'abaissement, devait être exalté jusqu'au comble de la gloire. Mais jusqu'où s'est-ii humilié? Ecoutez l'Apôtre : « Il avait la na- (1) Apoc, V, 12. - (2) S. Luc, i, 52.
-Ib2 DIMANCHE DE PAQUES
»> tuie de Dieu et il n"a pas cru (jue ce lut pour lui une usurpation » de s'égaler à Dieu ; et pourtant il s'est anéanti lui-même, en >) prenant la forme d'esclave, en se rejidant semblable aux hommes » et en paraissant homme dans tout son extérieur. 11 s'est humilié » lui-même, se rendant obéissant jusqu'à la mort et jusqu'à la » mort de la croix. C'est pourquoi Dieu Ta élevé et lui a donné » un nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus, » tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, » et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ est » dans la gloire de son Père (I).
« Il avait la nature de Dieu. » Saint Augustin (2) : Quelle majesté ! « 11 s'est anéanti. » — Bien peser cette parole : a La forme » d'esclave. » Quelle humilité ! Mais il ne s'arrête pas là ; il prend non-seulement la forme d'esclave, mais encore la forme de pécheur. — " Il s'est fait obéissant jusqu'à la mort ; » c'est peu encore : « Jusqu'à la mort de la croix. » Certes, c'était déjà beaucoup que de souffrir ces choses ; combien plus de les souffrir au titre de coupable et de malfaiteur!
Mais s'il a pu s'humilier ainsi, quelle devait être son exaltation! L'Apôtre ajoute : « C'est pour cela que Dieu l'a élevé et lui a donné » un nom qui est au-dessus de tout nom. » — Bien peser cette parole : « C'est pour cela. » « Afin qu'au nom de Jésus, tout ge- » nou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers. » C'est là recevoir la Divinité, c'est là être cru Dieu, être adoré comme Dieu. Dieu était descendu jusqu'aux infirmités de la chair, il était devenu passible comme la chair, mortel comme la chair, faible comme la chair. Voilà pourquoi la chair, c'est-à-dire l'homme, a été élevée jusqu'aux propriétés divines ; elle est deveuue impassible comme Dieu, immortelle comme Dieu, glorieuse comme Dieu ; elle est adorée comme Dieu.
Telle était la demande que le Seigneur adressait à son Père, quelques instants avant la Passion : « Père, l'heure est venue , » glorifiez votre Fils ,'3;. » Voici que la Passion va m'humilier pro-
(J) Philipp., H, 6. — (2) S. Aug. Serra. 292 pour la Nativité de saint J. B., n° 3. — (3) S. Jean, xvii, 1 .
DIMA-NCIIK DE PAQUES 1S3
fondement ; mais vous, mon Père, glorifiez-moi, montrez ma gloire au monde. Et, au moment même de sa Passion, sa glorification commençait; car, au moment de sa mort, la terre tremble, le soleil s'obscurcit, les Gentils le reconnaissent pour Dieu, le peuple frappe sa poitrine.
u II est digne de recevoir la force. — « La principauté sera avec » vous au jour de votre force (1). » Le jour de Thumilialion fut le jour de la Passion ; le jour de la force fut celui de la Résurrection. 11 était dit ailleurs : « La grandeur de votre force fera mentir vos M ennemis (2) ; » c'est-à-dire au jour où vous montrerez votre force, vous montrerez tout le mensonge de vos ennemis.
Et de quelle manière ? Rappelez-vous ce qu'en le raillant ses ennemis avaient dit : « Il a sauvé les autres et il ne peut se sau- » ver lui-même (3^ » Cette parole est un mensonge, je vous le montrerai ; attendez un moment, vous dit le prophète, attendez jusqu'au jour de la Résurrection. Je ne, descendrai pas de la croix, parce que je ne veux pas laisser inachevée mon œuvre de la Rédemption ; mais je me relèverai de mon sépulcre. Et où se trouve la plus grande puissance? X"esl-il pas plus facile à un vivant de rejeter de ses pieds et de ses mains les clous qui les percent, qu'à un mort de se rendre la vie? .l'ai sauvé les autres; à plus forte raison je me sauverai moi-même, et la parole de mes blasphémateurs sera un mensonge.
Je riiontrerai leur mensonge sur un autre point. Car qu'avaientils avancé dans leur témoignage contre moi? « Celui-ci dit: » Je détruirai ce temple fait de main d'homme, et dans trois jours " j'en rebâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d'homme (4). » Votre témoignage est faux ; telle n'était pas ma parole. Je n'ai pas dit : a Je détruirai ; » mais j'ai dit : « détruisez ce temple. » Je n'ai pas dit non plus : « Je rebâtirai ; » j'ai dit : « Je le relève- » rai. » Voilà ce qui prouve la vérité de ma parole et votre mensonge. C'est vous qui avez détruit ce temple, et moi dans trois jours je le relève et j'accomplis ma parole.
(1) Ps. cix, 4 - (2) Ps. Lxv, 2. - (3) S. Matth., xxvii, 42. - (4) S. Marc, XIV, 58.
^8i DIMANCHE DE PAQUES
« Il est digne de recevoir la gloire, » et de la recevoir du monde entier, de toute créature. Pourquoi? Pour le bien de toute créature. Elle est déjà renouvelée en principe, dans sa racine, quoique les rameaux semblent morts encore et que « toute créature gé- » misse (1), » parce qu'elle est soumise à la vanité et à la corruption, mais elle espère son renouvellement. D'où lui vient cette espérance ? De la vie qui est dans la racine. — Prendre pour exemple les arbres pendant Ihiver, ainsi que le fait saint Augustin (2}.
Vous êtes enfin venu, ô Rédempteur du monde; vous êtes venu, ô le Désiré de nations, ô vous qu'elles ont attendu si longtemps. « Qui est semblable à vous parmi les forts ? Qui est semblable à » vous, grand en sainteté, terrible, adorable, opérant des mi- » racles (3} ? »
« Il est digne de recevoir la Divinité. » Jamais le Seigneur ne s'est montré Dieu comme dans la Résurrection. En effet, les hommes ont opéré tous ses autres miracles. Il a jeûné quarante jours, mais Elie en fit autant ; il a guéri des lépreux, Elisée en fit autant ; il a ressuscité les morts, plusieurs autres en ont fait autant. D'ailleurs il avait dit lui-même : « Celui qui croit en moi fera les œuvres » que je fais et en fera de plus grandes (i). » Quand l'ombre de saint Pierre guérissait les malades, quand les os d'Elisée ressuscitaient un mort, n'était-ce pas de plus grands prodiges?
Sans doute la manière dont le Sauveur opérait les miracles annonçait sa Divinité, car il commandait à la nature. Et voilà pourquoi il disait : « Les œuvres que je fais rendent témoignage de » moi 'o\ >' Cependant elles ne détruisaient pas la foi, parce qu'on ne voyait pas évidemment, etc. — Voyez Durand (6). — L'œuvre de la Résurrection mieux que toutes les autres le montra Dieu. Aussi, lorsque pour le t»'nter les Pharisiens lui demandaient un miracle : « Génération mauvaise et perverse, leur répun- » dait-il! elle demande un miracle (7\ » Et pourquoi? N'eu avez-
(I) Rom., VIII, ?2. — (2) S. Aug., sur le ps. 36, serin. 1, n" 3. — (3i Exode, w, H. — (4) S. Jean, xiv, 12. — (5) S. Jean, v, 36. — (6} Durand Prol. sen.. qnest. 1. — (7) S. Matth., xii, 39.
VOUS pas vu un grand nombre? Si j'opère un signe dans le ciel, vous le calomnierez ; mais je vous donnerai un signe que vous ne pourrez calomnier ; je vous donnerai dans ma Résurrection le signe du prophète Jonas.
La Résurrection de Jésus-Christ diffère des autres résurrections de deux manières. Premièrement, les autres ressuscitaient mortels encore, Jesus-Christ ressuscite immortel. Secondement, les autres ressuscitaient à la parole d'un autre homme, Jésus-Christ se resssuscite lui-même. Jamais on n'a dit que quelqu'un se fut ressuscité lui-même. Et si Jésus-Christ s'est ressuscité lui-même, c'est en Dieu, suivant cette parole de l'Apôtre : a II a été crucifié suivant » la faiblesse de la chair, mais il s'est ressuscité avec la puissance » de Dieu (1}. »
On pourrait demander ici si l'âme d'un mort laissée à ellemême pourrait se réunir à son corps. Les docteurs répondent : Non ; et Tàme de Jésus-Christ elle-même n'aurait pu se réunir à son corps, si elle n'avait pas été unie à la Divinité. Ainsi dit saint Thomas (2.
Celle descente du Sauveur aux limbes avait été prédite. Jacob bénissait son fils Juda et. s'adressant non pas à son fils, mais sous son nom, au Christ qui devait sortir de sa tribu, il lui disait : « Juda est un jeune lion; tu t'es élancé sur ta proie, ô mon Fils (3). » Comme ces oiseaux qui, voulant saisir leur proie, s'élèvent à de grandes hauteurs dans les airs, ainsi tu as été élevé sur ton gibet, et de là. prenant le vol de l'aigle et te précipitant d'un trait, tu as arraché leur proie aux enfers, tu l'as emportée dans tes bras puissants jusqu'aux régions de la vie. tu voudrais emporter en même temps le monde entier. Le Seigneur l'avait dit lui-même dans l'Evangile : « Lorsque je serai élevé de terre, j'attirerai tout à » moi (4). »
Jacob ajoute : a'Pour prendre ton repos, tu t'es couché comme » un lion et comme une lionne 5;. » Pour te reposer des travaux de ta vie et des souffrances de ta Passion, tu t'es couché comme
(I) II Cor., xiii, 4. — (2} s Th. So.-n. part. 3% qaest. 53, art. 4. — (3) Genèse, xlix, 9. — (4j S. Jean, xii, 32. — (5) Genèse, xlix, 9.
un lion dans le sépulcre, c'est-à-dire comme le petit du lion à côté de la lionne. — Les naturalistes (1) racontent que les petits de la lionne ne viennent au monde qu'endormis, mais, que le troisième jour, la lionne les éveille par ses rugissements. Comme les petits de la lionne, le Seigneur pendant trois jours demeura endormi ; au troisième jour, la lionne, c'est-à-dire l'Eglise, ou plutôt la Vierge Mère l'éveilla par ses cris.
Jacob ajoute : « Qui réveillera "i » Qui le pourra, sinon lui- 'mème? Car le Seigneur avait dit : « Je me suis endormi, je suis » tombé dans le sommeil et je me suis éveillé 2\ >> Tous ceux qui ont été ressuscites l'ont toujours été par la vertu d'un autre. Pour moi il n'en sera pas ainsi, car « j'ai le pouvoir de déposer ma vie >• et j'ai le pouvoir de la reprendre ;3). »
En emportant comme dépouilles non pas toutes les âmes, mais les âmes des saints, il a fait à l'enfer une large blessure, ainsi qu'il l'avait annoncé par son prophète. Prince rayonnant de gloire, général tout puissant, il monte, il s'avance ; la milice des esprits célestes, des troupes nombreuses d'âmes l'accompagnent ; « il n'y a » plus qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur ;4\ » Alors pour la première fois, les hommes se réunissent aux anges pour ne faire qu'une seule milice, eux séparés autrefois par des distances immenses; l'amitié règne et s'affermit entre eux, et « les princi- » pautés s'unissaient aux chanteurs célestes qui faisaient entendre » leurs hymnes ; au milieu paraissaient déjeunes vierges, » c'està-dire les âmes saintes, « frappant des tambours (5). » Ainsi accompagné, le Seigneur, près de ressusciter, arrive au sépulcre dès les premières lueurs du jour.
Dans le sépulcre était étendu le corps de ce doux Sauveur; corps très-pur et très-saint, corps sans tache qui n'avait jamais connu aucune souillure de péchi\ aucun mouvement de concupiscence; corps formé dans le sein virginal de Marie, par les soins de l'Es- [»rit-Saint ; œuvre royale, tabernacle élevé par la main de Dieu et non de l'homme; corjts pour lequel une pierre était une couche
(1) Gloss. sur !o chap. 4!) 'Je la Genèse. — (2) Ps. m, 5. — (3) S. Jean, X, 18. — (4) S. Jean, x, W. — {h, Ps. lxvii, 26.
indigne, corps qui devait au contraire s'asseoir à la droite de Dieu, au-dessus de toute créature, sur un trône glorieux. Il était là, disje, déchiré de blessures, souillé de sang, gonflé de plaies livides , partout Ja trace des coups qui l'avaient accablé. « Des pieds à la » tète, on ne voyait pas un lieu sain (I). »
Et voilà que l'àme du Sauveur, cette brillante pierre précieuse, ce trésor du ciel, s'unit de nouveau à ce corps, se revêt de ces blessures béantes, et ces os brisés se réunissent, ces nerfs détendus reprennent leurs forces; dans ces veines desséchées le sang circule de nouveau ; on voit paraître sur ces membres des couleurs nouvelles, des beautés nouvelles, des splendeurs nouvelles ; ces plaies si sanglantes brillent comme des pierres précieuses, comme des charbons embrasés. Semblable à ces odieux nuages, à ces brouillards obscurs que pénètre un rayon de soleil; tout à coup ils se revêtent de couleurs diverses et, par l'éclat de sa lumière, le nuage naguère si odieux fait briller une beauté merveilleuse aux yeux qui s'attachent à lui; ainsi le corps du Seigneur, ce nuage léger qui ne connut jamais le poids du péché et dont il avait été dit : « Le )) Seigneur montera sur un léger nuage (2), » ce corps divin obscurci naguère par des tourments sans nombre, pénétré maintenant par le Soleil de justice et par l'àme glorieuse du Rédempteur, rayonne tout entier d'une beauté et d'un éclat admirables ; la lune, le soleil sont moins brillants à nos yeux. Rendu à la vie, peu à peu il se relève de son sépulcre et se redresse aux yeux du céleste cortège qui le contemple.
Grand Dieu ! qui pourra dire, qui pourra se figurer l'éclat des instruments célestes, l'harmonie de ces divins concerts? Les tambours battent, les trompettes résonnent, le son des harpes et de mille autres instruments, se mêlant à la voix des chantres divins, forment la plus magnifique harmonie. Oui, il dût en être ainsi, puisque, à la naissance du Seigneur, les pasteurs entendirent le chant des anges.
Les morts eux-mêmes entendirent les accords de cette fête, car les âmes qui, par l'inspiration du Saint-Esprit, longtemps aupara-
(1) Isaïe, I, 5. — (2) Isaïe, xix, l.
vant avaient eu connaissance de ces mystères et avaient ordonné d'ensevelir en ce lieu leurs dépouilles mortelles, obtinrent du Seigneur de reprendre leurs corps déposés près de là, de ressusciter avec eux et daffermir ainsi dans le monde la croyance à la résurrection future ; après cela, en effet, le monde ne pouvait pas penser que le Seigneur seul était res^uscilé, parce qu'il était Dieu. Pour nous montrer que nous, simples hommes, nous participerions à cette glorieuse résurrection, il a voulu que de simples hommes reprissent la vie avec lui, afin que tous pussent attendre ce qui était accordé à quelques-uns. — Néanmoins nous ne savons pas, dit saint Jérôme 1". si tous ceux qui reprirent leurs corps ressuscitèrent pour mourir encore, ou s'ils montèrent au ciel avec le Seigneur, prévenant ainsi notre résurrection future.
Par conséquent, le Christ, en ressuscitant, a augmenté en nous l'espérance de notre résurrection ; il nous en a montre la forme en lui-même, atin de nous faire espérer pour nous ce que nous voyons accompli d*^jà dans le Christ, notre tête ; car telle est la racine, tels seront les rameaux ; nous ne pouvons en douter.
Ranimez votre attention, ô mes frères, et écoulez bien ce que je voudrais, mais ce que je ne puis dire. Ce jour est le principe de la réparation et du renouvellement de toute créature, puisque Jésus- Christ qui était le créateur de toutes choses, apparaît aujourd'hui réparateur et régénérateur de l'univers ; il est devenu le Père d'une race nouvelle, d'une génération qui sera toute céleste. « Il rap- » pelle, dit Isaie, toutes les générations dès leur commencen cément (2^, » pour renouveler toutes les créatures corporelles jetées par le péché dans le plus grand désordre et pour les ramener à la perfection de leur état. Il nous Ta dit lui-même par son prophète : « Voilà que je renouvelle toutes choses (3;. » Si l'héritier en effet est reparé, tout Ihéritage défiguré, dépravé par son péché sera réparé comme lui.
Nous portons donc maintenant, mes frères, l'image de l'Adam terrestre ; un jour nous porterons l'image de Jésus-Christ Notre-
(I) S. Jérôme. Leilre a Paule et Eustochie. — (2) Isaïc, xli. 4. — (3) Leaïe, xlui, 19.
Seigneur, l'Adam céleste, « nous serons conformes à la clarté de » son corps (1), » nous serons semblables à lui, célestes comme il est céleste, car il est appelé dans Isaïe « le Père du siècle fu- » tur (2). » De la même manière que cette génération terrestre et vile est sortie d'Adam, son premier père, ainsi une autre génération belle, splendide, rayonnante, toute spirituelle, toute céleste, sortira de Jésus-Christ, son principe et son père, et elle portera la forme dans laquelle Jésus-Christ sortit du sein des morts, puisque lui-même avant sa mort portait l'image de l'Adam mortel.
Ecoutez, mes frères, les magnifiques accents du prophète annonçant ce mystère : « Une génération future sera annoncée par » le Seigneur (3), » c'est-à-dire sera manifestée. En effet, « notre » vie est encore cachée en Jésus-Christ (4), » nous sommes greffés sur son corps mortel, nous avons la figure de sa mort; mais un jour le Seigneur révélera une génération nouvelle, lorsqu'il « re- » mettra à Dieu, son Père, son royaume (5) » tout brillant, tout éclatant de beauté. Alors « les cieux, constitués juges des vivants et » des morts avec le Dieu d'Abraham, annonceront sa justice au » peuple qui naîtra et que le ' Seigneur a fait. » — Mais, je vous le demande, comment naîtra ce peuple, puisqu'il est déjà fait?
Remarquez la contradiction que doit trouver ici l'homme inintelligent: a Au peuple qui naîtra et que le Seigneur a fait (6). >> Il a été fait et il naîtra ! Qu'est-ce à dire ? Il a été fait de rien par la création, et parla résurrection il naîtra du sein de la mort.
Le chrétien a une double origine, l'une du néant par Adam son premier père, l'autre de la mort par le Christ son Père céleste. Car Jésus-Christ « est le premier-né d'entre les morts. » Le premier, il naît de la mort dans une vie pure, incorruptible; et de lui sort cette génération céleste des enfants de Dieu, portant une forme spirituelle, la forme de Dieu, non pas selon la nature, mais selon la grâce, non pas égaie, mais semblable à Jésus-Christ, parti-
(1) Philip., 111, 21. - (;>)Isaïe: ix, 6. — (3) Ps. xxi, 32. - (i) Colos., m, 3. — (5) I Cor., xv, 24. - (6) Ps. xxi, 32.
cipant à la nature diN-ine, sans y communiquer, en sorte que vous êtes (Inlns comme Dieu lui-même.
0 bienheureuse génération des enfants de Pieu 1 bienheureux peuple dont Dieu est le principe et le Père ! Génération sainte, génération brillante, génération glorieuse 1 — Les «« justes brilleront » comme le soleil dans le royaume de leur Père i;. » — Tels vous serez un jour, ô mes frères, tels on vous verra au sein de cette gloire et de cette splendeur. Et vous ne rougissez pas d'abaisser maintenant vos co:'urs vers les vils et misérables plaisirs de ce siècle! Vous ne rougissez pas de courir après for et l'argent, après les abjectes voluptés, de soupirer après des gains sordides, vous qui serez un jour les enfants de Dieu 1 vous dont les corps euxmêmes seront plus brillants que le soleil 1 Ah ! mes frères, pourquoi ne pas conserver votre dignité? Pourquoi vous avilir au point que vous, si puissants et si nobles, vous ne dédaignez pas d'abaisser vos désirs jusqu'à la boue, jusqu'au fumier? Plût à Dieu, mes frères, plût à Dieu que cette pensée demeurât sans cesse dans notre esprit et fut sans cesse présente aux regards de notre âme ! Alors nos yeux demeureraient lixés sur la gloire sublime qui nous attend, et les choses passagères ne pourraient jeter en nous ni trouble ni tristesse.
(1) S. Maith., xiii. 43.
Foir tome II, yacje 366.
DEUXIÈME DIMA>XHE APRÈS PAQUES 4 91